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i' - JSerae tn7^.et:^èl
DIVERS
TRAITÉS
SUR DES MATIERES
D E'
CONSCIENCE.
©ù Ton trouvera la refolution de pluGeurs cas
importans, & particulièrement de ceux qui
concernent.
Le Menfonie, les Equivoques» £c les referva-]
tions Mentales»
L'interér,
Le Jeu,
Le droit que chacun a de fe défendre^
Le Scandale.
Par JEAN LA P L AC ETE Pafieuf
de VEglife Pranfoije de Copenhague,
A AMSTERDAM,
Chez GEORGE GALLE T*
M. DC. XCVII.
i
^^f^D^MSW'^
TABLE.
Des Traités & des Chapitres con*
tenus dans ce volume.
PREMIER TRAITE'
^umenfonge^ des équivoques ^ à*
des reJiriSfions ou rejèrvations
mentales.
Ch. L r^E que c'efi que Te m^fin*
Ch. n. S' il y a des occajïom oh Ufoitper^
ff»is de mentir, j;
Ch. III. Q£pît ne f eut dire qtiilfoitfer^
mis de mentir toutes les fois qu'en
mentant on ne fait tort a, per-
Cht IV» Oh l\9n répond anx ohjsShns, 16J
?A Cht
TABLE.
Ch. V. T)*où vient qi4tL nejl jamais per»
mis de mentir, 21.
Ch. VI. En qmi ceft cjue conjïfie ce que le
menfonge a eCoppofé a la lot natU"
relie, 2 5 •
Ch. VII Des ejpeces dti menfonge, j r,
Q\iN\\\,DetiX artifices dont on fe fer t pour
degmftr le menfonge ^ les equtvo'
qmsy ^ les reftri^ions ou re-
fervations mentales, ^6»
Ch. IX. Des re fervations mentales, 39.
Ch, X. Qtie les re fervations purement
mentales font de véritables men^»
fonges. 44.
Ch. ILl. Réponfe à une objiBion» 48.
Ch.XIL Des équivoques, 50.
Ch.XIII.Pfi équivoques qui prefentent na»
tmellementa Cefprit un fensfauxy
& qui ne font propres qu'à trom-^
per. 54.
Ch,XlY» Suite des raifons qui prouvent qiH.
l*ufage des équivoques de la qua*
triéme efpece n efl pas innocent, 6u
Ch» XV» Oh l'on confirme tout ce qui vtent
d^étre dit par la conjîderation de
ce quon a tousjours cru Jur le
fujet de lajtneerité ^ de la can»
deun 660
et. XVI. Oui* on examine les raifons des Cà*i
fuifles four If s équivoques, 71*
SE-
TABLE.
SECOND TRAITE-
l^e l'intérêt. Où ton e^camine cette
queftion^ s* il eft permis aux Chré-
tiens ^ [oit d'en exiger •^ [oit d'en
prendre.
Ch. I. C^^^ l* intérêt eji necejfatre dans
V^ i*état OH Le monde fe trouve
frefentement, 74.
Ch. II. S'tl efl permis de prendre intérêt.
Etat de la <^tieftion, 79,
Ch, III» Que les endroits de l* Ecriture qu'on
allègue fur ce fnjet ne prouvent
point qutly ait du mal a prendre
intérêt* 84.
Ch» IV. Deux efpeces d'intérêt. Si celui de
la première efpece eji injufle, 9 1 .
Ch. V. Si le dommage naijjant donne Le
droit de prendre intérêt» 9 5,
Ch. VI. Si le profit celant denne le droit de
prendre intérêt. 9p.
Çh. VII* 4$/ le rifque auquel on expofe ce qnon
prête eft un tttre qui donne le droit
de prendre intérêt. 105.
a 3 Ch.
TABLE.
Ch.VIII. 12»^ rimer et compenfatif fte remé-
die point aux necejjitéi de ceux
qui ont befoin^ foit de fréter y fait
d* emprunter, io8.
Ch. IX, De}^ intérêt lucratif, S*ilefl permis*
Première voie pour prouver ^uil
l'efi. III.
Ch. X« Seconde manière de prouver l^jf*J^
tice de l* intérêt lucratif. 1 1 6.
Ch. XI. Si le prêt tranfporte la propriété,
121,
Ch. XII. Rêponfe à une ohjeSlion, 128.
Ch.,Xlll,Recapitulation de ce quon a peu
voir dans les chapitres precedens^
154:
Ch.XIV.O/^ ron confirme ce qtion vient de
dire par la conpderation de ce
quon appelle le contrat des trois
contrats, 159.
Ch. XV. Que ce qu*on enfeigne touchant les
rentes confiituées confirme la mê*
me chofe. 142.
Ch.XVI, Quelques conjîâerations qui confira
ment la même chofe» 145.
Çh.XVII.iS/ lors que la chofe prêtée vient a
fe perdre , cette perte doit tomber
uniquement fur le créancier* i^oi
Ch.XVIII.*^/ le profit Négatif efi un fonde
ment fuffifant pour prendre in'
te*
table;
terét. 2 54»
Ch. XIX, Quand cefl que l* intérêt efi injHf"
te* Conditions necejfair es four em»
pêcher qti'il ne lefoit, 1 57.
Ch. XX. Des deux dernières conditions ne»
cejfaires pour faire un intérêt juf»
te & légitime, i6l.
Ch.XXI. Où l*on répond à quelques quef-
fions» 168
Ch,XXllSil efl permis de prendre pour le
prêt des petites femmes un intérêt
plus haut que celui que les loix ont
fixé k i* égard des grandes * 172.
Ch.XXIII.iS'i la charité perm^ de prendre
intérêt* 1 75;.
Ch.XXiy SU faut rendre les intérêts quon
ne devoit pas avoir pris* 185.
Ch.XXV. >R^/>(?«yi A trois quejiions, x8S«
a 4 TROL
T A B L É.
TROISIE'ME TRAITE'-
^esjeuxde hazard, Okl'on exami-
ne ces deux quejîhns ^ l'une s'ils
font criminels d'eux mêmes , l'au^
tre s'il faut rendre ce qu'on y a
gagné.
Chap* I. f^^ Onnexïon de ces denx qtief'
\^ tions, Occajïon ^ dejfein de
ce traité, ip5»
Ch. II. Oh ron commence d'examiner la
première raifon de ceux ejui con»
damnent ahfolument les jenx de
haz^ard* S* il eft vrai que le fort
foit dirigé d* fine façon fîngu lier e
par la providence, ipp
Ch, III. En quel fcns on peHt dire que le
fort nom infiruit de la volonté de
Dieu. 20^.
Ch. IV. S'il efl vrai que le fort efl un moyen
par lequel Dieu fait tousjoursco»
no i tre fa volonté, 213.
Ch. V. Réponfe à deux objeBions, 219.
Çh. VI. Si le jeu de hasard a quelque cho*
fe
table;
fe d'injulie, 224.
Ch, Vil, Si les jeux y tant d^adrejje que de
haz^ardy font tous jour s innocens.
Divers excès qui peuvent les ac'
compagner, 229%
Ch.VIII. Quatre autres péchés qui accom^
pagnent ordinairement le jeu, IXJ*
Ch. IX' Réflexions fur ce qui vient d'éire
dit dans les deux chapitres prece*,
denSé Conjfderaiion des motifs qnl
portent à jouer, 242.
Ch. X. Quelques confequences qtion peut
tirer de ce qui vient dUtre dit
dans le chapitre précèdent, 248.
Ch. XL S* il faut refiitHûr ce qH*on a gagné
4HJeH. 2J5.
Q U A-
TABLE.
Q^ A TRIE' ME TRAITE'
2)« droit que chacun a de fe défen-
dre ^lor s qu'on ne le peut qu'en tuant
l'aggrejfeur.
Ch. !• Tr7 Tat de la quefîton, Raifons de
!> ceHX qui prétendent que dans
le cas propofe il nefl pas permis de
tuer, 2 5p.
Ch. II. S*il eft vrai que Jeftis Chrifi ns
veut pas qtionfe défende lors qu'on
efl attaqué in juftement* 2^3.
CCh.III.*?/ repoujfer la force parla force
efl faire voir qu'on manque de
patience OH de confiance* 271.
Ch. IV. Si la charité permet a un homme
injuflement attaqué d'aimer mieux
que l^^ggy^ff^^Y perde la vie tem-
porelle , que de la perare lui mé'
me» i-^j.
G h. V. Si la charité permet a un homme in-'
jtiflement attaqué de tuer l^ag-
grejfeur dans le temps quil ait en
de croire que cet aggrejfeur ne
peut
T A B L E.
pem mourir fans fe perdre eter»
mllement. 281.
Ch. VI. Oh Con examine ce que les Scho-
lafliques oppofent aux raifons rap-m
portées dam le chapitre prece*
dent^ 285,
Ch. VII. Ou Von répond direBement aux
raifons de Gerfon rapportées dans
le chapitre Y* 291*
Ch,VIII.*S*i7^ a quelque autre cas ou il foie
permis de tuer pour ne pas perdre
€€ qu'on po^ede légitimement • 2p^*
CIN-
TABLE.
CINQUIE'ME TRAITE'.
D U S C A N D A L E.
Ch« I. /^^E que ceft que le [cmâde.
^ 505.
Ch. IL Dti fcandale pajjif» 307.
Çh. III, Deux conclufions qnon peut tirer de
ce qui vient dUtre dit dam le chapi'
tre précèdent, 3 il.
Ch. IV. Que pour nétre fcandalifé de quoi
que cefoit il faut juger fainement
de tout. 315.
Ch. V. Du fcandale aEHf. 318.
Ch. VI. «SV le fcandale a^tf efl to fis jours uft
pèche, 322.
Ch. VII. Diverfis manières auxquelles oh
peut induire le prochain à des
avions quon fait être crimineU
les, 3 2. <J.
^\\,Ylll,Du fcandale quon donne en excttant
les paffîons, 32^.
Ch. IX. Dufcandalequ*on donne en perfua^
dant de pécher, 235.
Ch. Xt Du fcandale quon donnepar des pe^
çhéi
TABLE.
chéi ftiblics, 336'.
Ch. XI. Dtifcandale cjue donnent ceux qui
aident les autres a faire desaUions
mauvaifes, 342»
Ch. XII. Dfi fcandale qti on donne enfatjant
des avions i qui dans l^ufage dn
inonde i ^ félon les apparences ^
font criminel le s • 3 4^.
ChJLlîh Dufiandale quon donne par des aC'
tions y qui étant innocentes paroif-^
fent mauvaifes, 350.
Qh.'KlV* Du fcandale qu'on donne au pro»
chain par des allions qu'il croit
criminelles y quoi quelles /oient
innocentes» 3 54»
Ch. XV. Du fcandale qu'on donne quelque^
fois en faifant de bonnes avions»
559-
Ch. XVlCondufon de se traité. j^i.
T R A I-i
PREMIER TRAITE'.
Ç)u menfonge^ des équivoques y & des
rejlri^ionsyou refervations mentales.
CHAPITRE I.
Ce qm ceft que le menfirtge»
LE menfonge n'eft proprement autre cho^
fe qu'un difcours qui exprime le contrai-
re de ce qu'on penfe. Il faut remarquer
en efiFet qu'il y a dans la vie une infinité d'oc-
cafions, où il importe, & à nous, & aux au-
tres, que nous fafîîons conoître ce que nous
penfons fur chaque fujet. La focieté, quieâ;
fi neceflaire à chacun, ne peut fubfifter que par
là. Que deviendroit-elle fi toutes nos penfées
demeuroient éternellement renfermées au
fond de nos coeurs? Il eft pourtant vrai que
ces penfées font imperceptibles de leur nature.
Nous les fentonsbien nous mêmes, mais nous
ne faurions ks rendre fenfibles aux autres.
Ainfi ne pouvant les manifefter en elles mè^
A mes»
2 Du rnenfonge^ des équivoques y ^ des
mes, on a cherché àt& fignes extérieurs, qui
peuflènc Jes faire conoître, & ces fignes font
les paroles, ôc quelques adions. C'cfl pour-
quoi lors qu'on entend prononcer de certai-
nes paroles i & faire de certaines actions, on a
lieu de croire que celui qui prononce ces paro-
les, ou fait ces adions, a dans fon efprit les
penfées qu'on a accoutumé d'exprimer par là.
Lors qu'en efFct il y a de la conformité entre
ces fignes & ce qu'ils fignifîent, celui qui les
emploie agit avec fîncerité, & de bonne foi.
Mais lors qu'il y a de l'oppofition , c'eft ce
qu'on appelle menfonge ou diffimulation, fein-
te, tromperie. On l'appelle menlbnge lors
qu'on ne fe fert point d'autres fignes que àçs
paroles. Mais lors que ce fon^t dQs aâions ,
on emploie les termes généraux, de feinte, de
diffimulation, & de tromperie.
On voit parla que le menfonge ne confifte
pas dans l'oppofition de ce qu'on dit & de ce
qui eft, mais feulement dans l'oppofition de ce
qu'on dit & de ce qu'on penfe. On peut mentir
en difanc la vérité, & dire des faufletés fans
menfonge. Un homme quiditune chofe.fauf-
fe, étant perfuadé qu'elle eft véritable, fe
trompe fans doute, mais il ne ment pas. Larai-
fbn en eft qu'il dit ce qu'ilpenfe,quoi que ce qu'il
penfe foit faux. Au contraire un homme qui
dit une chofe véritable, mais qu'il croit faurfè,
eft un menteur, parce que fes penfées n'ont au-
cune conformité avec fes difcours.
Il importe donc de ne pas confondre l'efifen-
ce du menfonge avec les circonftances extérieu-
res, qui peuvent l'accompagner, mais qui peu-
vent auii en être f@parées. L'eûence du men-
fonge
'reJ!riU:io)7i y fiu refervat ions mentales. 5
fonge ne confiftc pas à dire des chofes faufles,
puis que comme on vient de le voir on peut men-
tir en difant la vérité. Elle ne confifte pas à confir-
mer par un faux ferment ce qu'on dit. Oa
peut mentir fans jurer. Elle ne confifte pas
à faire au prochain quelque préjudice diftin<-è
de Terreur 011 on le jette, à lui ravir la vie, le
bien , ou Thonneur. On peut mentir fans fai-
re aucun mal , fans avoir deflfein d'en faire , &
même en faifant du bien. Ce ne font là que
àts circonftances extérieure?, qui peuvent a-
jouter de nouveaux péchés au menfonge, mzis
qui ne lui font pas eflentielbes.
L'efTence de ce péché doit conGfteren quel-
que autre chofe, & tous les Auteurs que j'ai
confultés la fon6 confifter dans Tune, ou dans
l'autre de ces deux chofes, ou à dire le contrai-
re de ce qu'on penfe, ou à le dire dans le àt£-
fein de tromper ôc de le perfuader comme vé-
ritable, ou dans tous les deux enfembie.
C'eft ce dernier fentiment qui me paroit le
plus vraifemblable. En efret dire le contraire
de ce qu'on penfe, fans avoir aucun defleindc
tromper perfonne, ne me paroit pas un men-
fonge. Par exemple un homme qui fe trouve
feul,& qui rêvant à quelque chofe prononce une
propoiition qu'il fait être faufle, fans fe la per-
fuader à foi même,& fans penfer à la perfuader
à perfonne, puis qu'il fait que perfonne ne
l'entend, ne ment pas, quoi qu'il dife le con-
traire de ce qu'il penfe.
Un homme de même qui dit ironiquement
une chofe qu'il fait être faufle, 6c qui eft per^
fuadé qu'aucun de ceux à qui il parle ne la croi-
ra véritable, ni ne croira même qu'il ait def-
A a feia
^ T>ti menfonge^ deséquivoqmt^ ^ d&s
fein de la faire paflcr pour telle, ne mentira
point, xjuoi qu'il dife le contraire de ce qu'il a
dans i'eiprit.
Ainfi je fuis perfuadé quei'eflènce du men-
fonge confifte premièrement à dire le contrai-
re de ce qu'on penfe, & en deuxième lieu à
Je dire avec intention d'en perfuaderceuxàqui
on le dit. Ces deux chofes jointes enfem-
ble font à mon fcns toute l'eflence dumcnfon-
L'Ecriture en parle en divers endroits, non
feulement comme d'un péché, mais comme
d'un péché atroce, & que Dieu regarde avec
une horreur extrême. Elle en fait l'un des ca-
raderes du Démon, & l'une des preuves de
l'excès où le malheureux efprit a porté la me*
chanceté & la dépravation , nous difant quil
g^ menteur.^ .^ le per^ dumenfong^. Jean VIII.
44 .Elle dit que les fautes lèvres (ont f^n abomi-
nation à l'Eternel. Prov. XII. 22. Elle dit que
Dieu fera périr tôus ceux qui profèrent le menfonge^^Ç,
V. 7. & que leur portion fera dans V étang ardent
de feu ^ de fouffrey qui efi la mort féconde. Apoc
XXL 8. Tant d'expreflioBs fortes que l'Ecri-
re entafîe fur ce fujet* font voir clairement
que ce péché doit avoir une atrocité qui n'eft
pas commune.
Mais, dira-ton, l'a-t-il dans tout€ forte de
circonftances ?& n'y a-t-il |^oint de conjondu-
re particulière où l'on ne puifle dire innocem-
ment le contraire de ce qu'on penfe .^^ Cette
queftion eft fort importante^, & mérite qu'on
prenne quelque foin pour i'éclaircir. Je vai
lâchsr de le faire dans les chapitres fui van s.
CHr
refiriBiomtOarefervatiêns mentales. ^
CHAPITRE IL
S* il y a dts&ccajîons oùiljohperms de ruent îr^
Lorsque je publiai le premier volume de
mes Eflfais de Morale, je croyoisde boB-
ne foi que tous les Chrétiens fans excep-
tion étoient perfuadés que le menfonge eft tous-
jours criminel, ôc qu'il n'y a point d'occafion ,
où il foit permis d'y avoir recours. Je m'étoi*
imaginé que perfonne n'avoit porté le relâche-
ment plus loin que les Cafuiftes modernes de
la communion Romaine: & comme il n'y a^
aucun de ces Cafuiftes qui ne condamne abfo-
lûment le menfonge, je m'étois mis dans Tcf-
prit que perfonne ne l'approuvoit. Mais j'ai
remarqué dans la fuite que je me trompois.
Car quoi que je ne conoiflTe point d'Auteur
Papifle, ni Reformé, qui n'avoue qu'il n'y a
point de cas où il foit permis de mentir, j'en
ai remarqué quelques uns da'ns les autres. focie-
lési qui ont fcûcenu le contraire. Tels font
les fuivans. BaUuinui decaf confc, lib. 1^. cap,
iS. Crelîim Etbic. Chrift. lib. IIÏ. cap. 7. Grotius
de jura bdli lib. IhL cap. i. ^ohogue fur Luc.
XXIV. 28 Pufendorf de jure nat. lib. IK cap, 1.
laimborch. Theol. Chrifi. lib. V. cap. 47.
Jl eft vrai que ces Auteurs ne dilent pas tous
là même chofe, & ne conviennent pas descas
particuliers où ils prétendent qu'il foit permis de
mentir. Par exemple Grellius dit qu'il ne faut
A^3 mentir 3
^ Dfs men fange , des ep^lvixjms , ^ des
mentir, ni fou vent, ni pour des caufes légè-
res, fôutenanc qu'agir de la farte feroit pécher,
contre la fincerité & la candeur. Il ne le per-
met que rarement, ôç dans des occafions im-.
portantes» ,
Volzoguevaunpeu pîusloin. linepermetde
mentir,ni pour profiter foi même,nipour don-.
ner aux autres le mojQn de pioûtQr^ propter e?m-
lumentum. Il foûtient que ceci efb abfolûment
défendu, & il en donne cette raîfon, quieft;
crcs foiide. C'eft qu'il ne faut jamais faire dii
mai afin qu'il en arrive du bien. Mais il n'efi
pas bien ferme fur ce principe. Car fi c*eft
mal faire que de mentir, & s'il n'cft jamaif per-
mis de faire du mal afin qu'il en arjrivedu bies^
il ne fera pas permis de mentir pour fauver la
rie à nôtre prochain. Volzogue pourtant le
permet, & par confequent il fe contredit.
D'un autre côté s'il eft permis de mentir
pour fauver la vie à nôtre prochain , il doit l'être
de ne pas dire la veritépour fauver nôtre pro-*
pre vie. Cependant cet Auteur foûtient qu'un-
homme qui aimeroit mieux fe laifîèr tuer que
de mentir, ne pecheroit point, ce qui ne s'ac-
corde, ni avec ce qu'il a déjadit> ni avec ce
qu'il ajoute. Non avec ce qu'il a déjà du. Car
s'il eft permis de mentir pour fauver fa vie,'
comme il l'eil: fans difficulté fi on le peut pour
lauver la vie du prochain, ce fera pécher que de
refuîcr de le faire. Ceci s'accorde tout aufiî ;
peu avec ce que Volzogue ajoute. Il foûtient
que la pieté d'un homme qui aimeroit mieux fe
laiffer tuer que de mentir 3ne feroit pas railonna-
bie. Mais fi cette piété n'eft pas raifonnable,
ne oeche-c-on pas fi on en fuit les loix.^
'■' ■ ■ M.:
refiriBionSy oa refervatlons nient aies* 7
M. Limborch ne permet que le menfonge
officieux, qui ne failant du mal à perfonne,
peut faire du bien à quelqu'un, li iemble mê-
me qu'il veuille que ce bien qu'on erpere de
procurer foit un bien fpiriruel.
Grotius permet de mentir. I. Lors qu'on par-
le à dQs enfans, ou à des infenfés. II. Pour
tromper un tiers, à qui 00 ne parie point, mais
qui entend ce qu'on dit à d'autres, lll. En
pariant à ceux qui veulent être trompes. IV".
Lors que celui qui ment ule en cela du droit
de fuperiorité qu'il a fur ceux à qui il parle. V.
Pour fauver la vie à un innocent. Cependant
il ajoute qu'il y a quelque chofe de plus géné-
reux, & de plus conforme à la ûmplicité Chré-
tienne à s'abftenir abfolûment du menfonge.
Baîduinus n'a rien de précis. Mais Pufen-
dorf fans s'amufer à tous ces détours, qui en
effet me paroiflent peu raifonnables, foû-
tient que nous pouvons mentir, & pour nôtre
propre intérêt, & pour l'intérêt de nôtre pro-
chain, pourvcu qu'en mentant nous ne fiafBons
aucun tort à qui que ce foit.
S'il y avoit quelqu'un de ces fentimensqai
fût véritable, ce feroit fans difficulté le der-
nier. C'eft le feul qui fait un fydcme fui-
vi. Tous les autres fontcompofés de propo-
fitions contradi6boires. Pour le faire voir ,ea
un mot > & fans entrer dans un trop grand
détail, je n'ai qu'à demander à tous ces Au-
teurs, a le menfonge confideré en lui même,
& feparé en effet , ou par la penfée, de
tous les autres pèches, qui peuvent l'accom-
pagner, de rinjuftice , de la malignité, du
parjure , &c. & n'emportant en un mot qu'une
A 4. fimple.
s Du me»foiigt > des e<]mvcijfies , & des
ample oppoiîtion de ce qu'on dit à ce qu'ont
penfe> eft une adion indifférente > ou une
action mauvaife.
Si C'ell une adion mauvaife, il eft évi-
dent, & inconteftable, qu'il n'y a point de
eirconû:ance qui puilTe le rendre innocent. Il
n'y a que les adions indifférentes de leur na-
ture, éc en leur genre, que les circonftances
puiiïent rendre bonnes. Celles qui font ef-
fentieilement mauvaifes le font tousjours, &
dans toute forte decirconftances,&d'oGcafions.
Par exemple haïr Dieu, dérober, commettre
adultère, font des adbions efïentiellement
mauvaifes. C'eft pourquoi aufîi elles le font
îouf jours. Si le menfonge eft de même or^
dre, jamais il ne fera innocent.
. S'il y avoit quelque circonfl-ance qui peut-
reâiificr. Tobliquité d'une adion mauvaife de
fa. nature, . ce feroit faas difficulté l'intention.
L'intention pourtant ne le peut, comme je
croi l'avoir prouvé fortement dans le premier -
volume de mes Eiïais, & comme S. Paul.;
le pofe fort nettement lors qu'il dit qu'il ne
faut point faire die cial. afîa qu'il en arrive-
du bien.
Mais comme ceci n'eft pas contefté, jene
m'arrêterai pas davantage à le juitifièr. Je
paflfe donc à l'autre membre de ma divifion,
6e , je dis , que fi ces Auteurs prétendent,
comme je n'en doute pas , que le menfonge
confideré de cette manière abflraite , & dans
fon idée générale, eft indifférent, & parcon-
fequent permis , il faut neceffairement qu'ils
Hi'a vouent deux chofes, qui font très contrai-
res à leurs hypotfeefs^»
rtjïrîBionSy oti refervatiom mentales». ^'
lia première que le menfonge eft très innocent,
non feuJemenc lorsi qu'il peut fervir à épar-
gner un , ou plufieurs péchés à nôtre prochain,
non feulement lorsqu'on peut lui fauver la vie*^
mais pour le plus vil> & le plus léger inté-
rêt. Dans cette fuppofitlon le menfonge fe*
ra une aâ:ion femblable à la parole, au mou-
vement local, &auX' autres adions extérieures,
qui n'ayant rien de criminel en elles mêmes
peuvent devenir bonnes ou mauvaifes félon
les diverfes intentions avec iefquelles on les
fait. Comme donc je puis parler pour de-
mander une épingle , lors qu'elle m'efl: ne-
ceflaire, comme je puis me courber pour la
ramaffer 5 il je la vois fur le planché de ma
chambre , je pourrai aufli mentir pourTavoir,
pourveu qu'en mentant je ne faffe aucun toit
à qui que ce foit.
Ceci eft évident, &fârconfequentrien n'efb
plus étrangQ que le fentiment de Volzo-
gue, qui die qu'un homme qui aimeroit mieux
le lâifler tuer que de mentir, ne pecheroit
point. Si le menfonge eft une action per«
mifc 6c innocente , n'eft-ee pas pecker que
d'aimer mieux laifTcr commettre au prochain
un crime effroyable 5 & fe îaifler ravir à foi
même un bien auffi précieux & au flî excel-
lent que la vie , que d^employer, pour préve-
nir ces ^ deux- maux , un moyen auffi^vv^ifé »
& aufïî'innoceat que celui ci ? Ne pèche-
r oit-on pas fi pouvant fuir, ou ie cacher, on
refufoit de le faire. Ne pecheroit- on pas û
efperant de &échir fon ennemi par des prieresj
& des remontrances on s'obiîinoit a ne point
parler? Pourquoi donc ne pecheroiç-Qn pas, (i
A f plîSf
JQ Dh menfon^^e^ ^ies éfjmvoqties^ é" des
pouvant faire le mcme eiïet par un menfon-
ge innocent, onfaifoit fcrupule de l'employer.
L'aurre chofe que je foûtiens, c'eft que fi
le menfonge confideré en lui mcme eft indif-
fèrent, il fera, non feulement permis, mais
louable, faint, & neceffaire, toutes les fois
qu'il pourra fervir utilement à avancer la gloi-
re de Dieu, & à faire quelque bien fpirituel,
Gii temporel, au prochain, pourveu que d'ail-
leurs en le proférant on ne fafîe tort à perfon-
îie.
Ceci encore ne foufFre point de difficulté.
Lés avions indifférences de leur nature, cef-
fcnt de i'érre, 6c deviennent bonnes, faintes,
&,. tellement neceflaires, qu'on ne peut les
omettre fans ofFenfer Disu> îors que d'un cô=.
té** elles peuvent produire quelque bon effet,
êc que dç l'autre on ne .peut produire cetef-
f et que par leur moyen. Si par exemple, je
puis fâuver la vie à un innocent, ou lui épar-
gner un péché, en difant un mot, pu enfei-
fant quelque autre adtion qui eft en mon pou-
voir, &, qui ne fait tort à perfonne, necom-
iRlêts-je pas un très grand péché, fi je refu-
fe; à cet innocent ce fecours qui lui peut
être fi utile .^ ^i donc mentir fans faire tort à
qui que ce foit, efb une a£Hon aufîî indif-
férente, qiie de parler, que de marcher, que
de faire quelque autre ckofe femblabje, il eft
elair que je dois mentir toutes les fois qu'en
mentant je puis avancer la gloire de Dieu,ou fai-
requelquç bien temporel, ou fpirituel, à un de
m&$ frères, & qu'en refufant de le faire je pè-
che contre ieg Ipixdazçjej ou contre celles de
refiriEUom^ ou refervattons inenîaïes* ir
Mais ceci pofé que peut-on imaginer de
moins raifonnable que la penfée de Crellius,
qui dit qu'il ne faut mentir que rarement? Je
foûciens au contraire que dans cette fuppofi-
tion, il faudroit mentir fort fouvent, parce
qu'en effet il faudroit mentir toutes les fois
que le menfonge pourroit faire quelque bon
effet, ce qui bien loin d'être rare ell très or-
dinaire.
Ge qu'il ajoute que mentir fouvent ferois
biefler la fincerité & la candeur, eil ridicu-
le. Car fi c'eft blefler cette vertu que de
mentir fouvent, ce fera la blefler, quoi que
plus légèrement, que de mentir une feule fois,
comme c'eil choquer la pieté, la charité, &
la juftice, que de faire une feule adion im-
pie , impure , ou injufte.
Je dis la même chofe du fentiment de Gro-
tius. Il dit qu'il y a plus de generofité, & de
grandeur d'ame, à s'abftenir abfolûment du
menfonge, qu'à ne le pas faire. Car fi le men-
fonge utile eft, non feulement innocent, mais
louable, mais necefïaire, fi on ne peut s'en
abftenir fans pécher contre ce qu'on doit à
Dieu, & au prochain^ quelle generofité > ôc
quelle graadeur d'ame y peut-il avoir à^nc pas*
mentir?
^ $ CMi^
ij Du wenfonge^ deî équivoques y & ^cs
CHAPITRE lïl.
Ou on ne peut dire qtitl fait permis de tnentin
tontes les fois t^titn mentant on ne fan tort
d perjonne» .
JE conclus de ce que je viens de dire querouT -
tes ces reftriâ;ions font vaines, &deftituées
de raifon & de fondement, & qu*ainû il
laut neceffairement de deux chofes l'une, ou ,
permettre le menfonge dans toutes les occafions ,
où il ne fera tort à qui qpe ce foit, ou ne le
permettre jamais. Il n'y a point de milieu enr
tre ces deux extrémités. Ain fi on n'a qu'àchoi- -
fir. J'ai de la pêne à croire que perfonnepren-r
BQ le. premier de ces deux partis. Mais s'il y
en âvoit quelqu'un qui fût tenté de le prendre*
je le prierois de faire quelques reflexions.
I-i La première ^que fi ce Sentiment étoit une ^
fois reçu y la confiance feroit abfolûment ban-
nie de la terre, & la focietéjuinéeôc anéantie.
Car enfin qui ne voit que la focieté ne fubfifte
qut par la: perfuafion- où nous fommes, que
ce qifon nous dit eft véritable? Mais quiaura t-
il.de mpins raifonnabk que cette perfuafion »
s'il pâffe une fois pour confiant qu'il y aunein-
iisité-d'occafions où l'on peut & Ton d oie
jnyentirr &. où bien loin que la candeur & la
âncerité s'y oppofent, le zeie, la charité, la -,
|j|udence, ôc-, les autres vertus le demandent?^^
^mpgnçfa^râi-je û celui qm me parle n'eft
refir irions 9 oh refervatins mentaksl i|;
pfis dans quelqu'un dts cas où il lui eft permis
de ne me pas dire la vérité ?
Quel eil en particulier Toffice que Grotius
rend aux Princes > & aux autres Supérieurs, leur
permettant de mentir lors qu'ils parlent à leurs
fujets? N'eft-ce pas leur rendre inutile Tufage
de la parole? Car qye gagneront-ils en par-
lant, fi tous leurs /u jets font perfuadés, que rien
ne les empêche de ne pas dire la vérité? Dé-
biter ces maximes n'effece pas ruiner abfoluf-
ment la confiance, mutuelle qu'il y doit necef-
fairement avoir entre ceux qui commandent &
ceux qui obeifîent?
Je dis la même chofe des Prédicateurs. Lors
qu'ils débiteront les vérités les plus conftantes^les
plus falutairesj ÔC- les plus utiles, leurs audi-
teurs s'imagineront que ce ne font là que des
fraudes pieufes, & des menfonges utiles, qui
tendent moins à faire conoître la vérité, qu'à
infpirer de bons fentimens & à produire de bone
effets, ce qui rendra inutile tout ce qq'ils di-
ront.
Mais pourquoi faut-iL s'arrêter aux Prédica-
teurs? S'il efl permis de mentir à bonne in-
tention,quinou$ affeurera que les Prophètes, que
les Apôtres 5 que les autres Auteurs facrés,
n'ont pas fuivi cette règle dans les écrits qu'ils
nous ont laifléi ? Et û ce doute fubCilie , quelle
certitude reftera-t il à notre foi, 6c fur quoi pour-
rons nous conter ?
II. Voici, une féconde réflexion que je croi
folide. Si mentir eft une-adion auffi indiffé-
rente que de parler , de marcher , ou de remuer
lamsin, ôc fî elle ne devient mauvaifequepar
i'injuilice» la maligniié> le parjurei Q&. les au.-
14 ^fi ffienfonge y dss é^uiiwi^HeSy ^ disr
très péchés qui s'^ joignent, d'où vient que
pieu ne fe contente pas de défendre rinjuflice,
la malignité, le parjure, & les autres péchés
femblables. D'où vient qu'il défend abfolff-
m^ni de mentir? Il ne détend pas de parler,
d'agir, & de fe mouvoir, quoi qu'on puifle
parler mal , agir mal , fe mouvoir pour faire le
mal. Sï le menfonge n'eil pas plus criminel
e» foi, pourquoi i'a-t il défendu? Pourquoi
nous â-t-il dit, Tut*éloig7îerasde toute parole fauf^
fe ? Ayant dêpouïllé lêmenjovge , parles en verïtê^'
chacun à fon prochain. Eph. IV. 25.
III. Je voudrois même qu'on fît quelque at-
tention à divers endroits de l'Ecritipre, qui con-
damnent fi abfolûment^ & fi univerfellemens
Ifi menfonge, qu'il efl malaifé de croire qu'el-
le fe fût expliquée avec fi peu de ménagement?
s'il y eut eu quelque efpece particulière demen-
terie qui ixLi innocente, tu f éloigneras de toute pa--
rôle faujje^ dit Dieu même au chap. XXIII.
de l'Exode. Il fer a périr tous ceux qui proférera
menfonge y dit le Prophète au Pieaume V. Les
timides, dit le S. Efprit dans i'Apocalypfe
XXÏ. les incrédules t ^ tous les menteurs ^ auront
leur portion dans l'étang ardent de feu é^ de fouf-
ffty ijuiefi la mort féconde. Ces caraâeres d'uni-
verfaiité me paroiflent confiderables , & j'efpere
au moins qu'on m'avouera qu'on peut s'y tenir
jufqu'à ce qu'on aura trouvé quelque exception,
non dans nos iooaginations 3 mais dans TE-
criture elle-même. Gar s'il eft permis à cha*
«mn d'ajouter aux propofitions univerfelles de
Mcriture des reftridions & des exceptions que
cette même Ecriture ne fourniffe pas, il n'y
a^nea de feun Chacun en trouvera de fem-
blables^.
feftriEtiom^ on YefervMtons mentales* 15
fefîables 5 pour éluder les dccifions les plus net-
tes de ce facré livre. Comme donc on ne pro-
duit, ni commandement, ni permiflîon dé-
mentir, il faut neceffairement reconoître qu'il
n'y a jpoint de cas, où il foit permis de le fai-
re.
IV. Ma quatrième réflexion eft qu'il y a peut-
être autanr d'occafions dans lefquelles le men-
fonge peut être utile, que de celles où il peut être
pernicieux. Quoi qu'il en ioit il faut avouer
que les premières font en très grand nombre ,
ô£ chacun peut l'avoir remarqué une infinité de
fois en fa vie. De là je conclus que s'il eft per-
mis, & neceffaire même de mentir toutes les
fois qu'on le peut utilement, il pourra arriver
qu'un homme de bien dife autant dementeries
que de vérités. Mais fi cela étoit à quoile Pro-
phète penfoit il lors que faifant le portrait de
l'homme de bien il dit qn^'û profère laveriîéain-
p quelle eft en [on cœur} Ne pourroit»on pas dire
ie contraire avec autant de raifonôc de fonde-
ment ?
Ceci paroîtra encore plus clairement fi l'oEi
confidere que les habiles mondains ne mentent;
que fort rarement. Ils lavent que mentir fou-
vent c'eft s'expofer au danger de mentir inu-
tilement, parce qu'en efiPet c'eft fe ruiner de re=-
putation, & perdre abfolû ment le crédit & la
confiance. Cela fait qu'ils dilent d'ordinaire
la vérité, pour fe faire par là une belle réputa-
tion de probité & de fincerlté, & mentir en»
fuite utilement dans quelque occafion impor-
tante, qui pourra les dédommager de tous les
petits avantages qu'ils ont perdus en difantles
jOUores comme elles étokns.
ï/j Dii mtnfongei des êqui'Utxjmsy ^ dti-'
Si donx: les mondains eux mêmcà ne meiT-
tent que rarement» ii au contraire rhomme de
bien cft obligé de mtnur ibuvenr, il arrivera'
d'une manière fort naturelle qu'il y aura'plus de.
vérité dans les dilcours- des plus icelerats, que;
dans ceux.des plus gens de bien. Mais efl ce iài
ridée, que l'Ecnture nous donne des uns & des :
autres > Eft-celà ce qu'elle nous fait entendre
J^ors qu'elle appelle lesméchans à&s menteurs>âc ;
éii enfans du démon? qui eil le père du men-
fonge? & qu'elle dit des féconds qu'ils profe^-
rent la vérité ainfi qu'elle efl en leur cœur .^'
Lors qu'elle dii que les premiers font doubles-:
de cœur, & que les féconds font fimples coia^
me à&^ coiombej?
CH API^TRE IVr.
Qii 1*0» rtptmd mx objeUiom*
^N oppofe à toutes ces preuves divers ex-
^'^emples, qu'on peut ranger en trois clâf-
fes. La première comprend ceux de quelques
perfonnes d'une eminente pieté, qui pour fc ti-
rer de quelque danger ont eu recours au men-
fonge. C'eft ce que firent Abraham ôc liaac,
i'un en Egypte, & l'autre à Guerar. Gen. XII.
13. ôtXVI. 7. La féconde comprend des
menteries que Dieu a » non feulement approu-
vées j mais recômpenfées , comme celle deis
Sages femmes Hebreues, & celle de Rahab;
La dermerc comprend l'avion de JçfusChrift>
refirlEiionSy et* refervations metitaîesl IJ-
gui félon S. Luc. XXIV. 28. faifoit femblant
d'aller plus loin, & celle de S. Paul qui pro-
tège qu'il ne favoit pas qu'Ananias fût fouvc-
rain Sacrificateur 3 ce qu'il femble qu'il nepou»
voit ignorer.
Mais les deux premiers de ces exemples ne
prouvent rien. Car outre qu'il y avoit quelque
vérité en ce qu'Abraham & Ifaac difoient dans
ces occafions , comme plufieurs l'ont fait voir,
outre cela, dis -je , il y avoit bien d'autres dé-
fauts dans leur aâion, qu'il eft impo0îble d'ex-
cufer, & qui font voir que toutes les adions
des plus gens de bien n'ont pas été également:
pures & innocentes.
Pour ce qui regarde Rahab & les Sages fem-
me Hebreues , il cft bien vrai que Dieu les re-
compenfa. Mais ce qu'il recompenfa n'étoit nul-
lement leur menfonge. C'étoit uniquement le
2ele. qu'elles firent paroîtrepourlé peuple faint>
s'expofantàde grands dangers dans ledefTeindc-
le favorifer & de le fervir. C'eft là ce que Dieu
recompenfa. Tout ce qu'on peut dire de leur
menfonge, c'eft que Dieu n'y eut point d'é-
gard , & le pardonna par un efiFét admirable de fa^
Bonté.
^ L'exemple de Jefus Chrift , qui fit femblanc
d'aller plus loin^îfait une objeâion un peu plus
difficile à refoudre que les précédentes. Voici
la manière en laquelle on la propofe* On éit
que la diffimulation n'eft pas plus hJHOcente que
le raenfongeî& qu'il n'y a pas phir;de mal à trom-
per par des paroles que par à^s adions. On
ajoute que Jefus Ghrift faifant femblant d'aller
plus loin fit entendre par fon gefte 6c peut-être
par ee qu'il dit, qu'il aroit refolu de ne fe pas
l8 D^ menfonge^ des éqmvo'^Hes , çr des
arrêter, foit à Emmausjfoit daris la maifon où
les Dfciples encroient, ce qui n'étant pas véri-
table comme l'événement le fît voir > il paroit
que Jefus Chriil fît en cette occafion quelque
chofe d'équivalent au menfonge.
Pour répondre à cette objedion il ne fuffit
pas dédire avec quelques uns qu'il y a cette dif-
férence entre les^ paroles & les aclions, que les
paroles n'ayant point d'autre ufage, que celui
"d'exprimer les penfées^il n'eil point permis de
les proférer , fi elles n'ont quelque conformité
avec ce qu'on penfe y au lieu que les adions
pouvant avoir d'autres ufâges > on peut les fai-
re fort innocemment , encore que d'autres en
tirent des confequences qui ne font pas juftes»
Deux chofes rendent cette réponfe inutile-
L'une qu'appareminent Jefus Chrifl ae fc con-
tenta pas de fgire quelque pas , ou quelque
eefte fismblable j mais encore prit congé de
les Difdples > éc leur dit adieu^ L'autre qu'on
ne bîefle pas nsoins la fînceritéen trompant les
autres par des geiles,ou pardesaâions,qu©lorr
qu'on le fait par des paroles jpourveu feulement
qu'on ait cette intention ^comme il femble que
S. Luc l'attribue à nôtre Sauveur.
Il fuffit tout aufïï s peu de dire avec quelques
autres que Jefus Chrifl avoit véritablement def-
feiq.d'aller plus avant, & qu'il en avoit pris la
refplution.j çnais une^refolution qui n'étoitque
conditionneiie & dont l'effet dependoit de la
manière en laquelle les Difciplesfe prendroient
à. le retenir. Ondit que ce n'eft pas la feule fois
que Jefus Chrift a formé.de ces iortes de relb-
îutions : Par exemple lors q.ue le Centenier lui
i£ demander la guerifoa de fon ferviteur, il pro-
mit
reftriEiiom i oh refèrvanofj s mentales, 19
mit d'abord d'^y aller. Je ni'yen irai y dit-il? &le
guérirai. Cependant il n'y alla pasj parce qu'en
effet il fut retenu par îa très humble prière que
le Centenier lui fit de s'épargner cette pêne.
Rien n'empêche qu'on n'imagine quelque
chofe de lemblable en cette occafion. Mais je
foûtiens que ceci ne fuiïit pas pour lever cette
objedion. L'objedion ne tire pas fa plus gran-
de forcé de i'aârion de Jefus Chrift, mais de
l'expreflîoiî de , rEvangeliile , qui dit que ce
grand Sauveur fit fembiant d'aller plus loin. Di-
re ceci, c'eft dire que le Fils de Dieu n'avoit pas
véritablement deffein de paffer, & ainfî cette
réponfe paroit dircdement oppofée au texte
iàcré.
Il faut donc necefîàirement ajouter une cho-
fe que Voffius, 6c quelques autres» om remar-
quée. C'eft que le mot Grec ®a?w»*«*w aune
lignification bien plus étcaduë que ceux de fai-
re fembiant, par lefquels nôtre verfion 3 & celle
deMons, l'ont rendu. Ilrépojîd au mot La-
tin, pr£ Je ferre -i & fignifiè proprement /^«?ei-
%ner y faire entendre -i donner lieu de juger ^ ou àe
f enfer ^ ce qui fait que ce terme peut être em-
ployé pour defigner , non feulement l'adioa
d'un homme qui feint, ou qui fait fembiant*
mais encore l'aétion d°un homme qui fait en*-
tendre ce qu'il a véritablement dans, l'efprit.
Gomme donc S. Luc a peu. employer ce mot
en ce fens , & qu'efiFe<aivement Jefus Ghrift
pouvoit avoir deflein d'aller plus loin en la ma-
nière qu'on vient d'expliquer » il paroit que
cette! preuve, qui femble avoir quelque forcc>
c'en a point du tout.
Si quelqu'un pourtant refufoit de fe conten-
ter:
xo Du menfongCides écjHÎvoijHes^ ^ der
ter de cette réponfe on pourroic lui en donner
une autre. Onpourroit expliquer TexprefTion de
l'Evangelifte par cette figure fi ordinaire aux.
Auteurs facrés que.Cameron a creu qu'il n'y en
a aucune dont on ait plus d'exemples dans TE-
criture. C'eft celle que defigne ce qui précède
par ce qui fuit ., & ce qui fuit par ce qui précè-
de. Par exemple l'Ecriture dit fort fouveat qae
Dieu ferepenc de ce qu'il a fait , pour dire fim-
plement qu'il fait ce qu'il feroit s'il Te repentoit.
Elle dit qu'il eft irrité>qu'il eften colere,pour dire
qu'il agit de même que s'il i'étoit. Elle dit que
nous devons nous haïr nous mêmes > pour di-
re que nous- devons agir de même que fi nous-
nous hâïffions. Suivant cette même façon de
parler S. Luc a peu dire que Jefus Chrift fit
iemblant d'aller plus loin, pour dire Ample-
ment qu'il fk ce qu'il auroit fait s-'il eût eu le
dÈfTéin de chrercher fa véritable intention.
Il ne me refte plus à parler que de la protcf-
tation de S. Pauh qui afleura qu'il ne favoitpas
que celui qui venoit de commander qu'on le frap-»
pâtau vifagc fûc le fouverain Sacrificateur. C'eft
à quoi l'on répond deux chofes, chacune def-
quelles fuffit pour refoudre cette objeâion. L'u-
ne que S. Paul prend ici le mot de favoir pour
celui d'appcrcevoirj ou de confiderer aftuelle*
ment. L'autre qu'il eft très poffible que S;
Paulneconûrpas celui qui venoit de prononcer
cet arrêt inj^ufte, foit que bien qu'il eût enten-
du la voix il n'em pas compris qui étoit celuf'
qui la proFeroit, foit que l'ayant apperceuj il
ne fceut pas que celui qui parloit fût le fou veraia
Sacrificateur. Tout cela eftpoffible, ôcparcon-
fequent l'objedion qui fuppofe le contraire n'a
rien quipuiflc pafler pour ^eraonftjtatif. CHt.
•refinWotts'i oh refirvatiom mentaks* 21
CHAPITRE V.
D'oh vient qHil nejï jmfaîs permis de mentir^
IL paroit par tout ce que je viens ^de dire que
le menfonge n'eft jamais innocent j& qu'U
n'y a point d'occafîon où il foit permis d'y
avoir recours. Mais d'où cela vient-il ? Efl-
ce uniquement de la defenfe de Dieu? Ou bien
y a-t-il dans la nature même du menfonge quel-
que chofe de criminel, & d'oppofé à la loi e-
ternelle & immuable? Cette queftion paroit
beaucoup plus curieufe que ncceflaire. Car il
fuffitde (avoir que Dieu ne veut pas que nous
mentions pour faire que nous devions nous en
garder avec foin. Néanmoins comme réclair-
ciflement de cette queftion peut répandre
quelque jour fur cette matière, il n'y aura point
de mal à s'y arrêter un moment, & à dire en
un mot ce qu'on en penfe.
Je fuis donc perfuadé avec la plufpart des
Théologiens de toutes les it^QS que le men-
fonge eft criminel de lui même, comme laliai-
ne de Dieu, l'orgueil, l'injuftice, & les autres
péchés femblables. C'eft dequoi il me femble
qu'on ne peut douter fi l'on confîdere qu'il eft
âbfolûment impoffiblc que Dieu mente. N'eft-
ce pas là une preuve qui juftifie qu'il y a dans
le menfonge quelque obliquité incompatible
Avec la perfedion eflentielle à la Divinité? Ne
paroit- il pas par là que c'cft un défaut? Ce n'eft
pourtant
"^2 T)h menfofjge y deS'éqttlvoqHes^ ^ des
pourtant pas un défaut phyfique. Ceft vifible-
ment un défaut moral > & contraire à la fain-
teté de Dieu, & à la droiture inflexible de îq^
voies. Cela feul ne fait-il pas voir qu'il faut
îieccflairement qu'il y ait du mal à mentir?
En particulier il paroit par là que rien n'eft
plus faux que la penfée de Grotius, qui fou-
tient qu'un Supérieur a 'droit de mentir à un
inférieur. En effet quelle plus grande fuperiorité
peut-on imaginer, que celle de Dieu à l'égard
des hommes? Quel droit plus abfolu que celui
qu'il a fur nous, ôc fur tout ce qui dépend de
nous? Il efl pourtant impoflible qu*il mente
dans ce qu'il nous dit. Cela feul ne prouve
t-il pas que la fuperiorité n'eft pas un titre fuf-
fifant pour autorifer le menfonge ?
II. Perfonne ne nie qu'il n'y ait une vertu
particulière, qu'on nomme fincerité, & qui
confifte à dire fur chaque chofe cequ'onen pen-
fe. Ce n'eft pas feulement la Morale Chrétien-
ne qui recommande la pratique de cette vertu.
La Morale Payenne àt Philofophique fait la
même chofe, & tous les Peuples du monde en
an mot l'ont tousjours reconuë pour une quali^
té excellente, & digne de la même eftime, du
inême amour, & des mêmes éloges, que les
autres vertus.
Il n'eft pas moins certain que le vice le plus
diredteménc oppofé à cette vertu c'eft le men-
fonge. En effet les autres péchés, qui peu-
vent accompagner le menfonge comme le par-
jure, la malignité, l'injuftice, ne font pas dï-
leétement oppofés à la fincerité, mais à d'au-
tres vertus, le parjure à la Religion, la malignité
à la charité, Tinjuilice à la juftice^ôc àTamour
" de
refiricliQns opt refer'vatinns meyJales, 25
de Tordre, au lieu que le menfonge eil direc*
tement contraire à la fincerité & à la candeur.
Ainii la fincerité étant une vertu morale ,11 faut
de neceflité que le menfonge aduei foit un
péché, & Thâbicude de mentir un vice. Et fi
le menfonge aduel eftunpechéjôcThabitudede
mentir, un vice, ne faut-il pas neceffairement
qu'il y ait quelque chofe de criminel dans la
nature même du menfonge ?
III. Il y a dans le menfonge eonfideréen
lui même quelque chofe d'affés fenfiblement
oppofé à cette loi naturelle, que nous portons
en naifîant, & que la main de Dieu a gravée
dans Tame de tous les hommes. C'ell ce que
plufieurs confiderations font voir clairement.
En premier lieu tous les hommes font fi per^
iuadés qu'il y a quel(jue chofe de bas & de lâ-
che dans le menfonge, qu'il n'y en â aucun
qui ne prenne le démenti à injure, ôc qai ne
veuille paffer pourfincere.
D'ailleurs les Payens eux mêmes ont detefté
ce péché. Chacun fait qu'Homère fait dire à
l'un de fes Héros, qu'il hait comme les portes
de l'enfer ceux qui ont une chofe à la bouche,
6c une autre au cccur. Ariftote de même dit
I en autant de mots, que le menfonge eft
mauvais en foi.
Ce n'eft pas tout. Les Tyrans eux mêmes
n'ont peu s'empêcher d'admirer la fincerité.
C'eft de quoi. S. Auguftin rapporte un exemple
bien remarquable dans fon livre du menfonge,
chap. XIII- Firmus Evcque de Tagafte avoit
j, caché un homme que les Officiers de l'Empe-
^ reur cherchoit pour le mettre ea prifon. On
^ lai en demanda des nouvelles, ôc quoi qu'il
24 ^^ menfonge, des écjmvosjHes ^ ^ des
n'eût qu'à dire un mcnfonge pour fe tirer d'à f^
fairesj & pourfauver celui quis'étoit mis entre
fes mains > il aima mieux s'expofer aux plu» cruels
traitemens> que d'avoir recours à un tel moyen.
Il déclara nettement qu'il ne pouvoit > ni men-
tir, ni découvrir celui qu'on cher choit- On
l'appliqua à la queftion, ôc il la fouffrit avec
uneconftancc admirable. On le mena à l'Empe-
reur > dont on ne fait pas le nom> mais dont on
fait feulement qu'il étoit Payen. Tout Payen
qu'il étoit il admira la fermeté de ce faint Evé-
que, ôc non feulement le fît mettre en liberté,
mais à fa confideration fit grâce à celui que cer
£véque avoit protégé d'une manière fi genereu-
fe. Tant il cft vrai que la fincerité a quelque
chofe de grand, 5c qui fe fait admirer.
Enfin ceux la mêmes qui ont permis lemen-
fongeen de certaines occafions n'ont .pas laif-
fé de dire diverfes chofes, qui font aÎTés voir
qu'ils ne le regardoient pas comme entière-
ment innocent. Car, comme je l'ai remarqué,
Crellius ne veut qu'on mente que rarement, &
avoue, qu'employer fouvent le menfonge ce
feroit blefîer la fincerité. Grotius reconoit
qu'il y a quelque chofe de plus conforme aux
loixdela generofité, & delà fimplicité Chré-
tiene à ne mentir jamais qu'à le faire. N'eft-
ce pas avouer que le menfonge en foi aquclque
chofe de criminel ?
IV. Enfin fi le menfonge étoit innocent en
lui même il feroit difficile de comprendre, ni
pourquoi Dieu le detefteroit autant que l'Ecritu- ,
re nous le fait entendre en divers endroits , & 1
particulièrement en ceux que j'ai rapportés dans ■
le premie|r chapitre de ce traité, nimêmecom-
mcTit
relîriSîiom <t ou refervatlom mentales, 25
ment la defFenfe que Dieu en avoir faite
dans fa loi fiîbfifleroic encore fous TEvan-
gile. Car on tient communenient que l'E-
vangile nous a affranchis des loix pofitives,
auxquelles Dieu av^ic aflujetti Tancicn peu-
ple, & qu'à la referve de celles qui regar-
dent i'adminiftration des Sacremens, il n'y
a plus que les loix naturelles qu'il faille ob-
ferver en ce temps de grâce & de liberté.
Tout cela fait voir, ce me femble, que
le menfonge a quelque chofe d*oppofé à la
loi naturelle.
CHAPITRE. VI.
£» quoi cefl que confifle ce que le menfoHge
A d'oppofé k la loi natHrelU,
CE que je viens de dire me paroit certain,
& fait voir que le menfonge doit avoir
en foi quelque chofe de criminel. Mais
ou ne voit pas encore en quoi c'eft que cela
confifte. Ainfi il ne fera pas inutile de le re-
chercher.
Plufieurs difent que la parole étant un pre-
fent que Dieu nous a fait, & qu'il rte nous
a fait que pour nous donner le moyen de nous
communiquer mutuellement nos penfées,
nous allons contre fon intention, & par
t:onfequent nous péchons* fi au lieu de nous
€n fervir à cet ufage, nous ne nous en fer-
ions qu'à tromper nôtre prochain , & qu'à
B le
1^ Du menfonge , des é^juivoqueSy ^ des
le jetter dans Terreur. Et parce qu'on pour-
roit demander pourquoi c'eftqu€ Dieu la vou-
lu de la forte, ces Auteurs répondent qu'on
n'a qu'à s'imaginer l'état où feroit le monde
s'il étoit permis de mentir dans toute forte
d'occafions, pour comprendre l'impoITibilité
qu'il y avoit que Dieu permît une adionqui
devoit produire de tels defordres.
Cette raifon paroit affés bonne, & l'on
pourroit peut-être s'en contenter. Maisoutre
qu'elle tend bien plus à prouver que la con-
damnation du menfonge étoit neceflaire,
qu'à faire voir qu'elle eftjufte, outre cela en-
core elle n'apprend pas pourquoi c'eft que
Dieu lui même ne peut mentir. Ainfi elle ne
fatisfâit pasplénementl'efprit, mais lui laiCGe
la pêne d'en chercher une autre.
La plufpart foûtiennent que ce qu'il y a de
plus criminel dans lemenfonge, c'eft la viola-
tion de l'une àts claufes les plus effentielles
de la focieté. Ils difentque lors que les hom-
mes fe font unis en Société, ils ont convenu
de fe communiquer réciproquement leurs pen-
fées par le moyen du difcours. Ne le pas fai-
re, & dire le contraire de ce qu'on penfe,
c'eft manquer à ce qu'on a promis , & par
conlequent aller direàement contre la loi na-
turelle, qui veut qu'on tienne exactement
tout ce qu'on promet.
Mais cette raifon fatisfâit auffi peu l'efprit
^ue la précédente. Premièrement ce qu'elle
fuppofe n'eft pas véritable. L'ufage qu'on ti
re de la parole lôrs qu'on s'en fert à expri-
msr les penfées, n'eft pas la fuite d'une con-
yen-
reftriSiions y ou refirvaiions mentales» 27
vention arbitraire que les hommes aient faite
les uns avec les autres. C'eft un effet deTinf-
titution de Dieu , qui lors qu'il créa le pre-
mier homme, & la première femme, les
mit en état de fe parler Tun à Tautre, & de
fe communiquer par là leurs penfées. Je fâi
bien que ce qui fait qu'un mot fignifie une
chofe pluftôt qu'une autre, au moins dan*
les langues diftinâ:es de celle qu'Adam parloir;
c'eft que les hommes l'ont voulu ainfî, &
en font demeurés d'accord. Mais Tufage
gênerai de la parole à exprimer les penfées
vient d'ailleurs que d'une telle convention,
& ce que je viens de remarquer ne per*»
met pas d'en douter.
D'ailleurs fi le menfonge n'étoit criminel
^ue parce qu'il viole cette convention, on
ne pccheroit point en mentant à ceux avec
qui on n'a jamais fait aucun traité. Par
exemple la première fois que les Efpagnols
paflerent en Amérique, ils n'auroient point
péché en mentant aux Américains, avec
qui ils n'avoient jamais traité. Oferoit-on
cependant nier qu'ils ne deuflent leur dire la
vérité lors qu'ils leur parlèrent ?
Enfin la première fois que Dieu a parlé
aux hommes il n'avoit fait aucune conven-
tion avec elix. Dira- 1- on cependant qu'il
put leur mentir? Il faut donc chercher ail-
leurs que dans cette convention ce qui fak
que le menfonge eil mauvais.
Je fuis perfuadé que ce qui produit cet ef-
fet, c'eft que ce péché viole, non ce pade
primordial, qu'il eft plus aifé d'imaginer,
B 2 que
Z% Du menfonge , des équivot^ues , ^ des
que de le prouver, mais un pa6te nouveau
& particulier, qu'on fait avec ceux à qui
on parle, toutes les fois qu'on leur parle.
En effet lors que je parie à quelqu'un, je
fais deux chofes. Je m'oblige à lui dire ce
que je penfe> & j'exige de lui qu'il le croie.
Si celui à qui je parle fe perfuade ce que
jeluidis, le pade eft, non feulement con-
clu, & achevé, mais exécuté, de la part de
celui à qui je parle. Si de mon côté je
ments, je viole le traité que je viens de faire
avec lui, & par confequent je pèche con-
tre la loi naturelle, qui veut que j'exécute de
bonne foi mes conventions.
Quand même celui à qui je parle refuferoin
de croire ce que je lui dis, & ainfi n'accep-
teroic pas le traité que je lui propofe, il
ne lailïeroit pas d'y avoir de la mauvaife foi
dans mon procédé, fi je lui propofois de fai-
re un traité que je n'aurois pas deflein dç
tenir. Ainfi foit qu'on croie ce que je dis ,
foit qu'on ne le croie pas > je fuis tousjours
obligé à dire la vérité.
Chacun au refte voit diftindement com^
bien il eft aiféde rendre par cette hypothefe
la véritable raifon de ce qui n'en a aucune
dans la précédente. On voit, & pourquoi
les Efpagnols dévoient dire la vérité aux
Américains la première fois qu'ils leur par-
lèrent, & pourquoi il eft impoffible que Dieu
mente. Ni l'une, ni l'autre de ces deux
chofes , ne peut avoir aucune difficulté , fi
©n pofe , d'un côté que la loi éternelle veut
§u'o.n execgite les conventions > qu on a fai-
tes
fefir liions y eu refervatiens meniahs. 29
tes , & de Tautre que toutes les fois qu'on
parle on s'oblige à dire la vérité.
C'e/l par là encore qu'on peut décider une
queflion affés agitée. On demande s'il eft
permis de mentir en parlant à des ennemis
déclarés dans une guerre jufte & légitime.
Grotius & Pufendorf difent qu'on le peut,
& fe fondent fur cette raifon, que lafocieté
étant rompue à l'égard des ennemis , & n'y
ayant plus aucun traité quifubfifte, rien n'o-
blige à dire la vérité.
Mais je ne faurois entrer dans ce fenti-
ment. Je fais pcrfuadé que la guerre ne
détruit pas abfolûment les loix de la focieté,
ôc en cela je ne fais que fuivre Grotius, qui
le prouve folidement dés l'entrée de fon trai-
ta du droit de la paix & de la gUerrie. Les
violences qu'elle autorife ont d^s bornes, que
l'humaniré, que l'équité, 6c la jufticemême
prefcrivent. En particulier l'obligation de di-
re la vérité fubfifte tousjours, & ceci eft û
vrai, que fi tous les peuples n'en étoient
perluadés, il feroit icnpoffibîe de faire aucu-
ne capitulation» aucun traire de paix, ou de
trêve, depuis qu'une fois la guerre ferôit dé-
clarée. Car de quoi ferviroit-il de faire au-
cune de ces conventions, s'il étoit permis de
\^s violer, comme il le feroit s'il étoit per-
mis de mentir ?
Mais je veux que tous les autres traités
fôient rompus. Celui que je viens de dire
qu'on fait toutes les fois qu'on parle, ne l'eft
pas. li faut par confequent, ôc le faire de
bonne foi, & l'exécuter.
Bq On
3 a l>u menfofige^ des équivoques y éf des
On oppofe Texemple du Prophète Elizée» .
qui étant aiîîegé par les Syriens <ians la ville de
Dothan demanda à Dieu qu'il lui plût de
frapper Tes ennemis d'éblouïiïèment, & Ta-
'yant obtenu fe prefenta à eux, &leur dit 3 Ce
Tt^eft pas ici h chemin y é^ ce riefi pas ici la Vil-
le. Venés aprésmoi} çj)* je vous mènerai vers
r homme que vous cherchés. II. Rois VI. ic^ï?
Mais cet exemple ne prouve rien. Elizée
1^Q dit rien que de véritable. Son difcour^
eft vifiblement un dilcours coupé & il y
faut ajouter neceflairement quelques mots
pour y trouver un fens que l'on puifle en-
tendre. Le Prophète dit à ces foîdats qu'ils
fe trompent, qu'ils ne fauroient trouver dans
€€tte Ville celui qu'ils cherchent , qu'il faut
pour cela qu'ils prennent un autre chemin*
qu'il va leur en montrer un , & les condui-
re dans une Ville où ils le trouveront. C'eft
là le fens naturel de ces paroles j& c'eft là d'ail-
leurs un fens où il n'y a rien de faux. Car il
étoit impoffible que ks Syriens trouvaflentle
Saint homme à Dothan, Dieu l'empêchant
par les foins de fa Providence, au lieu qu'ils le
trouvèrent dans Samarie, où il \qs conduifit.
Ainfi il n'y arien que de véritable dans ledif»
CGurs du Prophète , & par confequenc foa
exemple n'autarife es aucune façon le mea-
fonge.
CHA=
refirtâiins^ ou rifefVaîhns me?iiaks* %i-
CHAPITKE VIL
Ptfi efpeces dti mcnfonge,
ON diftingue ordinairement trois divers
ordres de menfonge. Le premier eft
celui qu'on nomme officieux, ôc qui
a pour but de faire du bien à quelqu'un fans
faire tort à perfonne. Le fécond eft celui
qui accompagne quelquefois la raillerie »
& qui tend moins à tromper ceux à quiToti
parle, qu'à les rejouir & aies divertir. Letroi-
fiéme eft le pernicieux qui nuit tousjours à
quelqu'un, & lui caufe quelque préjudice,
ioit en fon ame, foit en fon corps> foit en
fcs biens, foit en fon honneur.
Ce que j'ai dit jufqu'ici fait affés «voir ce
qu'on doit penler du premier. Je fai que S.
Jérôme, S. Chryfoftome, &Cafîïen l'ontap-
prouvé. Mais outre que S. Auguftin , &
quelques autres Pères, l'ont condamné, j'ai
hit voir dans les chapitres precedens qu'il eft
impoflîble qu'il foit innocent. Car fi le men-
fonge confideré en ce qull a de plus gênerai
eft effentiellement mauvais , comme je croi
l'avoir établi, il eft impoffible que l'intention
avec laquelle on le dit, ou i'ufage qu'il peut
avoir, le rende innocent.
Cen'eft pas qu'il le faille croire aufîî mau-
vais que le meîbnge perniceux. Il faudroit
©4 _ avoiï
52 ^f* me fi fax ge , Jes équivoques > c^ des
avoir un étrange travers d'efprit pour mettre
dans un même rang deux chofes fî inégales,
ôc pour confondre les effets d'une charité
fincere> quoi que mal réglée, avec ceux
d'une malignité, & d'une injuflice toute
manifefte
Mais quoi que je mette une différence ex-
trême entre ces deux efpeces de menfonge ,
je n'oferois mettre l'officieux au rang de ces
petits péchés, dont les plus faints ne font pas
exempts, & où ils tombent même tous les
-jours. Je fai que M. Claude ne paroit
pa's éloigné de cette penfée dans le chap.LX.
de l'examen de foi même. Mais quoi que je
révère l'autorité de ce grand homme, je ne
faurois être encecide fonfentiment. Ma rai*
fon eft que; comme je l'ai fait voir dans ma
Morale abrégée, ce qui fait la petitefle de ces
péchés n'eft pas celle de la matière, y ayant,
& de grands péchés , dont la matière eft per
tite, & de petits, dont la matière eft gran-
de & importante.
Ce qui les rend petits & légers, c'eft qu'ils
tiennent peu du volontaire. Ils échappent à
ceux-là mêmes, qui n'ont aucun deffein de
les commettre, fouvent même à ceux qui ne
s'en aperçoivent pas. De là vient que ce
ne font jamais des péchés conus & delibe-,
rés , tel qu'eft le menfonge officieux, au moins
à l'égard de ceux qui ne le croient pas inno-
cent. Ceux-ci fâvent que c'eft un pechi.
Sachant qu'il l'eft ils ne laifïent pas de le
commettre. Ils le commettent même après
ayoir euje temps d'y penfer, après y avoir
penfé.;
feflnSiïonSy ou refervationsmentaks. 33
plênfé en efFec. £ft cela l'idée que l'on doic
avoir de cts péchés qui font fi ordinaires aux
enfans de Dieu, & dont ils ne font jamais
plénement exempts fur la terre ? Ceux-ci ront>
ou des péchés d'ignorance, ou des péchés
d'inadvertance , ou des péchés qu'ilis tâchent
d'éviter dans le temps même qu'ils y tombent?
comme on le voit danslesdiUradiGns invo-
lontaires qui leur ^arrivent en priant Dieu , 6c
dans les répugnances qu'ils trouvent à faire
de certaines aâions qu'ils faventétre bonne ôc
neceffaires. Mais cène font jamais des péchés
conus & délibérés 5 tel qu'êft lemenfôngeot-
ficieux.
it ne prétends pourtant pas que ceci foit
fi conitamment, ôc fi univerfeliement vérita-
ble que le contraire né puiile arriver. Je ne
veux pas nier pofitivement qu'un menfonge
officieux ne puiffê être jamais un petit péché.
Ceci ne me pârôit pas impoffible à l'égard
de ceux qui croient de bonne foi qu'un tel
menfonge eft permis. Je àis de bonne foi ■i
parce que fi quelqu'un lecrôyoitpar un pur ca-
price, Ôc parce qu'il lui plairoit de le croire, je
n'aurois garde de nier que fon péché ne peut
étregrand. Mais lors qu'on îecrôif delà forte,
parce que lachofe paroit véritable, ôc que c'eft,
non le penchant du cœur , mais l'erreur de
refprit, qui fait qu'on la juge telle, je ne
vôudrois pas nierque ce péché ne puiiîe être
de l'ordre de ceux dont je parle.
Ma raifon eil que ce contraire n'eîî pas
fi évident, que des gens qui cherchjEnt îâ
vérité avec quelque foin ne puiflent y être
B 5 iroHX-;
§4 lyujnenfonge y des équivoques y ç^des
trompés? Car pour ne pas parler mainte-
nanc de ceux qui ont été dans ce fenti-
mene, on a peu voir dans les chapitres pre-
cedens quels efforts de raifonnement il faut
faire pour découvrir clairement & diftinc-
tement cette vérité. Ainû y en ayant fi peu
qui foient en état de faire tous ces efforts,
il efl fort croyable que Dieu en fupporte
TomifCon en ceux qui d'ailleurs l'aiment
fincerement, & ont un véritable defir de lui
plaire & de le fervir. ;
Je n'oferois dire la même chofe de ceux
qui fâchant que c'eft un péché s'imaginent
que c'efc un petit péché, & fur ce fonde-
ment ne fe font pas un fcrupule de lecom°
mettre. Commettre volontairement un pé-
ché, parce qu'on le croit un petit péché,
foit qu'en eâèt il puifîe être tel en fon gen-
re, Jbit qu'il ne le foit point» eft à mon
fens en commettre un grand. C'efl ce que
je croi avoir prouvé dans ma Morale abré-
gée, traité Il.jchap. X.
Voila ce que je penfe touchant le men-
fonge oiEcieux. Je n'ai pas tout à fait les
mêmes fentimens à l'égard de celui qui
accompagne la raillerie. Il peut arriver
que vce ne foit pas un péché , parce qu'en
effet ce ne fera pas un menfonge à parler
proprement & exaétement. On peut dire
îes chofes les plus fauiïes, d'un certain air,
écrans de telles circonftaiices , que perfon-
ne n'y fera trompé, & alors ce n'eft pas
MQ menfonge, c'efl une figure dii^difcours»
le:
TêflriBionSi ou refervaîiom mentahs. 35
Je n'oferois condamner cette manière de
s^xprimer, pourveu que d'ailleurs on n'en
ufe qu'avec difcretion. Car enfin on com-
prend fans pêne qu'il y a des matières fur
lefquelles il n'efl pas permis de rire, & des
conjondures où la rallerie n'eft ni honéte>-
ni fupportâble. Mais tout cela n'eft pas de
ce lieu, & il importe un peu plusdevoir ce
qu'on doit penfer des railleries qui trompent
pendant quelque temps, & qui jettent dans
une erreur, d'où l'on a deffein de tirer un-
moment après ceux qu'on y a jettes.
Je ne fai ce que de plus habiies quernoi
en penferont. Mais pour moi j'avoue que
cette efpece de ralleries ne me plaifent point.
J(S ne croi point que l'eiïence du menfon-
ge confifte dans la longueur du temps que
dure Terreur qu'il fait nakre, & il mefem--
ble que la fincerité ne permet jamais de
tromper, ni pour long temps, ni pour un mo-
ment. Il eft d'ailleurs fi rare que la raille-
rie foit innocente, il y tant de perfonncsqui
s'en mêlent, non feulement, fans en obfer-
ver les règles, mais même fans les favoir 3
elle fait naître tant de querelles, tant d'ini-
mitiés , tant de haines , elle convient (î
peu à àts pécheurs, tels que nous fommes
tous, elle a fi peu de rapport avec la douleur,
\gs larmes , & les gemiffemens , qui font les fui-
tes naturelles de la repcntance, que quand
même on conviendroit de l'abolir abrolû-
ment & fans referve , on nefisroit peut-étr©
rien que dé raifoimable»
Four ce qui regarde le îne^nge pernl*
B 6 eieus
3^ Du menfongey des équivoques , é^ des- à
cicux, on ne peut nier que ce ne foitquel-*-'
que chofe d'abominable. Il eft vrai qu'il
n'cft pas tousjours également criminel, ce
qui peut venir des ciconflancesquiracom-
pagnent, telles que font par exemple le mal
qu'il fait au prochain , le motif qui porte
à. le faire, la manière dont il s'agit, les
obligations où l'on étoic de dire la vérité^
& quelques autres femblables coniiderations. '
Mais lors même qu'il efb le moins crimi-
nel, il l'eft tousjours beaucoup, & il ne
faut que lire, ce que David en a dit en di-
vers endroits de fes Ffeaumes, pour feper-
fgader qu'il mérite toute nôtre horreur ■5 ^
comme il efl: certain qu'il eil l'objet de tou-
te la haine de Dieu, & qu'il attire les efFetg
les plus redoutables de fa colère.
G H A P I T R. E VIII.
J^t^x artifices dont on 5^ efl fervi pour
dégmfer le menfonge , la éqtiivoqnes , ^
Us rejhiBipnM oh refervanons mentales.
[^E n'd rien dit jufqu'ici dont les Cafuiiles
ji'<ie la communion Romaine ne foient
lld'accord. Il n'en eft pas de même de
'^ ' ce que je vai ajouter. Comme plufieurs
d;entreeux neyouloient, ni abandonner les
fentimens de S. Auguftin» qui a con(jam*
ait feabfplûoaent, ôç,; û^univç rfeUement le
reftrièiîônsy eu rtjervations mentales. 37-
menfonge, ni fe priver des commodités que-
ce péché apporte, ils ont cherché quelques
détours pour en retenir les douceurs & les
avantages, fans s'expofer au danger d'en
fouff-rir la punition. Les deux principaux
foot les équivoques, & les reft ridions, ou.
refervations mentales.
Les équivoques font des propofitions am-
biguës , ôc qui peuvent recevoir deuxfens.
On les entend en l'an de ces fens , au»
quel elles font véritables,* & on fouhaitte
que celui à qui on parle les prenne dansTau-
tre fens, auquel elles font fauffes. Aînll
on le trompe, 6c on prétend cependant ne
pas mentir, parce que ce qu'on dit eft vé-
ritable en un certain fens qu'on a dans l'ef-
prît, quoi foit qu'il faux à le prcndrecom-
me on a lieu de croire que celui à qui on
parle l'entendra.
La plufpart des Cafuiftés de la commu-.
nion Romaine en donnent cet exemple. Ils
ont trouvé dans leurs Légendes, que des
Officiers de juilice pourfuivant un jour des
voleurs, ils rencontrèrent fur leur chemin le
fameux François d'Affife, & lui demandè-
rent fi ces voleurs n'étoient paspaffés par-là.
Le bon Saint, qui ne vouloit pas que les vo-
leurs fuffent pris , & qui d'un autre côté ne
pouvoitfe refoudre à mentir, enfonça fa main
dans fa manche & répondir fans hefîter,l/j
fii)nt pas pajje ici f emtndznt qu'ils n'étoient
pas pa0es par fa manche , & n'empêchant
►a€ que les /ergents ne ereuffent qu'il vou-
ait dire que; ces gens la n'étoient pas paffél
par
gt Bu menfonge i des équivoques ^ ^des
par ce chemin. 1
Lçs refervations mentales font tout au-
tre chofe. On forme dans fon efprit une
propofitjon mentale , qui efl très véritable.
On en fupprime une partie, de laquelle la ve~
rite dépend principalement, & on exprime
l'autre partie, laquelle étant jointe à ce qu'on
fupprime leroit véritable , mais eft faufle étant
prife à part.
Par exemple un homme en a tué un au*
tre d'un coup d'épée. Un Juge lui deman-
de s'il n'eil pas vrai qu'il ait tué cet hom-
me. Le meurtrier, qui ne veut, ni avouer
la vérité, ni mentir, forme, en fon efpriÈ
une proportion, qui eil très véritable, par
exemple celle-ci. Je ne f ai point tué d'un coup
depfioiet. En fuite il fupprime ces derniers
mots , & fe contente dédire, ;^ Caipoinitué,
entendant ce qu'il dit avec cette refervefe-
crête, qu'il ne la point tué d'un coupdepif-
îoîet, & voulant bien que le Juge l'entende -
autrement, & fe perfuade qu'il n'eft en au-
cune manière l'auteur de ce meurtre.
C'eft la ce qu'on appelle des reftriârions
ou refervations mentales, parce qu'en ef-
fet l'artifice ne confifte qu'à referver dans "
fon efprit une partie de ce qu'on penfe. 11 «
£aut voir maintenant fi tout cela cil auffi in-
nocent, qu'il feroit commode en un certain'
fens. 11 faut voir fi ces équivoques & ces re-
fervations font de ces menfongesquela paro-
le de Dieu condamne, ôc par confequent â-i
Fufage en eft permis, ou fi on doit le re--
^tder £oxnme defen^i* C'e^ iif ^ue jç vai tâ^
~ çher^-
refirWions > ou refervations mentaksl 3$»
cher d'éclaircir, commençant parles refer-
vations mentales , parce qu'en effet ce que je
dois dire fur leur fujet eftneceflàirepour donV
net du jour à la matière des équivoques
C H A P I T RE IXo
Des refervations mentales.
AVant le décret du Pape Innocent
XI. Tufage des refervations mentales
étoit extrêmement à la mode. Un E-
crivain Efpagnol avoit conté jufqu'à cinquante
Auteurs graves de tous ordres, qui les approu-i
voient. On pourroit même y en ajouter un
grand nombre que cet Ecrivain n'a point
remarqués , & ce fentiment en un mot paf-
foit pour confiant. On y avoit mémeajoû-*
té deux chofes qui étoient fort commo-
des.
On foûtenoit en premier lieu qu'on ne
ment pas en niant qu'on ufe de refervation^
quoi qu'on en ufe en effet, pourveu qu'on
entende cette propofîtion négative, avec une
lefervation nouvelle. Par exemple rhoroici*
de dont j'ai parlé, étant interrogé par le Ju-
ge s'il a tué l'homme à qui l'on fuppofe
qu'il a donné un grand coup d'épée, peut
dire qu'il ne Tapas tué, entendant qu'il ne
l'a pas tué d'un coup de piftolet, & étant
fu^âe pQur^vgir s'il n'y a j^oiatde refer-
;^;r/ vatio»^
40 D'$f menfonge y des ét^uivioquesy (^ des
vadon mentale dans ce qu'il dit, il peut àî~
re, & jurer même , qu^il n'y en a point,
pourveu qu'il entende qu'il n'y en a point qu'il
veuille dire. ^
On foûcient en deuxième lieu que li un hom-
me greffier ôc ignorant tft tellement prefle
par celui qui l'interroge j qu'il ne trouve pt>int
de défaite dans fon efprit, avec laquelle il
puiffe éluder ce qu'on lui demande, il peut
nonobilant cela pafîer oiure , & nier for-
tement le fair> parce dit -on, que l'in-
teotion qu'il a de chercher cette défaite
fuppiée ce défaut , & rend l'adion auifi in-
nocente qu'elle le feroit s'il n'avoic trouvé
ce qu'il cherche.
On comprend fans pêne que cette dod'rr-
î3e étoit très commode à ceux qui fouhait-
tent de cacher la vérité. En la fappofant il 1
n'y âvoif rien - de plus aifé que de ne pas
mentir, & ce que quelques Anciens ont é-
crit de S. Chryfoftome, qu'il ne mentit ja-
mais depuis fon baptême, ne feroit pas un
privilège auffi particulier qu'on le croit. Peut-
étremême que perfonnene mentiroir. Car il
eil mal aifé qu'on mente fans faire quelque
referve dans îbn efprit.
L'ufage àts équivoques n'a rien qui sp^
proche de celui des refervations. Il y a des
propofitions fi fimples , & fi peu fufcepti-^
bies d'un double fens, que les plus fubtils
auroient de la pêne à déguifer de cette fa-
çon leurs penfées. D'ailleurs tout le mon-
de n'a pas aflés de fubtilité pour démêler
tous :ces divers iens» C'efi pourquoi un Je*
fuite
j rtftri&ions^ ou rejèrvaiions Mentales. 41.
iiiite qui a écrit fur le décret d'Innocent XL
Iqui condamne les refervations fans pronon-
; cer bien nettement fur les équivoques , rap-
i porte que lors que ce Décret fut publié en
iÉfpagne, il y jetta tout le monde danslader-
inierc coniler nation. Il dit que lui, & les
îautresCafuiftes, étoient inceflamment affift-
gés d'une infinité de gen^, qui les venoient
confuUer fur ce qu'il y avoit à faire pour ca-
cher la vérité fans^ mentir, ce qui leur pa=
roiffoic'impoffible après ce décret.
En effet depuis ce temps la perfonne n^a
Iplus ofé foûtenir les refervations. Toute
l'Ecole Romaine les a abandonnées , & les
Jefuites mêmes ont écrit pour en faire conoi-
tre l'abfurdité. Mais comme nous ne reconoif^
fon pas l'autorité des décrets Romains, &
qu'il nous faut quelque chofe de plus folidé
pour afleurer nôtre foi, & nôtre confcience,
il ne fera pas inutile de confîderer la chofe en
elle même, & dans (qs propres principes.
Mais auparavant il faut remarquer qu'il y
a deux fortes de refervations. Il y en a qui
font purement mentales , parce qu'en eiFet ce
qui eftfupprimé, n'eft ni exprimé par ledif-
cours, ni indiqué par aucune deâcirconftan-
cesoai'on fe trouve. Il y en a d'autres au con-
traire dont la fuppreffion eft fuffifamment fup«.
plééepardiverfes indications qu'on donne par;
d'autres voies à celui à qui on parle, ou que ce-
lui à qui on parle fçeut tirer d'ailleurs. Com-
me ceci eft très important, & peut pafler pour-
là clé de cette matière, il eft bon del'éclaireir
\m peu davantage.
Comme
42 Vu menfor.ie y det équivoques , ç^ des
Comme les paroles ne font pas les feuls
Égnes que nous employons pour exprimer nos
penfées , il arrive aflés fouvent que no*is
étalons une partie de nôtre pensée par des
paroles , & que nous indiquons l'autre par
d'autres fignes. Par exemple quand Jefus
Ghrift dit à S. Jean que celui à qui il alloit
donner le morceau trempé étoit celui par qui
ildevoitétre trahi, il fupplea en donnant le
pain ce qui manquait à fon expreffien pour
faire conoître le traître. Lors qu'en mon-
trant un homme du doigC> je àïSiCet homme
ejifavanty je fuppiée par ce gefte ce qui man-
que à mes paroles. Cela eft clair, ôc ne
fouffre point de difficulté.
Il faut ajouter que les circonftances dans
kfquelles on parle font quelquesfois le mê-
me effet. Lors que je dis en montrant un
livre, G'eft Ciceros, je me fers d'une ex-
preffion abrégée, qui ne dit qu'une partie dei
ce que jepenfe, & qui ne pourroit être plé-
ne & parfaite qu'endifant. Ce Uvrequejevous^
montre contient les écrits qui nous refient de CicO'-
ron. Cependant la premierede ces propofitiorïsi
n'eftpas moins claire que la féconde , parce:
que ce que la première fupprime eft fuppléé
parles yeux de celui à qui on parle , lefquels lut
faifant voir un livre lui donnent lieu dejugen
qu'on ne prétend pas lui montrer le corps, oui
la perfonne de cet Orateur mais {^^ feuisi
écrite.
Cela pofé je dis que lors qu'on demande
fi les relervations mentales font des menfon-
ges, «n ne parle- pas des refervation s que lesi
geftes
refiriBîons^ ou refervations mentates. 43
g<ftes, ou lescirconfl:ances> fuppleent. On
parle des refervations purement mentales a
& que l'auditeur ne peut fuppleer qu'en de-
vinant.
Perfonne ne doute que l'ufage des premier
res ne foit permis. Dieu même s'en eft fer-
vi aflesfouvent. 11 l'a fait par exemple toutes
les fois qu'il a exprimé abfolûment des mena*
ces conditionnelles, comme quand il fit dire
à Ezechias, difpofe des affaires de tamaifiiti càt-
tu vas mourir^ Ôc lors qu'il ordonna à Jonas
de dire aux Ninivites, Âncore quarante jours ,
C^ Ninive fera renverfée. En s'expliquant de
la forte il fupprimoic la referve tacite qu'il
fijoûtoit à cette menace, favoir qu'elle feroit
exécutée, fi ceux à quiill'adreflbitn'cn preve--
noient l'efiFet par la prière, par l'humilité, & la
repentance. La nature même de lachofe fup-
pleoit aflés cette fuppreffion, perfonne ne pou-
vant ignorer que Dieu ne foit tousjours prêt
à recevoir en grâce tous ceux qui imploreront
faintement fa mifericorde. C'eft pourquoi
auffi Ezechias & les Ninivites l'entendirent
de la forte, & Jonas eut tort de leprendreen
un autre fens.
La queftion donc fe réduit aux reftridions
purement mentales, & qu'aucune circonf-
tance n'éclaircit- On demande fi c'eft men-
tir que de s'en fervir. Pour moi il me femble
qu'on n'en peut douter. On va voir dans le
chapitre fuivant les raifons qui me le perfua^
dest.
CHA^
44 ^i* menfonge^ des équivoques y ^ des'
CHAPITRE X.
Qjie les r^fervatiotjs purement mentales
font de iferiîablcs menfongès»
POur voir plus diftincStement la vérité de
ce que je viens dédire, il faut première-
ment remarquer qu'il y a une vertu qui
confifte à dire ce que l'on penfe, comme il
y a un péché q'ai conûfle à dire le contraire
de ce qu'on a dans l'efprit. Il n'y a point
de langue dans laquelle ce péché n'ait un nom;
Dans la nôtre- nous lui donnons celui de men-
fonge; Mais nous n'avons point de nom
particulier pour defîgner la vertu oppofée à
ce péché, comme il y en a un dans la Latine,
qui eft celui de Veraatas. C'eft pourquoi
lors que nous voulons en parler , nous fom-
mes obligés d'employer le terme gênerai de
fîncerité, qui a plus d'érenduë que la vertu
'que nous defignons parla, parce qu'en effet
il fignifie* non feulement la conformité des
paroles, mais aufli celle des adions externes,
avec les fentimens intérieurs.
Il faut remarquer en deuxième lieu que cet-
te vertu ne confifte pas à penfer que la chofé
eft ce.qu'elîe eft. Penfer que la chofe eft ce
qu'elle eft^ c'efl droirure d'efprit , c'eft lu-
mière, c'eft jugements c'eft pénétration. La
fîneerité eft tout autre chofe. C'eft uniqu e-
mentdire ce qu'on penfe. Il
Tiflrï^iôXSy ou rejervations y mentales. 45
li faiic remarquer en croifiéme lieu que di-
re c'eft proférer des paroles qui fignifient^
qui découvrent, ôc qui maniteftent un fens.
Ainû perfonne ne proférant des paroles, &
ne manifeltant aucun fcns> par une penfée
intérieure , il eft clair «^ue la penfée intérieure
ne fauroic écre, ni un difcours, ni une par-
tie du difcours.
Tout cela pofé je foûtiens que Lors quece-
lui qui a tué un homme d'un coupd'épée,
dit qu'il ne Ta pas tué, entendant qu'il ne Ta
pas tué d'un coup de piftolet, cecte reflric-
tion qu'il ajoute n'entre point danslacom-
pofition de ce qu'il dit. Ce qu'il dit n'eftcom-
pofé que de ces paroles. Je n^aipomt tué cet
bomfne. Ainfi ces paroles exprimant un fens
faux, & conu pour tel par celui qui parle,
il eft évident qu'il ment, Ôiquefareftridion
ne l'empêche point.
N'eft-ce pas mentir que dédire, que de
fignifier, que de faire entendre ce qu'on n'i-
gnore pas qui ne foit faux? Il eft faux que ce
prévenu n'ait point tué cet homme. Il le dit
pourtant, il le fait entendre. Une dit même,
ni ne fait entendre que cela feul. Car enfin
ia penfée intérieure ne dit rien , ne fignifie
rien, ne fait entendre rien. Peut- on par con-
fequent douter qu'il ne mente.
Par la penfée^on peut parler à foi même*
on peut même parler à Dieu. Mais on ne
parle aux hommes que par des mots qu'on
prononce diftindement & fenfiblement. Aia^
fi ce que celui ci dit aux hommes étant faux,
il eft clair qu'il leur parle faufle ment > &par
goivfequcntqu'il eft menteur, Si
4'^ dutnenJôngBy des ï^uivo^ues y ç^ des
Si un homme qui dit une chofe fauffe, &
de la fauffeté de laquelle il eft convaincu > ne
mentoit pas en y ajoutant une reftridion in-
térieure, & fi confequemmenc il ne faifoit
pas un faux ferment en jurant que ce qu'il i
dit eft véritable, il feroit impoffible de con».
vaincre perfonne, nidemenfonge, nidepar--
: jure. Car comment feroit- il pofïîble de le con-
vaincre qu'il n'a point ajouté de reftridtion i
mentale à ce qu'il a dit? Toute la terre donc:
s'eft trompée, ayant creu tousjours leçon*
traire. Les loix de tous les peuples font donc
injuftes, puis qu'elles ont toutes ordonné des
punitions pour ces deux péchés, au moins
en de certains cas.
Si cela étoit encore, tout homme qui
s'afleureroit qu'un autre eft menteur, ou par-
jure, feroit un jugement téméraire, n'ayant,,
ni ne pouvant avoir aucune raifonfolide pour
s'afleurer de ce qu'il en penferoit. Par exem-
ple comment eft- ce que S. Pierre pouvoit
accufer Ananias ôcSapphiradelui avoir men-
ti? Comment David pouvoit-il dire fur le
fujet de (es ennemis , Si quelqu'un d'eux vient
me vijîter il parle enmenfonge} Pf XLI. 7. & :
ailleurs. Ils ne tiennent que des dijcours d^exe-i
€ration ^ de menfonge. Pf. LIX. 13. Com-
ment peut- il dire Pf. CI. 7. Celui qui profère
menfonge ne fera peint affermi devant moi ? Ne
falloit-ilpas lire dans les cœurs, &favoirque :
ces gens là n'ufoient point de reftriâ;ion,poiir
s'afleurer qu'ils mentoient ?
Si cette dodrine avoit lieu, rien ne feroic
faoiQS véritable que ce que dit l'Apôtre S.
Paul
reprisions , ûu refervattons mentales, 47
;f^aul que le ferment eft: la fin de tout difFe-
1 rent. Comment pourroit^on terminer aucu-
ne contellation par un ferment, dont la ve-
^rité, ou la faufleté dependroit d'une choie
rauflS incertaine, & auflî inconnue, que leis
^reftridions que celui qui jure ajoute, ou n'a-
E joute pas à Ion (erment?
Dans cette {uppofîtion que deviendra la
i Société, & qu'y aura t4l d'affeuré parmi les
j:hommes? La probité la plus reconnue ne fer-
j vira de rien pour faire que ce qu'on dit paf-
pfe pour confiant. Les plus gens de bien pour-
1; ront dire les plusinfignesfaufletés fans inter-
i terelîer leur confcience, puis qu'ils n'auront
1 pour cet effet qu'à faire quelque reflridion ta-
I cite dans4eur efprit.
i Enfin fi les reflridlions mentales n'ont rien
I d'incompatible avec la vérité la plus cxade,
i rien n'empêchera que Dieu n'en ufe en par-
ti lant à nous. Rien n'empêchera que fa parole
»] n'en foit remplie, & perfonne ne fauroit
avoir aucune certitude qu'il n'y en ait point.
Mais celapofé qu'eft-ceque la foi deviendra?
A quoi s'attachera- 1 elle? Quelmyftere* quel
dogme nous pourrons nous perfuader ? Lors
^ue nous nous fentirons portés le plus for-
tement à en croire quelqu'un, ne ferons noue
pas retenus par cette penfée, que peut-être
Dieu l'entendoit autrement qu'il ne l'a ex-
primé ? Faut-il qu'une petite reflriétion men-
tait pour changer abfolûment tout le fens
des textes les plus clairs & les plus formels?,
C H M
4? dumenfonge^ des équivo^ues^ (^ des
CHAPITRE XI.
Réponfe k um obj^Bion,
CEs raifons me paroifïent folides & de-
monflratives. Mais les defenfeurs des
reftriélions mentales prétendent en
avoir une très forte à nous oppofer. Ils di-
fent qu'il faut bien que rufagedesreftridlions
foit innocent, puis que Jefus Chrift lui mê-
me s'en eft fervi. En eftet ils foûtiennent qu'on
ne peut nier qu'il n'y eût une reftridion, pre-
mièrement en ce qu'il dit aux Apôtres qu'il
ne favoit pas le jour du dernier & grand ju-
gement. N»/, dit-il, ne le fait -i w)n pas mê-
tneîe^ilsy mais le Père. Marc XII I. 36. ce
qui ne peut être vrai qu'en y ajoutant cette
xeftriâiion, qu'il ne leiavoir pas pour le dire.
Ils ajoûtentque ce grand Sauveur s'eftconf-
tamment expliqué de la même forteauchap.
y II. de S. Jean, lors que fes proches lui
demandant s'il ne montoit pas à la fête, il
leur répondit qu'il n'y montoit point, &
que fon heure n'étoit pas encore venue. Com-
me il paroit par la fuite qu'il y monta quel-
ques jours après, ilfautnéceflairement, nous
dit-on, qu'il entendît qu'il n'y montoit pas
«ncorc, &qu'ainfi il fe fer vit d'une rellric-
tion mentale, & non exprimée.
Mais il eft étonnant que d'habiles gens faf-
fent tant d'état de ii peu de chofe. Il eft im-
pofîîble
refiriSiionsy ourefervaûons mèyitales. 4^
poffible de prendre le premier de ces deux
paflages au fens qu'on lui donne. On dit que
Jefus Chrift difoic qu'il ne iavoit pas le jour
du jugement, parce qu'il ne vouloic pas le di-
re. Mais (i c'eût été là fa penfée, en niant
qu'il le feût, auroit-ilditquclePerelefavoit?
Le Père ne l'a révélé, non plus que le Fils.
Ainfi à le prendre en ce fens, il faloit dire
qu'ils ne le favoient, ni l'un, ni l'autre. Ce-
pendant Jefus Chrift dit qu'il ne le fait pas,
& que le Père le fait. Il faut donc de neceflî-
té qu'il ait une autre penfée.
Pour moi je ne voirien de plus naturel que
ce que difent S. Grégoire de Nazianze, S.
Ambroife , & Léonce de Byzance. Ils
foûtiennent que Jefus Chrift ne parle pas en
cet endroit de ce qu'il favoit, ou ne favoit
pas comme Dieu, mais feulement de ce qu'il
favoit ou ignoroit entant qu'homme.
Combien de fois n'a-t-il pas dit de lui mê-
me des chofes qui ne fe vérifient que dans fa
nature humaine? Combien d'exemples n'en
pourroit-on pas rapporter? Lors qu'il dit que
îe Père eft plus grand que lui, lors qu*il dit
que la Sainte Vierge eft fa mère, lors qu'il af-
feure qu'il va mourir , refufciter, monter
dans le ciel , quitter le monde , fe fepafer de î^^
Difciples, ne dit-il pas tout cela par rapport
à fou humanité feule? & pourroit-on fans
abfurdité l'entendre de fa nature divine ?
Quel inconvénient donc y a-t-il à dire^
qu'il ignoroit le jour du jugement entant
qu'homme, le Verbe éternel, auquel fon hu-
manité étoit unie perfonnellement} n'ayant
Ç pas
50 Du menfoTige , des équivoques , (^ des
pas encore révélé en ce temps la ce fecret à
l'entendement humain.
Il n'y a donc point ici de reftridion men-
tale. Il y en a auffi peu dans l'autre paffage
qu'on nous oppofe. J'avoue qu'il n'eft pas
fans difficulté (î on s'attache uniquement à la
Vulgate, comme font ceux qui l'ai leguent fur
ce fujet. H y a fimplementdanscerteverfion.
Je ne monte ^ as à cette fête. Mais le Grec foû-
tenu par deux anciennes verfions, la Syria-
que, & l'Arabe, & par quelques auteurs
anciens, comme S. Chryfoftome, Nonnus>
& Euthymius, porte expreffement i Je ne
Vîonte pas encore à cette féte^ ce qui n'apas la
plus légère ombre de difficulté.
CHAPITRE XIL
Des équivoques,
CE qu'on vient de dire desreftridionsne
fera pas inutile à éclaircir la matière des
équivoques. Neantmoins pour l'enten-
dre plus diilinâement il ne fera pas inutile de
remarquer en premier lieu qu'il ne s'agit pas
ici de toute forte d'équivoques fans diftinârion.
Il y en a de celles qui font conftammentper-
mifes & innocentes. En effet nous nedilons
prefque rien qui ne puiffe recevoir divers fens.
Ainfi s'il n'étoit jamais permis d'ufer d'aucu-
iie ambiguïté^ à pêne ferolc-il jamaiiS permis
Îq parler.
*^ Il
rejlr tétions y ou réfervaîîons tnentaîes. 51
Il arrive tréslouvenc que ce que nous di-
ions eft équivoque fans que nous le fâchions.
Il Teil même quelquefois contre nôtre inten-
tion, & ceux qui écrivent fa vent par expé-
rience quels foins il faut prendre pour l'em-
pêcher.
11 arrive auffi quelquefois qu'on voit bien
que ce qu'on dit peut recevoir divers fens,
mais on ne laifle pas de le dire, parce qu'on
prefume que ceux à qui on parle renteodronc
de même que celui qui parie.
Ces équivoques font prefque tousjours in-
nocentes. Il y a feulement quelques occafions
où il eft bon de prendre tout le foin poffible
pour les éviter. C'etl lors que ce qu'on dit
étant mal pris, l'erreur où les auditeurs tom-
beroient par là feroitdangereufe, ôcpourroit
avoir des fuites funeftes.
II y a une troiiléme efpece d'équivoques,
qui a^t)eaucoup de rapport avec la féconde.
Ce qu'on dir peut recevoir divers fens, mais
avec cette différence, que l'un de ces fens
eft le propre, le naturel, & en même temps
le feui que celui qui parle ait dans i'efprit, au
lieu que les autres font des fens contraints,
& éloignés de la penfée de celui qui parle.
Cependant comme les efprits, font tournés
fort diverfement, il n'efi pas impoffible que
les auditeurs, du moins quelques uns de ces
auditeurs, le prennent dans un mauvais fens.
Celui qui parle le fait. Il prévoit qu'on pren-
dra mal ce' qu'il va dire. Eft- il obligé, par là
de s'exprimer d'une autre manière? Et s'il
ne le fait, pèche- 1 il contre la fincerité.^ ôc
peut-on dire qu'il ment? C a Je
f 2 T>u menfQTfge , des équivoques , ^ des
Je réponds en premier lieu qu'il n'y a point
du tout de menfonge dans l'ufage de cette
forte d'équivoques. Car outre que ce qu'on
dit eft véritable, & dans le fens de celui qui
le dit> & félon le propre & naturel ufage des
termes dont il fe fert> outre cela, dis- je, il
eft certain que JefusChrift, qui étoit la véri-
té même, en a ufé fouvent de la forte. Il fa-
voit que ks Apôtres entendroient du fom-
meil de la mort ce qu'il avoit deflein de leur ■
dire, que Lazare dormoit, & qu'il Talloit re-
veiller. Il favoit que les Juifs entendroient du
temple de Jerufalem ce qu'il vouloit leur dire
fur le fujet de fon corps, Ahhattés ce temple,
^' je le relèverai dans trois jours. Mais quoi
qu'il le feût, il ne laifïa pas de le dire, &de
jetter par là Ç&s auditeurs dans l'erreur, ou
pour mieux dire de leur donner l'occafîon d'y
tomber. En effet ce fut par leur propre faute
qu'ils y tombèrent. Car s'ils y avoient bien
penfé ils auroient compris fort facilement
qu'ils prenoient très mal les difcours de ce
grand Sauveur.
Que û l'on demande fî encore qu'il n'y ait
point de menfonge dans cette manière de s'ex-
primer, il n'y a pas quelque autre péché, je
répondrai, que la decifion de cette queftion
dépend de favoir fi celui qui parle eft dans
quelque obligation , foit de juftice, foit de
charité, d'empêcher que celui à qui il parle
ne tombe dans l'erreur, où ce qu'on va lui
dire le jettera. Car fi cela eft il eft fans diffi-
culté qu'en le jettant dans cette erreur on pè-
che contre la charité, ou coûcre la juftice,
qui demande le contraire. Par
yeftriâîiovsi ou rejervaiiom Tmenîaîes. 53
Par exemple un Pafteur eft tenu en jufti ce
de faire conoîrre la vérité aux fidelles qui font
commis à ks foins. Il pèche donc contre la
juftice, fi dans les inflruétions qu'il leur don-
ne il emploie des expreflions qu'il fait, oa
qu'il prefume, qui les jetteront dans quelque
herefie. -
Un particulier, que la charité feule oblige
à la même chofe, je veux dire à faire conoj-
tre la vérité falutaireàtous fes prochains? pe-
chera> non à la vérité contre la juftice, com-
me le Pâfteur, mais contre la charité, s'il
s'explique d'une manière qui donne à quel-
qu'un de fes prochains l'occafion de tomber
dans une femblabîe erreur.
Mais s'il n'y a point d'obligation particu-
lière qui nous engage à empêcher ceux à qui
nous parlons de tomber dans l'erreur, ou le
mauvais fens qu'ils donneront à nos paroles
les pourra jetter, nous ne péchons pas en nous
exprimant de la forte.
C'eft ce qui peut arriver fort facilement,
& c'eft dans cette forte de conjondtures que
Jefus Chrift fe trouvoit lors qu'il tenoit les
difcours que j'ai rapportés. Les erreurs, où
lesDifciplesâc les Juifs tombèrent, n'avoient
rien de pernicieux, rien qui peut produire de
fâcheux effets. Jefus Chrift d'ailleurs n'étoit
pas obligé à les empêcher d'y tomber. Tout
cela eft aifé, & ne mérite pas qu'on s'y arrê-
te. Mais il y a une quatrième efpece d'équi-
voques, qui fait le principal fujet de cette
difpute. Je vai en parler dans \(is chapitres
fui vans.
C % C H ^
54 Du menjongey des é^juivoques^ ^ des
CHAPITRE III.
'Dei équivoques <^ni prefentent nciîmellemsnt
a l'cfpnt Hn fej-i s fmix -i é' ^^^ nefontpro--
près qnk tromper^
LOrs qu'on demande s'il efl: permis d'ii-
fer d'équivoques, on parle de celles qui
viennent d'un deiïein formé de trom-
per. Celui qui parle ne ve^it pas découvrir fa
véritable penfée, mais.auffi il ne veut pas di-
re le contraire de ce qu'il penfe, parce qu'il
ne veut pas mentir. Qtjel milieu trouvera- 1-
ï\ entre ces deux extrémités qu'il veut éviter?
Le voici. Il cherche une exprefïion ambi-
guë, qui peut recevair deux fens, l'un faux,
l'autre véritable, mais qui les peut recevoir
de telle manière, que le faux eft celui qui fe
prcfente le premier, que c'eil le plus naturel,
6c le plus conforme à l'ufage, au lieu que le
véritable eil un fens obfcur , & écarté, dont
il eft moralement impoffible que l'auditeur
s'apperçoive. On entend ce qu'on dit en ce
fécond fens, & on fouhaite que celui à qui
on parle l'entende en l'autre.
Quelquefois même ce fens faux n'eft pas
feulement le plus naturel, il eft encore le féal
qui ioit à propos. C'eft ce qui arrive lors
qu'on fait des réponieséquiyoquesàdesquef-
tfons très claires, & donc on entend bien le
fens. Celui qui fait la queftion a quelque droit
de
fefifiéîwnfy ou refervaiions menîaks. 55
de s'attendre que fi on lui répend on repon*-
'dra à ce qu'il demande. Voyant qu'on lui ré-
pdnd il a lieu de croire qu'on ne s'éloigne
' pas de fa penfée, & cette prefuppoiition l'en-
gage à prendre ce qu'on lui dit en ce fens.
Cependant on en a un aurre tout différent,
qui n'a aucun rapport à la queftion & duquel
par confequent iV eft impoffibie qu'il s'ap-
perçoive.
Par exemple les Archers dont j'ai parlé dans
l'un des chapitres precedens, n'étoient pas
en pêne, de favoir fi \cs voleurs qu'ils cher-
choient étoient paffésparla manche de Fran-
çois d'Affife. C'étoitlàunepenfée quin'âvoit
garde de leur venir dans rcfprit. Le fens donc
que ce Moine donna à fes paroles ne répon-
doit point du tout à l'intention de ceux qui
l'interrogeoientj & c'eft ce qu'il n'ignoroit
pas. C'eft même ce qui le porta à répondre
ÙQ cette manière, parce qu'il fouhaittoit que
les Archers y fuflenc trompés > afin que les
voleurs peulTent fe fauver.
On demande donc fi l'ufage de cette forte
d'équivoques eft innocent. Perfonne ne nie
qu'elles ne foienc très mauvaifes lors qu'elles
jettent dans une erreur pernicieufe, telleque
feroit par exemple celle qui naîtroit de lade-
poûtion d'un témoin , qui fe ferviroit d'une
équivoque de cette nature, pour charger un
innocent, & pour le faire condamner à un
fupplice qu'ail n'a nullement mérité. Il faudroic
avoir perdu toute honre pour croire qu'une
telle horreur fût permife. Mais la plus part des
Câfuiftûs de la communion Romaine ne con-
G 4 dam-
5^ I>u menfonge , des équivoques ^ c^ des
damnent pas cette forte -d'équivoques lors
qu'elles produifent quelque boneflPet, ou quoi
qu'il en foit lors qu'elles n'en produifent point
de mauvais.
Mais il eil étonnant que àes Chrétiens
foicnt en ceci plus relâchés quclesPayens mê-
mes. Avant que Rome fût, je ne dirai pas
Chrétienne, mais Pbilofophej avant queles
Grecs y eulTent porté les arts & les fciences>
elle condamna cet artifice, & le regarda avec
horreur. Apres la bataille de Cannes Anni-
baU qui avoit fait un grand nombre de pri-
fonciers offrit de les mettre tous à rançon, &
parmi ces prifonniers il en choifjtdix, qu'il
chargea d'aller à Rome pour en faire la propo-
fîtionau Sénat, ne prenant point d'autre af-
feurance de leur retour , que la parole qu'ils
lui en donnèrent.
Un de ces dix félon Tire Live , ou deux
félon Aulugelle, prévoyant que cet ofîre fe-
roit rejette, & formant dés lors ledelTeinde
ne pas tenir leur parole, ces deux, dis- je ^
partirent avec les autres, mais étant déjà hors
du camp a ils feignirent d'avoir oublié quel-
que chofe, & revinrent fur leurs pas, com-
me pour le prendre. Après quoi fe croyant
quittes de la proroeffe qu'ils avoient faite de
revenir, ils furent à Rome , & le Sénat ayant
rejette la propofition d'Annibal, ils foûtin-
rent que rien ne les obligeoit à s*aller remet-
tre entre fes mains. Qu'en arriva-t-il? Ils fu-
rent déclarés infâmes. Qu^elques uns même
afleurent qu'on les renvoya à Annibal. Tant
il eft vrai qae la Morale Payeîinc étoit plus.
pure
refiriSiions , ou rejervations fne'ntaks, f 7
pure que celle de ces nouveaux Do6leurs>
^ui fe vantent fi mal à propos d*êcre les Dil-
oX'pXti de Jefus Chrift.
i\ eft certain auffi que les premiers Chré-
tiens ne conoiiïbient pas toutes ces vaines fub-
tilités. Ils vouioient en particulier qu'on ré-
pondit tousjours nettement ôcpreciietnent au
îens & à la penfée de celui qui fait la queftion,
Cefl une maxime ires certaine ^ très raijonna-
yie-, difoic Tertullien, que le feus de la répon-
Je doit tousjours avoir du rapport à celui de la de-
mande. Il y a même de la folie -^ ajoute- t-il> à
dire une chofe , à celui qui en demande une autre,
Tert. cont. Marc. Lib. 4. cap. 38.
Un Auteur ancien, dont l'ouvrage fe trou-
ve parmi ceux de S. Auguflin , eil encore
bien formel fur ce fujet. L>a tromperie y dit-
il > ^ le menfonge reviennent à la même chofe.
La tromperie Je fait par un tour d'efprit^ S^-le
le menfonge par de Jmples paroks. JLors qu^on
veut fe jouer d^un homme qui demande quelque
chofe qu'on a en effet , mais quon ne veut pas
lui donner y on a recours à V artifice ^ ^ on lui
dit avec duplicité y Pourquoi perdes vous le temps
à me faire cette demande .^ Je n'ai pas ce qu&
'VOUS Jouhatttês pour vous le donner '^ ^ on pen-
Je en même temps qiton Va pour le conjerver , 0»
four le donner à quelque autre ^ lors quo?i leju^
géra à propos. Celui qui dit un menfonge dîtfm^
flementy je nai pas ce que vous me demandés , ^
il nufe pas d'artifice comme Vautre. Il ne fait
que nier fimplement pour éluder la demande quom
lui fait. Mais la vérité répond éz^alement à tous
kt deux, U ne foMtakufer le prochain ^ ni par
C f #»■
58 T>umenjonge^ des équivoques^ ^ dts
un difcours artificieux , fii par des paroles toutes^
fimples y parce que de quelque artifice qu'onje fer-
vey (^ de quelque ma72iere qu^ on mente ^ il efl
tousjours vrai que la bouche qui ment tue Vame.
De conflit tîu virtuP. ^ vit. cap. 19.
Ce que cet Auteur dit paroit fort folide.
Mais fans m*arréter à examiner fi l'ufage de
cette efpece d'équivoques eft un véritable men-
fonge, je me contente de dire qu'il eft facile
d'y remarquer, fi non pas reiïcnce du men-
fonge, au moins ce qui en fait le crime, je
veux dire le deflein de tromper, 6c l'abus
qu'on fait du difcours, l'employant àlapro»
dudlion de cet effet. Car enfin peut on nier
qu'on ne trompe celui à qui on parle ainii
ambigûment ? Peut- on nier qu'on ne tâche
de lui perfuader une chofe qu'on fait étrefauf-
fe ? Peut-on nier qu'on ne fe ferve du difcours
dans c^tte intention r Si cela eft n'eft-ilpas
aifé de remarquer dans ce procédé tout ce
qu'on blâmeldans le monfonge confidcré dans
»ne idée générale , & feparé des circonftan»-
ces, qui peuvent l'aggraver ou l'exténuer >
Je ne faurois en effet me payer de la défai-
te de ceux qui prétendent éluder ceci ea
difaot qu'il eft très pofiible que le but de ce-
lui qui répond ambigûment ne foit pas de
tromper celui à qui il répond > de lui perfua-
der une faufifeté, ou dele jetterdansi'erreur,
mais feulement de produire l'effet utile pour
foi, ou pour les autres, que cette erreurpeut
opérer.
Par eireropîè , dit- on , l'intention de Fran-
çois d'Affife n'étoic pas de tromper les Ar-
cherf.
felh'iâiiom i ou rejeY*vations mentales. 59
cHcrs à qui il difoit que les voleurs n'étoient
pas paflés par fa manche, mais feulement-
d'empécherque ces voleurs ne fulTencprisj &
en fuite menés au fupplice.
J'ai de la pêne à comprendre comment des
gens d*efprit peuvent fe iatisfaire de fi peu de
chofe. Qu'entend-on en effet par cette petire'
fubtilité? Entend-on que l'erreur où l'on jet»-
te ceux à qui i*on parie d'une manière ambi-
guë, n'eft pas la dernière fin qu'on fe propo-
fe? Entend-on que cette erreur n'eft pasune-
chofe qu'on aime, 5c qu'on cherche pour el-
le même? Si c'ell là ce qu'on veut dire, je
ne m'y oppoferai point, mais je foûtiendrai'^
en même temps que cette confideration n'ô»
te pas le mal qu'il y a dans ce procédé.
Dira-t-on en effet qu'un voleur ne pecîie
pas en tuant un palfant, parce qu'il ne le tue
que pour avoir fa bourfe, & qu'il fe porte-
roit fans répugnance à le ïaifîer vivre, pour-
veu que le paffant lui donnât voiontairement
fon argent?
Pour faire que tout ce qu'iî y a demaldans'
une adion foit imputé, il fiafïît fans doute
qu'on la fafle, que ce foit volontairemenE
qu'on la fait, ôt qu'on fâche l'efi-et qu'elle '
produira. Je ne dis pas que tout cela eft ne-
ceflaire. Je dis que cela fuffit, ôc qu'il n'en'
faut pas davantage. C'eft ce quinepeutm'é^-
sre conteftë.
C'eft pourtant ce qui paroit dans le fujef
dont il s'agit. Celai qui parle ambigûmeni-
fentreflPet que fes paroles produiront. Il fais
qye cet efièt lui eftneceflaire pour reuCSrdans^
Q. ^ f<j-^i.
6o Du menjonge , des équivoques , c^ des
ion deflein. Il le regarde comme un moyea*
propre à le conduire à la fin qu'il fe propoCe.
Il l'emploie. Si ce moyen eft criminel, peut-
on regarder Ton adion comme innocente?
Qu'on ne me dife pas non plus qu'on ne
jette point celui à qui on parie dans une ne-
cefïîté aWbiuë de fe tromper, puis qu'il n'eft
pas impoffible qu'il découvre le piège qu'on
lui tend. Je conviens de ce qu'on dit, mais
je ne conviens pas que cette confideration
juftifie l'adtion de celui qui lui tend ce piège.
En effet il efb encore moins.impoffiblequ'un
homme contre qui on fe bat évite les coups
qu'on lui porte, & tue même raggrcffeur.
Cependant lors qu'on le tue dans un com-
bat particulier, on ne iaifle pas de le tuer
criminellement.
Il n'eft pas impclTible que lors qu'on ment
celui à qui on parle s'apperçoive de lafaufleté
(de ce qu'on lui dit. S'enfuit-il de là qu'il n'y
sit point de mal a mentir?
Enfin qu'on ne me dife point qu'on ne per-
met l'ufage des équivoques que dans lesocca-
fions où l'on prefuppofe qu'on n'eft point tenu
de dire tout ce qu'on penfe. Ceci ne fait rien.
Je veux eneflFet qu'on fe trouve dans quelqu'un
îie de ces conjonélures , comme il eft certain
qu'on peut s'y trouver. On n'eft pas tenu je
l'avoue, de dire tout ce qu'on penfe. Mais
on eft tenu de ne dire jamais, & de ne faire
jamais entendre , le contraire de ce qu'on pen-
fe. Il arrive fouvent qu'on n'eft pas tenu , foit
de parler, foit de s'expliquer, fur chaque fu-
jet. Mais pofé qu'on le fafle, on doit le faire
avec lincerité & ûmplicité. P ^ ^
refiriiimSi ou rejervaiions mentakf.Tl ^i
CHAPITRE XIV.
Suite des raifons qui prouvent que Vufage
des équivoques de la quatrième efpece neft
pas innocent,
LEs defenfeurs àes équivoques avouent
qu'il n'cft pas permis de donner aux pa-
roles dont on fe fert un fens nouveau %
& différent de celui qu'elles ont dans le lan-
gage ordinaire. Ils ont raifon. Car fi cela
étoit une fois reçu , il n'y auroit rien dont on
fe peut aflcurer. Si en difant, Ceci efideVor^
Ceci efi dufucrey ii m'étoit permis d'entendre
que c'eft du cuivre ou de l'arfenic, fur quoi
pourroit»on conter?
Mais fi on reconoit cecr, comment peut-
on foûtenir l'ufage des équivoques? Car en-
fin fi cet ufage étoit une fois établi, & auto-
rifé, de quoi pourroit- on s'afîeurer ? N'au-
roit-on pas tousjours lieu de craindre que ce
qui paroit le moins fufceptible de plufieurs
fens n'en eût en effet quelqu'un dont an ne
s'apperçeût point.
Je foûriens en effet qu'il n'y a point de pro-
pofition fi nette, & fi precife en apparence ^
qui ne puifle recevoir plufieurs fens, fur tout
des fens obfcurs & écartés, que les paroles ne
reçoivent qu'avec pêne, fur tout encore des
fens qui n'ont aucun rapport avec la matière
dont
62 Du men(o7tgey des équivoques^ ^ def
dont il s*agit, & avec les autres circonftan--
ces qui font la conjondure où Ton Te
trouve.
Ce que je dis eft fi vrai> que lejefuiteque
j'ai allégué fur le fujet des reftri'wtions, en-
treprend de faire voir que bien quelesretlric-
tions, ne foient plus permifes depuis quTn-
îîocenc X L les a condamnées, on ne laifîe
pas d'avoir toute forte de liberté pour cacher
ÎÇ.S fentimens , parce qu'en effet ce Pape con-
damnant les reilridtions n'a pas touché aux^
équivoques. C'eft pourquoi s'étant objecté
jufqu'àtrézeûifF:rentesocca(ions où l'on croît
communenîent queTufage des rellridions eft
neceffaire, pour fe tirer des embarras où l'on
fe trouve, il 3^ répond en difant qu'il n'y a
aucune àtcts occaiionsoù les équivoques ne
fàfient le même effet.
Il eft vrai que parmi ces équivoques dont
il confeiile de fe fervir il y en a quelques unes
de très forcées. Par exemple un homme inteï-
rogé fur un fait dont il eft inftruitpeut dire^
qu'il ne le fait point, pourveu qu'il entende
qu'il ne le fait pas de cette efpece de fcience,
qui eft l'effet & le fruit des demonftrations.
Une femme interrogée par fon mari (1 elle a
commis adultère ,. peut jurer que non , en-
tendant qu'elle n'a jamais fait aucun ade d'i-
dolâtrie. Une femme, à qui une de fes amies
à qui elle rend vifite, fait fervlr de très mé-
chant chocolat, & interrogée s'il n'eft pasi
bon , peut répondre qu'il eft excellent , en-i
tendant qu'il eft propre à fe mortifier.
Mais tout-cela n'y, fait ritn : Qi^elles qua
foièiis
reftriBîons'i ou refirvations mentales* 6'^
BoiQni les équivoques, fubtilesou groffieres,
naturelles ou forcées, on prétend qu'elles
font également innocentes, & qu'on peut
s'en iérvir fans bleCfer tant foit peu la fince-
rité. Si cela eft où en fommes nous? & que
refte-t-îl dans la vie civile, dont on fe puifle
aîïeurer ?
Qu'y a-til même de fixe & de certain dans
la Religion ? En effet fi les équivoques peu-
vent fubfîfter avec la vérité la plusexadte,
comme leurs defenfeursîe foûtiennent. Dieu
aura peu s'en fervir. Et s'il Ta peu, d'oùfau-
rons nous qu'il nel'a pas fait ? Quel eR l'en-
droit de l'Ecriture qu'on pourra fe vanter d'en-
tendre? De quoi fervira-t-il de dire que le
fens qu'on donne à un paflage eft le plus na-
turel de ceux qu'on peutlui donner, quec'eft
celui qui a le plus de rapport, foit avec lafi-
gnification la plus ordinaire des termes , foit
avec l'occafion dans laquelle l'Auteur les a
employés, foit avec la matière dont il s'agit,
foit avec les autres circonftances du difcours?
De quoi tout cela fcrvira-t-il , s'il eft permis
de s'expliquer fans avoir aucun égard à toutes
ces chofes ?
Par exemple lors que pour prouver l'éter-
nelle divinité de Jefus Chrift nous prefîôns
ces paroles de ce grand Sauveur, Avant
qu'Abraham fût jétoiSi ôc qu'on nous répond
que le fens eft, ou que Jefus Chrift exiftoit
avant Abraham , non en foi , mais dans le dé-
cret de Dieu, qui avoir refolu detoute éter-
nité de l'envoyer dans le monde, ou que lors
jl^'iLcQaverfwtfur la terre il ftoit avec plus
^4 -ï^» menfonge^ des équîvoqueiy ^ des
de raifon & de vérité qu'Abraham ce que le
nom d'Abraham emporte, je veux direîe Pè-
re de plufieurs nations, lors, dis- je, qu'on
nous fait Tune ou l'autre de ces deux répon-
fes, nous croyons les détruire fortement en
difant que fi elles avoient lieu, Jefus Chrift
n'auroit pas parlé à propos, & que ce qu'il
auroit dit n'auroit pas répondu à ce qu'on ve-
noit de lui dire.
Ceux à qui il parloit nepenfoient, ni à
fon exiftence dans le décret de Dieu, qui lui
étoit commune, non feulement avec Abra-
ham, à qui Jefus Chriftfe compare, mais en-
core avec les plus vils iafeâ:es, ni à fa quali-
té de Père ds plufieurs nations. lis ne par-
loienr que de fon exiftence aduelle, témoin
ce qu'ils difeni , Tu 71 as pas encore embuante
fins , ^ tu dii ^ue tu asveu Abraham. Nous
dffons que ç'auroit été leur donner le change^
& fe moquer d'eux, pour ne pas dire les
tromper, que de faire femblant de répondre
s leur objeâion , qui roule uniquement fur
Fexiftence aâ:uellc , & ne rien dire qui ne
tende ailleurs.
Mais û la doârine des équivoques a lieu> >
& fi lors qu'on nous interroge il nous eft per-
mis de répondre d'une manière qui n'ait au-
cun rapport à l'interrogation qu'on nouî fait^ ,
de quoi nous fervira-t il d'oppofer aux Soci-
niens que la réponfe qu'ils attribuent à Jefus i
Chrift n'étoit nullement à propos? Ne pour-
ront-ils pas dire qu'il importe peu qu'elle le:
fût, ou qu'elle ne le fût point, lafincerité;
n'ayant point de loi qui demande qu'on ré
pondôri
refiriSiiom ] ou refervations mentales, 6^
ponde à propos, & d'une manière conforme
à l'intention de celui à qui on répond ?
On peut appliquer ceci à tous les autres
endroits de l'Ecriture, qui contiennent les
vérités de la foi , & il n'en reftera pas un
feul 3 dont on puifle s'afleurer d'avoir le vrai
fens. Qu'on ne me dife pas en effet que fi on
ne peut s'afîeurer du véritable fens de l'Ecri-
ture par les circonftances du texte , on le pour-
ra par l'autorité de l'Eglife. J'ai trois répon-
{qs à faire à cette obje&ion.
La première qu'il eft tousjours ficheux de
s'ôter ïts moyens de difputer par l'écriture >
foit contre les hérétiques, foit contre les or-
thodoxes, & qu'il faut regarder comme très
fufpe€ie, pour ne rien dire davantage, une
doctrine qui jette dans une telle extrémité.
Si cela eft il faudra efFacer des éloges que S.
Paul donne à ce facré livre celui qui porte
qu'il eft propre à convaincre les contredi-
fans.'
La Seconde que fi on ne peut conter que
fur les endroits de l'Ecriture, dont l'Egliiea
déterminé le fens par fes decifions, il y en
aura très peu dont on ait quelque certitude,
puis qu'il y en a très peu, fur le fens defquels
é[\c ait prononcé.
I*a troifiéme quel'objedion pourra être ap-
pliquée aux textes fur lefquels on fonde l'au-
torité de l'Eglife. D'où faura- 1- on que ces tex-
tes donnent à l'Eglife l'autorité* qu'on lui
attribue , fi on ne peut conter fur le fens na-
turel àç^s mots, & fur les circonftances du
texte r* On ne peut en effet produire fur ceci
le
66 Du menfofige , des équivoques > c^ des
le jugement de i'Egîife. C'eitde ce jugement :
qu'il s'agit. On elt en pêne de favoirfice ju- •
gement eft certain. On demande fiTEglifene :
peut pas fe tromper dans fes decifions. Par
confequent il n'eft pas permis de fuppofer
qu'elle ne le peut, comme on le ruppo/eroit ;
fi on fe fondoit fur ce qu'elle auroit pro-
noncé
Tout cela fait voir que Tufage des équivo-
ques n'eft nullement innocent. C'eft un
moyen propre à ruiner la certitude, & par
confequent à anéantir la foi, le commerce»
& la Société. L'autorifer c'eft rétablir \ts
confufiokns que la police & Ja Religion avoient
entrepris de faire celTer. Ainll on ne fauroit
trop detefter cette pernicieufe doctrine, ni
s'oppofer trop fortement à l'attentat de ceur
qui entreprennent de la répandre parmi les-
Chrétiens.
C H A PI T R E XV.
Ou ron confirme toHt ce qui vient d'être dit
par la confideration de ce qnon a totisjonrs
creu fur U ftijet ds la finctrité & de la
candeur*
TOut ce que je viens de dire fait voir
clairement que Tufage des équivoques><
& àQs reftricftions mentales n'eft autre-
chofe qu'un arc de pallier le menfonge, &
de-
repri&ions^ ou rejer'vations mentahi. 6j
de le rendre plus fubtil, fans le rendre plus
rnnoccnt. Tout cela fait voir que rien n'eft
oppofé à la finceriré & à la candeur que l'un
& l'autre de ces artifices. Mai» ceci paroîtra
encore plus clairement â on fait attention à
deux vérités, qu'on a tousjours regardées
comme indubitables, ôcdontperfonne, que
je fâche, ne difconvient. L'une qu'il n'y a
point de vertu plus gênante, ni plus diffici-
le à pratiquer que la (încerité. L'autre qu'il
n'y en a point de plus necelTaire, & qu'en
particulier la confiance, & la Société civile
ne fauroient fubMer un mçmentfi cette ver-
tu étoit bannie de la terre.
Car pour la première où efl: celui qui n'a
chaque jour une infinité d'occafions d'exercer
fa vertu en tâchant d'accorder à cet égard i
foit fon intérêt, foit fon inclination , avec
fon devoir? Où ell celui qui n'eft obligé de
faire mille efforts, & de fe faire mille violences>
pour s'empêcher de violer les règles delalin-
cerité & de la candeur? Il y a très peu de mo-
mens dans la vie où il ne nous importât de
peifuader aux autres le contraire de ce que
nous favons, ou que nous penfons. Rien ne
feroit plus commode, foit pour nôtrepropre
intérêt, foit pour l'intérêt des autres, que de
le pouvoir faire innocemment. Mais les loix
fecrées de la fincerité s'y oppofent. Ainfi
rien n'eft plus gênant que cette vertu. C'eft
ce qu'il n'eft pas neceffaire de prouver. Cha-
cun le fent allés de foi même.
D'un autre côté il n'y a perfonne qui ne
HQiQ très diijindtement, eue li la fincerité
étoit
6B Du menjonge , des équivoques , ^ des
étoit abfolûment bannie de la terre, & qu'il
fûc permis de tromper , de mentir, & de
confirmer par le ferment les fauffetés & les
menteries qu'on profereroit , la Société ci-
vile nefubfifteroit plus. Sur quoi pourroit-on
conter dans cette fuppofition ? Dcquoi eft-
ce que la parole nous ferviroit? Et ne fau-
droit-il pas que les hommes fuflfent inceffam--
ment aux mains les uns avec les autres pour-
s'arracher par force 6c par violence ce qu'il i
feroit impoffible d'obtenir par la perfuafion? '
Risn donc n'eft plus confiant que ces vé-
rités. Rien cependant ne feroit plus faux que
toutes les deux, fil'ufage, foit des équivo-
ques, foit des reftriélions mentales, n'avoit
rien d'oppofé à la fincerité. Car pour com-
mencer par la féconde, deux chofes me pa-
roiffent également confiantes fur ce fujet.
La première que dans cette fuppofition le
dehors d'un homme de bien, & celui d'un
fourbe? feront les mêmes. Il y pourra bien avoir
quelque différence dans l'intérieur , mais il n'y
en aura point dans l'extérieur. Ils pourront
diriger diverfement leurs intentions , ôc ranger
leurs penfées chacun à fa manière. Mais pour
ce qui regardeleurs dilcours& leurs adions,
il n'y aura point du tout de différence. Ils
diront tous deux le contraire de ce qu'ils pen-
fent, & toute la différence qu'il y aura, c'efî:
que l'un le dira fans chercher aucun détour
intérieur , & l'autre ne le dira qu'après avoir
trouvé en fon efprit un moyen bon ou mau-
vais d'accorder fes difcours avec fa conf-
cience.
reJiriB'îons , ou refervations mentales. 6^
Imaginons nous par exemple que les Ar-
chers dont nous avons parlé, rencontrant un
àts complices d^s voleurs après lefquels ils
couroient> & ne leconoifïantpoint, luieuf-
fent fait la même queftion qu'ils firent à Fran-
çois d'Aflife. 11 auroit fait fans doute la même
réponfe> & toute la différence qu'il y auroit
eu , c'eft qu'il y auroit eu plus de fubtilité,
& de raffinement dans la réponfe dePunque
dans celle de l'autre. Quoi qu'il en foit les
Archers auroient été égaleraient trompés par
les deux.
L'autre chofe qui me paroit certaine fur ce
fujet, c'eft que ce n'eft pas cet intérieur de la
fincerité qui cft utile & neceffaire pour le pu-
blic, mais le dehors. Je veux|dire qu'il n'im-
porte point au public que ceux qui parlent
ufent d'équivoques & de reftridion s, ou n'en
ufent point. Ce qui lui importe c'eft qu'on
dife la vérité. Les équivoques & les reftric-
tions font auffioppofées à l'intérêt de ceux à
qui on parle que le menfonge. Cequiimpor-
toit aux Archers, dontj'ai déjà parlé plufieurs
fois , n'étoit pas que François fît une répon-
fe ambiguë , mais qu'il leur apprît la vérité.
Que tous les hommes du monde mentent
tousjours, ou que ne mentant jamais, ils dé-
guifcnt la vérité par des équivoques & des
reftridions mentales, on en fera auffi peu
înftruit par l'un que par l'autre. On fera ou
également trompé , ou également incertain.
En un mot dans cette fuppoiition la fincerité
pourra bien être utile à celui qui la poflede,
mais elle n&fervira de rien à la Société* £lle
" '" lui
7© D« menfonge , des équivoq^ues , ^ des
lui fera les mêmes préjudices que le men-
fonge. Ainfî ce qu'on a creu julqu'ici de la
neceffité & de l'utilité de cette vertu n'eu
qu'une chimère.
Je dis la même chofe de ces difficultés, &
des gènes où elle nous met. Toutes ces dif-
ficultés, fe réduiront, non à nous mettre au
deflus de nôtre mteret, non à aimer la véri-
té fouverainement ôc par deflus tout, com-
me on l'a creu jufqu'ici, mais tout au plus à
trouver quelque défaite, bonne ou mauvaife*
fubtile, ougroflîere, pour accorder en quel-
que façon ce qu'on dit avec ce qu'on ait. Ainfî,
tout au plus cettevertu fera difficile aux ûmples,
aux ignorans , aux perfonnes groffieres & mal,
élevées. Mais tous ceux qui ont quelque lumiè-
re & quelque ouverture d'efprit, fe tireront
fans aucune pêne des plus mauvais pas. Malr
heur dans cette fuppofition à ces ûmples, ai
ces povres d'efprit, de qui le Fils de Dieu dit
pourtant que le royaume des cieux eilà eux^
Les gens d'efprit font tout autrement privilcr:
giés que ces miferables Ils peuvent dire les:
plus infignes fauffetés fans bleffer tant foiti
peu la iîncerité, & fans interefler leur conf-1
cience.
Encore ai je remarqué dans l'un des cha*
pitres precedens, qu'il n'eft pasnecefïairefe-:
Ion les Cafuiftes que les équivoques foienti
fort fubtiles & fort recherchées, pour étrei
d'ufage. Les plus groffieres félon eux fuffifentji
& à pêne y a t-il de perfonneafles ftupidequL
n'en puifle trouver quelqu'une.
Ainû dans cette fupppfition on peut être
auflî
reflriWonSy ou refervations mentales. 71
suffi interefïé, qu'on voudra, auffi polTeJéde
iramourdu monde, fans cefT^r d'être fincerej
& la iincerité en un mot fera d'un côté la ver-
tu du monde la plus inutile, & de l'autre la
vertu la moins incommode, puis que d'un
»côté elle ne fera pas plus de bien à la Société
;que la fourberie & le menfonge, & que de
l'autre on pourra en obferver les loixfans fe
(faire la moindre violence.
CHAPITRE XV I.
Oli l'on examine Us raifom des Cafwjïespour
les équivoques,
IL ne me refte plus qu'à répondre anx ob-
jections des Cafuiftes. C'eft ce qui ne me
fera pas difficile après les remarques que
j'ai déjà faites dans le chapitre Xll. Théo-
phile Rainaud Jefuite a publié un affés gros
livre fur ce fujet pour répondre à Jean Barnes
Benediâ:in Anglois, qui avoit attaqué Lef-
iius fur cette matière. Il y a dans fon ouvra-
ge beaucoup d'invediives contre ce Moine,
maispeuderaifons. D'ailleurs celles qu'il pro-
duit font très foibles.
Il allègue en premier lieu l'exemple d'A^'
braham , qui craignant les violences de Pha-
raon, dit que Sara étoit fa fœur. Mais il n'y
a en ceci ni menfonge, ni équivoque. Té-
moin ce que le Patriarche lui même dit Gen.
XX. la. Dans la vérité elle efi ma fœur^ fil-
le
72 Du menfonge , des équivoques , ^ des
le de mon père y quoi qu'elle ne f oit pas fille dé
ma mère.
Il allègue en deuxième lieu Texemple de
JefusChrift, qui dit aux Apôtres, Lazare
nôtre ami dort y (^ je vai le reveiller y & aux
JuifS) Abattes ce temple y ^ je le relèverai dans ^
trois jours , ce qui étoit fi équivoque, qu'on lui i
donna un fens tout dififerent de celui que Je- -
fus Chrift avôit dans refprit. Mais cet exem--
pie ne prouve rien > £c je Tai fait voir dans le:
chap. XII. Nous ne condamnons pas toute:
forte d'équivoques, mais feulement celles qui i
partent d'un véritable defleinde tromper, &c
il eft certain que celles du Fils de Dieu n'é--
toient nullement de cet ordre. Cefut mêmes
la groffiereté àts Difciples* & la malignité é
des Juifs, qui les empêcha d'entendre les dif--
cours de Jefus Chrift, non pas Tambiguitét
de ce qu'il difoit.
Cet Auteur produit en troifiémelieu quel-'
ques exemples des Saints , particulièrement!
cdui de S. Félix de Noie, & celui de S.
Athanafe, qui étant pourfuivis, & rencon-i
très, mais non reconus parles perfecuteurs,
leur dirent, l'un qu'il ne conoiflbit pas Fe-i-
lix, l'autre qu'ils pourroient joindre bien tôtn
Athanale, s'ils faifoient un peu plus de dilt-r
gence. Mais comme ces Saints n'étoientnul-l
lement impeccables, la preuve qu'on prend(
de leurs adions n'a rien qui doive nousii
arrêter.
Rainaud ajoute que l'ufage des équivoque»
ne choque ni le précepte négatif, qui nousi
défend de mentir , puis que ce qu'on die eM
de rinteré.^ 73
,;, véritable; ni l'affirmatif ; qui ordonne dedi-
j re la vérité, puis que nonobftant ce precep-
i te il y a diverfes occafions où l'on peut fup-
primer des vérités non ncceflaires. Mais il
i eft aifé de répondre que Tufage des equivo-
; ques eft un véritable menfonge, comme on
Ta fait voir dans les chapitres precedens. Et
quand même on ne pourroit pas lui donner
ce nom , il fufiiroit de favoir qu'il cft direc-
tement oppofé à la finceritc & à la fimpiici-
té , pour nous perfuader qu'il n'eft nullement
innocent.
Enfin ce Jefuite dit que félon la remarque
deChryfippe, rapportée par Aulugelle, il
n'y a point de difcours fi clair & fi fimple,
qui ne puifTe recevoir plufieurs fens divers:
[ D'où il conclut que fi Tufage des équivoques
[ étoit criminel il faudroit ne parler jamais.
! Mais j'ai déjà remarquédans un autre endroit
; qu'il ne s'agit pas ici des équivoques involon-
I taires, mais feulement de celles qui partent
d'un deflein formé de tromper, & de jetter
dans l'erreur.
Rien donc n'eft plus foible que lesraifons
àts Cafuiftes, & il eft étonnant que n'en
ayant point de meilleures, ils n'abandonnent
pas une dodrine au ffi décriée, & auffi vifiblc-
ment impure que celle ci.
O s E-
SECOND TRAITE'.
DE L'INTERET.
Oh l'on examine cette queflion 5 ///
eji permis aux Chrétiens y fait d'en
exiger y foit d* en prendre.
CHAPITRE I.
Ont ï^ intérêt efl necejfaire dans ^éîM oh le
monàe^e trouve prefentement»
PErfonne n'ignore dans quel décri l'ururôo
a tousjours été dans le monde. Un grand
nombre d'Auteurs modernes ont pris le
foin de ramaffer ce que lesAnciensenont dit, ,
& chacun peut le voir, ou dans ces Auteurs> >
ou dans les fources. On la detefte aujourd'hui i
autant que jamais, & il efl: certain en efiPecc
^u'on n'enfauroit, ni.dire,ni penfer même,)
trop de mal, fi on la confidere telle qu'on lai
pratiqua aujourd'hui en divers endroits dee
l'Eu-'
de Vivier et, j%
l'Europe. C'ellfans douce une des plus cruel-
les inventions de la cupidité, qui donne aux
avares le moyen de s'engraifferjjene dirai pas
du travail & de la fueur, mais du fang & de
la fubftancedesmiferables.
Mais aufli d'un autre côté le monde efl au-
jourd'hui dans un tel état, que ce feroit lui
rendre un très mauvais office, que d'ordon-
ner que tous les prêts fuflfentabfolûment gra-
tuits. 11 y a par tout une infinité de perfon-
nes qui fe trouveroient réduites à de terribles
extrémités, fi ce que les uns appellent intérêt^
les autres ufure, étoit abfolûment aboli.
Javouë que tout ceci n'arriveroit pas fi en
aboliflant l'interéi: on pouvoit rendre tous les
hommes parfaitement charitables. Dans cette
fuppofition il n'y auroit rien à appréhender.
Il y a ^^ès de bien dans le monde pour faire
fubfifter tous ceux qui l'habitent, pourveu
qu'il fût bien partagé & bien employé, com-
me il le feroit fi les loixde la charité y écoient
obfervées. Mais comme il faut quelque cho-
fe de plus que des loix & àç.z decifions pour
rendre tous les hommes charitables, comme
c'efl là un efïet que ni la loi de Moyfe, ni
celle de Jefus Chrift même , n'ont peu opé-
rer, comme félon toutes les apparences la
"charité fera tousjours auffi rare qu'elle a été,
& qu'elle efi: encore aujourd'hui, il faut voir
fi dans cette fuppofition il eft poffible que le
monde fe pafle de l'intérêt.
Je ne fai fi je me trompe, mais il me fem-
ble voir très diftindement que c'efl ce qui ne
fe peut. Les uns ne peuvent fe pafîèrdepre-
D 2 ter
7^ Trait4
ter , les autres ont befoin qu'on leur prête.
S'il n'eft pas permis de ftipuler aucun intérêt
que deviendront une infinité deperfonnes,
qui n'ont pour tout bien que de l'argent? Ils
confumeront en très peu d'années tout ce
qu'ils peuvent avoir, & après cela com-
ment fublifteront ils?
Qu^on ne me dife pas en effet qu'ils doi-
vent, apprendre quelque art, ou quelque mé-
tier, qu'ils doivent s'appliquer au commerce
ou à l'agriculture. Cela eft bien tôt dit. Mais
en effet trouve t-on qu'il n'y ait pas dans le
inonde afifés de laboureurs, affés d'artilans,
âflés de Marchands? Les terres ne font elles
pas afïés cultivées dans toute l'Europe, à la
referve des lieux qui font ruinés par la'guerre?
Et pour ce qui regarde les Marchands & les
artifans, n'eft il pas vrai que bien loin qu'il
y en ait trop peu, il y en a trop, non feule-
ment parce qu'il y en a plufieurs que ces gen-
res de vie ne peuvent faire fublifter , mais
principalement parce que leur grand nombre
les force à chercher chaque jour de nouvelles
inventions pour nourrir & pour irriter la va-
nité & l'intempérance.
Mais ce qui rend les prêts à intérêt le plus
neceffaires , c'efl à mon fens le befoin qu'en
ont ceux qui font contraints d'emprunter. Si
l'intérêt écoit abfolûment défendu, que de-
vicndroient tant de miferables qui ne fubfif-
tent que par le moyen de ce qu'ils emprun-
tent? Que deviendroient les Marchands,
parmi lesquels il y en a un fi grand nombre
àopx le commerce ne roule que fur des fonds
qu'on
de Tînterêt. 77
qu'on leur a prêtés? Que deviendroient tant
de bourgeois & de laboureurs qui de temps
en temps fe trouvent furpris d*unbefoinpref-
Tant de cent choies qu'ils ne fauroienc trou-
ver que par cette voie ?
S*ilsne trouvent peribnne qui leur prête à in-
térêt ce qui leur eft neccflaire, comment l'au-
ront ils .^Peuvent ils elperer de trouver à point
nommé des peribnnes qui le leur prêtent gra-
tuitement? Cela fe pourroir? fî comme je l'ai
déjà dit, cous les hommes étoient charitables.
Mais y en ayant fi peu qui le foient, Ôc par-
mi ceux qui le font y en ayant li peu qui
foient en état de prêter, au lieu qu'il y en a
un nombre û prodigieux, qui ont befoin qu'on
leur prête, il eft évident que cette reflource
n'a aucune proportion avec leurs neceffités,
ôc je ne craindrai pas de me tromper fi je dis
que ce que les peribnnes charitables peuvent
éc doivent prêter gracuirement, n'eft pas le
centième, peut être pas le millième de ce
qu'une infinité de perfonnes ont incefTam-
ment befoin qu'on leur prête.
Tout cela me perfuade fortement que com-
me il importe au genre humain que la perroif*
fion de prêter à intérêt foit renfermée dans
de certaines bornes, qu'il ne foit jamais per-
mis de pafler, il importe prefque tout autant
qu'il foit quelquefois permis de prêter de cet-
te manière, & qu'on ne fouffriroit gueres
moins fi on aboliiïoit abfolûmenr l'intérêt,
que fi on le permettoit univerfellement, ôc
fans reilri<5tion.
De là je conclus encore , que ceux qui
D 3 con-
;8 TfaJtê
condamnent l'intérêt dans des casoû Dieu
îe permet, rendent un très mauvais office au
public, puis qu'ils reflerrent tout autant Tu-
fage d'une chofe, qui quelque dure qu'elle
paroi fle , eft abfolûment neceffaire. En parti-
culier ils jettent par là les miferables dans le
derefpoir. Ils leur ôtent le feul remède qu'ils
trouvoient à leur indigence, & ne leur en
fourniflent aucun quipuiffe fuppleer le défaut
de celai ci.
Ainfi je croi que le devoir d'un Théologien
êH de fe garder prefque également de permet-
tre l'intérêt dans les occalîons où Dieu le con-
damne, & de le condamner dans les cas où;
Dieu le permet. Ce font là deux excès qu'on
doit tâcher d'éviter. Il ne tiendra pas à mes
fouhaits que je ne les évite tous deux* Mais
il faut quelque chofe de plus que des fouhaits
pour le faire. 11 faut un fecours tout particu-
lier de la grâce , & je le demande de tout
mon cœur à l'Auteur de cette grace> à ce Pè-
re de lumières, duquel defcend toute bonne-
donation , ôc tQUC don parfait.
CHA-
fie n»ter/t. 79
C H A P I T R E 1 1.
S'il efl permis de prendre intérêt»
Etat de la qjjestion.
LA queilion que j'ai deflèin de traiter
dans cette differtation confifle en un
mot à fevoir s'il eft permis aux Chré-
tiens de prendre & d'exiger ce qu'on appelle
intérêt. Mais quoi que le {ç.Vi^ de cette quef-
tion pâroifle affés clair, il n'y aura point de
mal à faire quelques petites obfervations pouf
tâcher de l'éclaircir davantage.
I. Le fujet de la queftion c'eft l'intérêt
J'entends par ce mot tout ce que le créancier
ftipule en prêtant, ou exige dans la fuite,
au delà de ce qu'il prér^, quel que foit le ti*
tre en vertu duquel il l'exige.
Pour mieux comprendre ceci il eu bon de
favoir qu'il y a deux fortes de prêts, que nô-
tre langue confond , mais que la Latine dif-
tingue fort nettement, appeîlant l'un Corn"
modAtum-i V ^mrt: Muiuum. hc commi?datum a.
lieu lors qu'on prétend de retirer, non l'équi-
valent de ce qu'on prête, mais la chôfe mê-
me en efpece comme parlent les Jurifconfui-
tes, ou en nombre, comme parient les Phi-
lofophes. Ainii quand je prête un cheval, oa
un livre , je me propofe de retirer , non un.
autre cheval, ou un autre livre, lîîais preci-
s© Traité
fement ce même cheval, & ce même livre
que je prête.
Le mutuum eft cette efpece de prêt en ver-
tu duquel on fe propofe de retirer, non la
chofe même qu'ion prête, en nombre, ou en
efpece, mais l'équivalent. Comme quand je
prête cent êcus, je n'entends pas que mon
débiteur me rende les mêmes pièces de mon-
noie que je lui mets entre les mains, mais
d'autres femblablcs, ou équivalentes. La mê-
me chofe a lieu à Tégard des fruits, & géné-
ralement de toutes les chofes qui feconfument
par leur ufage.
Il ne s'agir pas ici de la première de ces
deux efpeces de prêt. En effet on convient
que celle ci ell e0€ntiel]ement gratuite, ce
qui n'empêche pas qu'on ne puiffe fe faire
payer Tufage des choies qui en font ordinai-
rement la matière. Mais alors ce n'eft plus
un prêt. C'eft un autre traité differentdu prêt
& qu'on nomme louage. ConduSiioy & loca-
tion conduciio en celui qui prend à louage, &
locatio en celui qui donne de cette manière.
La queftion donc fe réduit à cette efpece
particulière de prêt, qu'on nomme en Latin
mutuum , & î qui a pour objet l'argent mo;
noyé, les fruits, & les autres choies qui fe
confument par leur ufage. On demande (i lors
qu'on prête quelqu'une de ces chofes il efc
permis de ftipuler, & cnfuite d'exiger, quoi
que ce foie au delà de ce qu'on prête, par
exemple fi prêtant cent écus je puis exiger
qu'on m'en rendra quelque temps après cent-
un. Les cent qu'on prête s'appellent le capi-
tal
iie nnurêf. 8i
tal> ouïe principal, en Latin ^or/, & cet
écu qu'on prend au delà des cent qu'on avoic
prêtés, s'appelle intérêt.
IL Jl faut remarquer qu'il y a deux divers
titres en vertu defquels on peut ftipuler cet
intérêt. Le premier eft la perte que le créan-
cier foufFre en confequence du prêt, foit
qu'on fuppofe que ce prêt l'empêche de ga-
gner ce qu'il n'a pas, foie qu'on fuppofe qu'il
lui fait perdre ce qu'il a déjà. Le fécond eft
l'ufage que le créancier permet au débiteur
de faire de ce qu'il lui prête, lui faifant payer,
foit cet ufage, foit les avantages qu'il en
retire.
Leffius prétend que le mot d'intérêt dési-
gne proprement ce qu'on retire en vertu de
ce premier titre, je veux dire ce dédomma-
gement qu'on reçoit des pertes qui font les
fuites du prêt, & que ce qu'on retire en ver»
tu du fécond de ces titres s'appelle ufure.
La vérité eft que ces deux termes font
fymonymes dans leur origine, & defignenc
la même chofe. Mais l'ufage y a mis que^-
que différence. Le premier eft un peu
plus gênerai que le fécond. Lors qu'on par-
ie de l'ufure, on entend ordinairement un in-
térêt injufte, & défendu par les loix divines
ou humamoi : Au lieu que l'intérêt defignç
également ce qu'il eft défendu & ce qu'il eft
permis de prendre. C'eft en ce dernier fens
^ue nous prendrons tousjours ce terme dans
ce traité.
1 1 L 11 faut remarquer que lors qu*on de-
inaode fi l'intérêt eft permis, on ne parle pas
D f d'waô
Sa ' Traite
d'une permifllon poftivey par laquelle le Le-
giflateur, quel qu'il foit , déclare qu'on peut
innocemment, foit le ftipulcr, foit le pren*
dre. On parle d'une permiffion »^g^/ir^ ^ qui
confifte uniquement en ce qu'il ne foit pas
défendu.
IV. On ne demande pas s'il eft permis en
toute forted'occafions, & à l'égard de toute
forte de pcrfonnes. On convient aflfés qu'il
ne Teft pas en ce fens. On demande s'il l'efl
quelquefois 3 Ôc en de ctrrains cas.
V. On demande tout auflS peu jufqu'où cet
intérêt peut aller, ou quel en doit être lepié,
comme on parle. On demande feulement s'il
y en a quelqu'un de permis,
VI3 On ne demande pas fi l'intérêt eftper-
mis par les loix civiles. On fait qu'il y a des
Etats dans l'Europe, où l'intérêt eft permis
de cette manière, & d'autres où il eft défen-
du. Mais on demande s'il eft permis par la
loi divine.
Quelqu'un peut être s'imaginera qu'on peut
«onclurre l'une de ces chofes de l'autre. Car
comme Dieu nous ordoanne de nousfoûmet-
tre aux loix civiles des lieux où nous vivons,
on peut dire qu'il nous défend l'intérêt, dés
là que les loix civiles des lieux où nous nous
trouvons le condamnent, & qu'au contraire
il permet tout ce que ces loix ne condam-
nent paSi
Mais quoi qne j'âdûiette la première de ces
confeqyences, je n'admets pas la féconde. 11
n'eft;, jamais permis de prendre intérêt dans
k?5 IkiiJXLçù Ijesioisci viles le dcifendem. Mais
de r Intérêt f|
il peut y avoir du mal à en prendre li où el-
les le permettent.
La raifon du premier eft que tous les Chré-
tiens, car je ne parle pas maintenant des
Juifs, qui ont d'autres imaginations, tous
les Chrétiens, dis je, font d'accord que Dieu
ne commande à perfonnedè prendre intérêt.
Tout au plus il le permet. Par confequent il
eit impoffible que ce foit uneadionneceflâi-
re ôc bonne en fon genre. Ce n'eft tout au
pius qu^une action indifférente. Or j'ai fait
voir dans mon traité de la Confcience que
dans les chofes indifférentes il faut obferver
les loix civiles, & fe foûmettre aux ordres
é^s Souverains. Ainiî (\ les loix civiles ccn-»
damnent l'intérêt, il fera mal fait de le fli-
jtuler & de l'exiger.
Mais il n'en eft pas dé mérne de la permif-
fion que ces loix peuvent accorder. Car outre
qu'elles tolèrent quelquefois des chofes qu'el-
les n'approuvent pas, de quoi ferviroit- il qu'el-
les permirent iabfolûment l'intérêt, qu'elles
l'approuvalTent , qu'elles l'ordonnaffent mê-
me, fi Dieul'avoit defendujcommeplaueurs-
lë prétendent ?
Ainfi pour faire qu'on puiffé prendre inte*
rét il faut bien que les loix civiles le permet-
tent, ôc c'eft là une condition abfolûment
necefiTaire. Mais ce n'eft pas un fondement '
futnfant pour en pouvoir prendre. Il faut^
quelque chofe de plus. Il faut que la loi divi-
ne le défende tout aufîi peu que les loix hu-
maines. L'union de ces deux <:Qnditions fu^ ^
Se, mais quelle qu& ce foie des deurfans l'au-
tre ne fuffic pas» Dé V ni
84 Trahi
VII. La loi de Dieu peut condamner l'in-
térêt en deux manières, i*une direde, l'au-
tre indiredte. Premièrement en défendant ex-
preflement , & en autant de mots, foitd'en
ftipuler, foit d'en prendre. En deuxième lieu
en nous prefcrivant des devoirs qu'on ne puif-
fe remplir fi on en prend. Ceux qui condam-
nent l'intérêt prétendent que Dieu l'a défen-
du en Tune & en l'autre de ces deux maniè-
res. Ils produifentd'un côté quelques endroits
de l'Ecriture, où il leur fembie que Dieu con-
damne formellement cet ufage. Ils difcnt
d'ailleurs qu'il eft diredement oppofé à la
juftice & à la charité, ces deux grands devoirs
que la loi & l'Evangile nous recommandent
fi fortement. C'eft ce qu'il faut examiner avec
quelque foin. On va tâcher de le faire dans
les chapitres fuivans.
CHAPITRE ÎII.
Qne Us endroits de l* Ecriture triton allègue
fur ce fujet ne prouvent point qu'il j ait du
mal a prendre intérêt*
CEux qui condamnent l'intérêt appuient
leur fentiment fur trois divers ordres de
paffages. Les premiers font quelques en-
droits de la loi , qui prefcrivent aux lîraelites^ i
ce qu'ils doivent obferver fur ce fujet, &qut i
£e réduit à deux choies. L'une ^u'illeurétoit c
dç rinterk. 85
fendu de prendre intérêt de ceux de leur na-
tion, foit povres> foit riches. L'autre qu'il
leur étoit défendu d'en prendre des étrangers
povres, 6ç permis d'en prendre des étrangers
riches. C'eft ce qu'on peut voir dans ieLeviti-
que XXV. 35. 36. 37. & Dcut.XXIII.19. 20;
Le fécond ordre comprend quelques en-
droits àts Prophètes, qui condamnent les ufu-
riers, ôc qui donnent pour l'un des caradie-
rcs de l'homme de bien celuide ne point prê-
tera ufure. Pf. XV. 5. Ezech. XV m. 13.
&xxn. 12.
Dans le troifiéme ordre il n'y a qu'un feul
endroit du nouveau Tcftament, mais qu'on
regarde comme decifîf. C'eft cette parole cé-
lèbre de Jefus Chrift, frétés fans enrien ejpe^
rer. Luc. VL 35.
Mais il eft faciie de voir que ni aucun de
cts endroits de l'Ecriture, ni tous enfemble,
ne prouvent pas ce qu'on prétend , & que
quelques uns même prouvent le contraire. Il
eft clair en premier lieu que Its invecStives des
Prophètes contre l'ufure ne prouvent rien,
parce qu'elles n'ont pour objet que l'ufure que
la loi condamne. Ainfià cet égard tout fe ré-
duit à favoir quelle étoit cette ufure qui étoit
condamnée par la loi. La loi au refte ne de-
fendoit pas abfolûment de prêter à intérêt.
Elle le permettoit à l'égard des étrangers ri-
ches, &ne le defendoit qu'à l'égard des étran-
gers povres, & des Ifraelites povrcs, ou
riches.
Cela feul fait voir que l'intérêt n'a rien
d^injufie eu lui méme^ puis que s'il écoitcon-
^ ~ " "" ^ "'' "' trait
U ^ Trakê
rraire à Téquité naturelle, Dieu Tauroic de-
fendu abfolû ment, & fans exception. S'ille
défendit à l'égard dts Ifraclites, ce fut pour
des raifons particulières, qui ne font pas de
ce lieu, & que plufieurs ont touchées, mais
qu'aucun peut être n'a mifes dans le même
jour que M. PufFendorfdansfon traité <:^e 7^-
te naturali lib. V. cap. 7. Mais puis qu'il le
permit à l'égard Acs étrangers qui auroientdu
bien, il fit clairement entendre par là que la
cbofe en elle même n'étoit pas injufîe.
Il ne faut pas en effet s'imaginer de pou-
voir éluder ceci en difant que par ces étran*
gers, de qui Dieu vouloit qu'on prît interér.
Une faut entendre que cesfept peuples, qu'il-
âvoiî commandé d'exterminer fans miferîcor-
de. Ceci me paroit peu croyable. Car outre
que i'expreflicn de la loi ell générale, & qu'il
ffl^efb pas permis d'en reftraindre de cette ma-
nière le fens, fur tout lors qu'on n'a aucune^
raifon de le faire, ourreceia, dis-je, s'il eût
été queftion de ces peuples. Dieu n'auroir
pas excepté les povres, comme il ne les es-
ceptoit pas lors qu'il vouloit qu'on les fit pe*
nx. Qui croira en effet que commandant de
ks tuer, il veuille qu'on ne leur fafTe point
payer d'intérêt, ôc qu'on ait plus d'égards pour
leur bien que pour leur vie?
Pour ce qui regarde les paroles et j^Ç^^s
Chrift on y peut répondre en deux manieref »
On peut dire pj-emiereroent avec Louis de
Dieu que le verbe et;r£Aîr<^«y , ne fignifie pas
sjferery mais plutôt ker l^efperance. C'cft ce
^jue ce favaat Critique prouve par les autres
sndroits
de P Intérêt. 87
endroits ou ce terme fe trouve employé, &
où il eft viûble qu'il Teft en ce fens. U
le prouve encore par Tautorité de Tlnter-
piete Syriaque, qui Ta entendu de la forte
dans la tradu(ftion de ce pafTage. De forte
qu'à le prendre ainfi il faut rendre les paroles
de Jefus Chrift par celles ci, Trétés jansfruf.
trer Pefperaitce de perfonne , ou fans oter Pefie--
rance à qui que ce foit^ à peu prés dans le mê-
me fens que lors qu'il difoic. Donne à celui qui
te demaiide^ ^ ne te détourne point de celui qui
veut emprunter de toi. Matth. V. 42.
Mais je veux qu'on s'attache à la verGon
vuîgare, & à la nôtre. Je veux qu'on tradui-
fe. Frétés fans rien efperer. Jefoûtiensqueces
paroles, même ainfi traduites, ne prouvent
pas ce qui eft en queftion. Pour le voir plus
diftindement il faut remarquer en premier;;
lieu , qu'il y a trois diverfes rétributions qu'on
peut fe promettre en prêtant & dont on peut
s'imaginer que Jefus Chrift exclut l'eiperance
par ces paroles. La première eft un ofiSce pa-
reil à celui qu'on rend. Je prête aujourd'hui^,
& on pourra me prêter demain. La féconde
eft le payement du capital. La troiûéme eft
le payement de l'intérêt.
Il faut remarquer en deuxième lieu que
Jefus Ch-rift peut avoir exclus en deux maniè-
res Tefperance de ces trois rétributions , ou
comme criminelle, ou comme infufiifantea
& nullement propre à fefvir de motif à une
action bonne, louable, & utile pour le faluto
Je veux dire qu'on peut s'imaginer que iapen-
fç€ de Jefus Chrift foie e ou qu'on péchera , fi
s 8 Traité
on prête dans l'erperancede recevoir quelque
chofe, ou fimplemenc qu'en prêtant de cette
manière on pourra bien faire une acftion de
prudence humaine, mais qu'on ne fera pas
une aûion de pieté & de charité, dont Dieu
nous tienne aucun conte. A peu prés com-
me lors qu'il nous défend dans l'Evangile d'in-
viter nos parens, nos amis, ou nos riches
voifîns, mais feulement les povres &les in>
potens. Car comme dans cet endroit fondef-
fein n'eft pas de condamner comme criminel-
le l'adion de ceux qui invitent leurs proches, i
leurs amis, ou leurs voifins, mais feulement
de faire entendre que c'eftià une aûion inu-
tile pour le fâlut , & à laquelle Dieu n'a aucun
égard , il eft très poffibie qu'il ait eu la mê-
me penfée dans les paroles dont nousrecher- •
choas maintenant ie fens.
Celafpofé de la forte je dis que pour prouver
par là qu'il eft mal fait de prendre intérêt, il 1
faudroit de toute neceffité faire voir en pre- •
mier lieu que Jefus Chrift exclut l'efperance ;
de la troifiéme de ces rétributions, ou feule, ,
ou conjointement avec les autres. Enfuite il
fâudroit prouver qu'il l'exclut, non comme
infufEfantepourfaireunebonneadion, mais i
comme mauvaife. A moins que de prouver ces t
deux propofîtions onnefauroitrienconclurre :
de ces paroles. Perfonne pourtant ne les prou- >
ve. Je fuis même fort trompé s'il eft poffibie
de le prouver. Ce n'eft pas tout. Jecroi qu'il
eft aifé de prouver folidement le contraire.
En effet fi Jefus Chrift excluoit cette efpe-
caneç comme criminelle , ou cette exclufion r
de rinierét. %^
tomberoit feulement fur refperancedclatroi-
fîéme de ces rétributions , qui eft celle de l'in-
térêt , ou elle tomberoit fur Tefperancè de
toutes enfemble. On n'oferoit dire le dernier.
Car fi cela étoit ce feroit pécher que de prê-
ter dans Tefperance de recouvrer le principal,
ou de recevoir à nôtre tour un femblable offi-
ce, ce que perfonne ne dira. On peut dire
toutauffi peu le premier. Caril eft vifiblequc
Jefus Chrift regarde principalement à la pre-
mière rétribution. C'eft ce qui paroit par le
verfet précèdent. Si v?ui frétés à ceux de qui
vous efperés de h recevoir , quel gré vous en J aura"
t- on? Car les malvivans prêtent auffi aux malvi'
vans^afin qu'ils en reçoivent la pareille. Cela eft
clair , 6c ne demande point de Commentaire.
La même chofe paroit par les paroles fui-
vantes. Car après avoir dit, Tr et es fans en rien
efperer , Jefus Chrill ajoute* Fêtre recompen'
Je Jera grande y ^ vous fer êi fils du Souve^
rainy car il efi bénin y envers les ingrats ^ ^les
méchans. Par ces paroles Jefus Chrift nous
invice à faire ce que Dieu fait. Dieu répand
i^% bienfaits fur des ingrats. Nous devons fai-
re la même chofe, & par confequent prêter
fans en rien efperer. Ainfi prêter fans en rien
cfperer c'eft prêter à des gens, qui pourroienc
bien être ingrats. Mais en quoi eft ce que cet-
te ingratitude peut confifter ? Eft ce en ce
qu'on ne nous payera pas l'intérêt.? Si cela
eft tous ceux qui ne le payent pas font des in-
grats, ce que ceux contre qui je difputepre-
fentement n'ont garde de dire- Sans doute
cette ingratitude confifte, ou en ce qu'ils ne
nous
po Traité'
nous rendent pas îe capital, ou en ce que leur
ayant prêté lors que nous l'avons peu, ils ne
nous rendent pas un feoîblable office, quoi
qu'ils le peuffent, & que nous en euffions
befoin.
On ne peut donc pas dire que Jefus Chrift-^
ne regarde qu'à la troifiéme rétribution. Il
regarde viiiblement aux deux autres. Ainfi^
n'excluant pas les deux premières comme in-
juftes, on ne peut prétendre qu'il rejette de
decette manière la troiîîéme. S'il exclut cet-
te troifiéme, ce qu'on ne prouvera jamais,
& qu'il m'importe fort peu de nier, il l'ex-
clut, non comme injufte, mais cotnmetropf-
bafïe & trop intereffée , pour pouvoir fervir"
de motif à une aârion qui puifle être de quelque-
ufage pour le falut.
Il elt: donc impolfible de rien conclurre de-
ces paroles. C'efl là auffi ce que Bannes fait
atTés entendre, lors qu'il avoue que la preu-^
ve que ces paroles fournirent , tire fa force, ,
non des paroles mêmes, qui comme il le re-
conoit, peuvent recevoir d'au très fens, mail
uniquement de l'ufage que les Papes & \q6a
Conciles en ont fait, les employant à prou-
Ver que l'ufure eft défendue aux Chrétiens ^-ï
comme elle Tétoit autresfois aux Juifs. Otés';
cet ufage, & arrêtés vous aux paroles mêmes,
vous ne prouvés rien félon cet Auteur. Bann,
s. 2. ^«^/' 78. arf. i. dub. 1.
C H A^'.
de rinteréf. ^i
CHAPITRE. IV.
DeHx efpeces d'intérêt* Si celui de Ufremii'
re efpece eji i»jufie*
«
IL eft donc vrai que l'Ecriture n'a rien qui
condamne formellement i'interét. 11 ne
refte maintenant qu'à voir iî elle le con-
damne indirectement, & pour cet eflFet à exa-
miner fi l'intérêt eft contraire foit à la juftice,
foit à la charité. Comme il y a de grandes
conteftations fur le^ premier de ces points, il
fera bon de s'y arrêter, pour tâcher de met-;
tre à cet égard la vérité dans fon jour.
Mais avant que de l'entreprendre il impor-
porte abfolûment de fe fouvenir de ce que
nous avons déjà dit. C'eft qu'il y a un dou-
ble intérêt. L'un eft un fimple dédommage*
ment des pertes qui peuvent être les effets du
prêt j l'autre eft un gain, ou un profit pofi-
tif> qu'on fait en prêtant outre le dédomma-
gement dont j'ai parlé. Lors qu'on retire le
premier de ces intérêts, on n'a que ce qu'on
«voit lors qu'on a prêté. Mais lors qu'on re-
tire le fécond on a quelque chofe de plus, on
profite. Quelques uns appellent le premier de
de ces intérêts, un intérêt c&mpenfatif parce
qu'en effet il compenfe les pertes & les dom-
mages que le débiteur a caufés à fon créancier.
Ils appellent le fécond un intérêt lucratif çzr^
ce
92 Traité
ce qu'il donne du gain & du profit à celui qui
le reçoit. Ces deux noms me paroiffent forir
bien impofés, & donnent une idée affésnet-i
te de la chofe même.
Comme on contefte la juftice de l'un &
de l'autre de ces intérêts, &que celle du pre-c
mier a de tour autres fondcmensque celle dtii
fécond, il fera bon de les confiderer fepare
ment & diflindement. Je comnjencerai pan
le premier, qui eft le plus aifé, & fur lequelî
il y a le moins de conteftations.
A l'égard donc de ce premier il faut remar
quer que les prêts qu'on fait peuvent caufer
diverfes fortes de pertes à ceux qui prêtent
Premièrement il peut arriver qu'on perde<
par là l'occafion de faire quelque profit qu'oai
auroit fait fi on n'eûr pomt prêté. Par exem-
ple plus un Marchand a de fonds, plus il faici
d'affaires. S'il prête une partie de ce fonds,
il perd ce qu'il auroit peu gagner en ne pré-:
tant point. C'eft là ce qu'on appelle pofit
ceffant^ Lucrum cejfans.
En deuxième lieu il peut arriver que n'ayant
pas entre les mains ce qu'on a prêté, on ait
par là même perdu les moyens de remédier à
dts accidens impreveus, qui faflTent perdre ,
non feulement des profits qu'on auroit peu
faire , mais encore une partie du bien qu'on
pofledoit déjà aduellement. Par exemple oni
a des maifons qui auroient befoin d'être re-
parées. On les repareroit fi on le pouvoit, &(
on le pourroit fi on avoit entre les main? ce:
qu'on aprété. Nel'ayantpas, il eft impofli- •
ble qu'on faHe ces réparations, & cependant!
lesi
de V Intérêt. 9^
les maifons tombent en ruine. On a des cré-
anciers qu'on ne fauroit fatisfaire, & il faut
•efluyer leurs contraintes & leurs rigueurs.
On eft contraint de vendre à vil prix des mar-
ichandifes qu'on pouvoit efperer de vendre
plus cher en un autre temps, &c. C'eft ce
qu'on appelle dommage naiffant , ou émergent,
Damnum emergens.
Enfin il peur arriver qu'on perde tout ce
qu'on prête, foit par la mauvaifefoi du débi-
teur, foit par l'impuiflance où ilfe trouvede
rendre ce qu'il a emprunté.
11 faut remarquer en deuxième Heu, que
tantôt on prend àts précautions contre ces
perres, qui peuvent être les fuites du prêt,
& que tantôt on en court les rifques Par
exemple lors qu'on prête à un débiteur, qui
peut (è rendre infolvabie, tantôt on fe fait
donner des gages, tantôt on demande des
cautions, & tantôt enfin on s'expole volon-
tairement au danger de perdre ce qu'on
lui prête.
De même à l'égard du profit ceffant, &
du dommage émergent, quelquefois on fti-
pule en gros que le débiteur dédommage le
créancier, & s'oblige à ce qu'on appelle di'
pendsy dommages ^ intérêts y fe;refervant d'en
faire la liquidation lors que le cas écherra.
Quelquefois auffi on règle la chofe par avan-
ce, &. le créancier prend Cous ces rifques fur
foi, moyennant un intérêt que le débiteur
s'oblige de lui payer.
Mais quelque innocent que ceci paroifTe,'
y a bien des Doâ:eurs qui le condamnent en
tout,
94* Traité
tout, ou en partie. Par exemple Thomas d'A-J;
quin n'a aucun égard à ce qu'on appelle profit i
cefliànt. Scot ne conte pour rien le dommage
émergent. M. Genêt > & un grand nombre
d'autres» ne font point d*état du danger
auquel on expofe le capital. LancelotAndrer-
ves E?éque de Winchefter, & Arâ:ius Pro-
fefleur à Berne, rejettent également tous ces
titres, & foûtiennentqueni aucun en parti-
culier, ni tous enfemble, ne donnent pas le
droit de prendre intérêt. M. Genêt parmi les
Papiftes, & Bodius parmi les nôtres, per-
mettent de prendre quelque chofe pour le
dommage émergent, mais c'eft à la charge
qu'on le foufFre véritablement , & qu'on n'en
faffe la liquidation que lors que la chofe fera
arrivée. Ainfi ils n'approuvent pas qu'on en
convienne en faifant le prêt.
Ceci eft furprenant. Car fi l'intérêt dont
nous parlons ne tend qu'à compenfer les per-
tes & les dommages que le prêt caufe, & û
fur quelque titre qu'on le fonde il ne donne
pas un fol de profit, n'y a-t-il pas quelque
chofe de bizare à prétendre qu'il y ait de Tin-
juftice, foit à le prendre, foit à l'exiger?
Quoi donc y a t-il de l'irîjuftice à reparer
les pertes qu'on caufe? Et n'eft il pas vrai au
contraire que la jufirice veut qu'on \ç$ repare?
Cependant comme tout ceci eft affés contef-
té, il n'y aura point de mal à l'examiner avec
quelque foin, & pour cet eiïèt à parcourir
l'un après l'autre les trois titres fur lefquels on
fonde la juftice de cet intérêt. C'eft ce qu'on
Ya faire dans les chapitres fuirans.
CHAr
ie rinterét. f^
CHAPITRE V.
Si le dommage naijfant donM le droit de pren'
dre intérêt»
IL mefemblequelajufticede l'intérêt a'eft
jamais plus viiible que dans le cas de ce
qu'on appelle dommage émergent. En
eiFet s'il y avoit quelque chofe d'injufte en
ceci, cette injufticeconfifteroit en l'une, ou
en l'autre de ces trois chofes. Ou en ce que
le débiteur repareroic les pertes & les domma-
ges que l'emprunt qu'il a fait au créancier lui
a caufés , ou en ce que le créancier recevroit
& aecepteroit œ dédommagement, ou bien
enfin en ce qu'il l'exigeroit du débiteur. Ce-
pendant je ne voi pas quelle injuftice il y peut
avoir en quelle que cefoic de ces trois chofes.
Car pour la première bien loin qu'il y ait
de l'injufticc en ce que le débiteur reparc le
préjudice qu'il caufe àfon créancier, il feroit
?une injuftice vifible , s'il refiifoit , ou s'il ne-
gligeoit de le faire. 11 iroitvifiblement contre
la defenfedeS. Paul, §lue perjonne » ne foule ^
ou fajfe fon profit du dommage de Jon frère en au-
cune affaire.
Que fi la juftice oblige le débiteur àdcdom-
mager fon créancier, je ne voi pas quelle in-
juftice le créancier peut commettre en accep-
tant ce dédommagement qui lui eft offert.
Car û le débiteur y eft obligé, le créancier y
doit
9<r Traité
doit neceffairement avoir quelque droit. Et
s'il y a droit , qu'elle injuitice peut il com-
mettre en le recevant ?
Enfin s'il peut l'accepter juftement & in-
nocemment, je ne voi pas quelle injuftice il
y peut avoir à l'exiger. En effet il n'y peut
avoir d'injuftice à exiger des chofes juftes &
raifonnables, telle qu'on vient de voir que
celle ci eft.
Il faut feulement remarquer que le créan-
cier peut flipuler ce dédommagement en deux
minières. La première ell d'exiger en ter-
mes généraux, & indéterminés que fi le cas
y échet le débiteur foii tenu d'indemnifer le
créancier , & de lui payer tout ce qa'on ap-
pelle ^^f»x, dommages y i^ intérêts. La fé-
conde eft dévaluer, & de réduire à quelque
chofe de fixe tous les dangers auxquels le cré-
ancier s'expofe en prêtant, en forte qu'il les
prenne fur foi moyennant un intérêt que le
débiteur s'oblige de lui payer pendant tout le
temps du prêt.
Le Dodeur Bodius rejette expreflfèment &
formellement la féconde. Mais il ne la rejet-
te pas comme injufte. Il craint qu'elle fervc
de prétexte & de couverture pour pallier l'u-
fure. Mais ces fortes de précautions, qui font
fi neceflaires aux Legiflateurs, ne convien-
nent point du tout aux Cafuiftes. S'il étoit
du devoir des Cafuiftes de condamner tout
ce dont les pécheurs peuvent abufer , il n'y
auroit peut être rien qu'il leur fût permis d'ap-
prouver. Car qu'y a-t-il de fi faint dont on
n'abufe? Le devoir des Cafuiftes eft démar-
quer
de rinterù, 57
! quer ce qu'il y a de jufteoud'injufte, de bon
1 oa de mauvais, de commandé, de permis,
ou de défendu dans chaque chofe, fans fe
mettre en pêne des faufîes confequences qu'on
pourra tirer des vérités qu'ils propofent.
Si les ufuriers abufent de la permilïion qu'on
leur donne d'évaluer les dommages qui peu-
vent naître de leurs prêts , tant pis pour eux.
Mais il ne s'enfuit pas de là qu'il y ait quel-
que injuftice dans la chofe même. S'il y en
j avoit quelqu'une , il faudroit qu'elle vint de
\ l'une, ou de l'autre de ces deux fources; ou
j de ce qu'on fixeroit, & qu'on reduiroit à un
I certain pié une chofe incertaine en elle mê-
me, & inconuë à l'un & à l'autre de ceux
I qui en traitent ; ou de ce que ceci pouvant
! fe faire fur d'autres fujets^ on ne doit pas le
faire fur celui ci.
On n€ dira pas le premier, car combien
ne fait on pas tous les jours de traités fem-
blables , fans qu'il y ait perfonne qui les con-
damne? Les Princes mettent en parti ce qu'on
appelle les parties cafuelles , les douanes, les
péages, & les autres droits de même na-
ture. Les Seigneurs de fieffont la même cho-
fe à regard de certains droits fortuits, tels
que font par exemple les lots & ventes. On
baille tous les jours à ferme des champs , à^i
vignes, des dîmes, &c. C'eft à dire qu'on
vend les fruits de ces vignes & de ces champs,
& le revenu de ces dîmes , quoi que perfon-
ne ne fâche au jufte à quoi ces fruits où ces
revenus monteront. Perfonne n'a jamais con-
damné un ufage, qui a tousjoursété affésor-
£ dinaire.
1
98 Traité
dinaire. On rencontre un pécheur qui va jet- i
ter fon filé. On lui achette tout ce qu'il pren-
dra, fans favoir> ni s'il prendra rien, nipo-
fé qu'il prenne, ce que c'efl qu'il prendra.
Cfeacun a peu lire ce que Plutarque rapporte
dans la vie de Solon de la difpute qu'il y eut
fur ce fujet entre quelques Milefîens, & des
pécheurs de rifle de Cos , qui après un trai-
té de cet ordre avoient tiré un trepié d'or.
On peut dire tout auffi peu que ceci pou-
vani fe faire en d'autres occafiions, il y ait
quelque injullice à le faire dans celle ci. Car
enfin quelle pourroit étrela raifon de la diffé-
rence? Je la cherche de tous côtés, & ne
Tapperçois nulle part. Perfonne auffi n'en al-
lègue aucune.
Je ne faurois donc me perfuader qu'il y
ait quelque chofe d'injufte dans un tel trai-
té, pourveu qu'on le faffe de bonne foi, &
qu'on n'excède pas dans le prix auquel on met '
les rifques auxquels le créancier s'expofe. 11
me femble même que cette voie eft beaucoup
plus commode que la première, qui remet à
liquider les dépens, dommages, & intérêts,
au temps auquel le créancier les fouffrira ac-
tuellement. On ne fauroit empêcher que ceci
ne multiplie les procès prefque à l'infini. Car
dans combien de conteftations n'engagera pas
une telle liquidation? Et n'eft il pas vrai que
fi l'autre voie eft permife, comme on vient
de voir qu'elle l'eft, elle eft incomparablement
plus commode pour les deux parties, le cré-
ancier fâchant ce qu'il peut prétendre, &
îe débiteur n'ignorant pas avec quoi il fera
^uittç. C H A-
ds Vlnîeréî. p^
CHAPITRE VI.
Si le f refit cejptnt dôme le droit de prendrs
intérêt*
Î'Ai déjà dit que Thomas d'Aquïn ne regar-
de pas le profit ceflant comme un titre
qui donne le droit de prendre intérêt- En
effet il dit qu'à la vérité celui qui prête peut
traiter avec le débiteur touchant le (domma-
ge émergent, mais qu'il ne le peut à l'égaxâ.
du profit ceflant, parce, dit il, qu'on ne peut
vendre ce qu'on n'a pas, & queplufieurs cho-
fes peuvent empêcher d'aivoir. 2. 2. quafi*
78. art, 2- ad, i.
Mais premièrement la raifon que Thomas
allègue n'eft pasfolide. J'avouëqu'onnepeut
vendre ce qu'on n'a pas, & qu'on peut être
empêché d'avoir, j'avoue, dis-je, qu'on ne
peut le vendre au même prix, auquel on le
vendroit, fi on l'avoit aduellemcnt. Mais
rien n'empêche qu'on ne puifle le vendre à
un prix plus bas, & proportionné au degré
précis de probabilité qu'il y a qu'on l'aura,
comme il paroit par les exemples que j'en ai
donnés dans le chapitre précèdent.
D'ailleurs Thomas ne devoit pas oublier
ce qu'il avoit dit un peu auparavant, quaft.
62. art. 4. où il avoit fait voir que celui qui
dérobe un argent defliné au commerce, efl
tenu de reftituer ce que cet argent auroitpeu
E a va-
loo Traité
loir. Cette féconde decifion nefuppofc-t-elie
pas qu'on fait tort à celui qu'on empêche de
gagner ce qu'il pouvoit gagner légitimement?
£t Cl on lui fait tort de cette manière , n'eft
il pas certain que ee qu'on lui fait perdre lui
appartenoit en juftice, & qu'ainû il peut l'e-
xiger innocemment ?
Ne convient on pas que ceux qui empê-
chent un artizan , ou un manœuvre de tra-
vailler, font obligés en juftice à leur rendre
ce qu'ils auroient gagné fi on leur avoit laif-
fé la liberté de le faire? Oferoit on cependant
nier qu'un Marchand n'ait autant de droit de
profiter de fon commerce, que ce manœuvre,
& cet artizan en ont de profiter de leur'
travail ?
Trois chofes me paroiflent certaines & in-
conteftables fur ce fujet. La première que
comme la juftice n'a point de loi qui m'obli-
ge à m'incommoder pour accommoder mon
prochain , elle n'en a point auffi qui m'obli-
ge à renoncer à un profit qu'il m'eft permis
de retirer de ce qui eft à moi, pour procurer
à un autre quelque avantage, qui peut à la vé-
rité lui être utile, mais fur lequel aufli il n'a
aucun droit.
La féconde que fi mon prochain me con-
traignoit par autorité, par force, ou par
fraude à le faire, il me feroit tort, 6c feroit
©bligé en juftice à le reparer.
La troifiéme que comme je puis renoncer
à ce dédommagement fi je le trouve à propos,
je puis auflî l'exiger fans faire tort à perîbn-
^e^ ôc qu'ainfi li mon débiteur & moi en
eofl"
de Tintent. loi
convenons de gré à gré, & que d'ailleurs il
n'y ait point d'excès dans l'évaluation que
nous en faifons conjointement, cette con-
vention n'aura rien d'injufte, en forte que
comme mon débiteur ne me fera point de
tort , je n'en ferai point à mon débiteur. Ce-
la eft clair, & je ne croi pas qu'il foit nece£-
faire de le prouver.
Il faut feulement remarquer qu'il eft afîés
rare qu'on fâche avec certitude quel eft ce pro-
fit qu'on pourroit retirer de ce qu'on prête.
Ceci eft d'ordinaire fort incertain. C'eft pour-
quoi fi on traite là defîus, il faut neceflaire-
ment le faire en l'une de ces trois manières j
pu bien en forte que le créancier remette la
chofe à la difcretion & à la confcience du
débiteur, ou le débiteur à celle du créancier^
ou bien en forte que l'on convienne de le fai-
re juger par des perfonnes defintereflées i ou
bien en forte qu'on en convienne dans le trai-
té même, comme j'ai déjà dit qu'on peutlc
faire à l'égard du dommage émergent.
La première de ces <rois voies feroit excel-
lente, s'il n'y avoit dans le monde que des
gens de bien. Mais comme on fait qu'il y en
a très peu, il y auroit de Tinjuftice à la pref-
crire. La féconde n'a rien d'injufte, mais el-
le peut avoir des inconveniens. lien peut
naître des procès, & il eft bon de les préve-
nir fi on le peut. Latroifiéme me paroit la
plus feure, & la plus commode pour \ts rai-
fons que j'en ai données en parlant du dom-
mage émergent.
11 y a feulement trois précautions à obfer-
E 3 ver.
£©2 Traité
yer. La première c'eft de prendre garde fion
avoir eôedivement deflein de donner quel-
que autre ufage à l'argent qu'on prête. Car
il on vouloit fans cela le laifler inutile dans
le fond d'un coffre, on n'en peut ftipulerfur
ce fondement aucun intérêt. La raifon en eflt
que dâfts cette fuppofition il n'y a point de-
profit ceffant. On ne perd rien, parce qu'en^
ne prêtant point on né gagnoit rien. Il faut
qu^on eût une intention pofitive de donner
quelque autre ufage, & même un ufage utile»,
à ce qu'on prête, de le mettre dans le com^-
merce, d'en achetter une maifon, une ter-^-
re> une rente &c.
Il eft vrai qu'il n'eft pas neceflkire qu'on
jfache determinement quel eft cet ufage. Ili
fuffit qu'on ait une intention générale d'em-
ployer ce^qu'on a entre les mains au premier
ufage utile, dontl'occafion feprefentera- La,
raifon en eâ qvje les meilleures affaires de*
pendent quelquefoia des occaûons, & cesj
occalîons le prefentent afTés fou vent lors qu'oa
y penfe le moins, ce ,qui fait^ue les habiles
gens ont tousjours Jes yeux ouverts pour les
remarquer. Par confequent cette intention i
générale efl équivalente à une intention par-^
ticuliere & déterminée.
IL II faut qu'on n'ait point d'autre argent I
libre» qu'on puifTe fubftituer à celui qu'on
prête. Car fi on en a, le prétqu'on fait n'em-
pêchera pas de faire le même profit qu'on au«^
roit fait en ne prêtant point, ôcde cette ma-
nière encore il n'y aura point de profit celfanr,
il a'y aura point de perte caufée , par le prêt.:
J'ali
àè ? Intérêt. 103
J'ai dit, d* autre argent libre i & cette addi-
tion me paroitabfolûmentneceflàire. En ef-
fet il eft très poffiblequ'on ait d'autre argent
mais qu'il foit tel , qu'on eft fortement refo-
lu de n'y pas toucher, parce qu'on le deftine
à quelque ufage important & privilégié. Un
tel argent eft cenfé employé , & il ne faut point
y avoir d'égard. Je ne parle que de celui qui
eft deftiné au commerce, ou aux autres ufa-
ges femblables.
III. Il faut fe garder de mettre à un trop
haut prix cette efperance que le créancier
avoit de faire valoir fon argent. Il faut con-
trebalancer la poffibilité de ce qu'on fe pro-
met avec la poffibilité du contraire. Il faut
avoir égard à l'incertitude de ce profit, & con-
sidérer que plus cette incertitude eft grande,
plus le prix où Ton doit mettre ce profit
eft bas.
G H A P I T RE VII.
Si leripiPte auquel on expofe ce qu'on prête
eft un titre qui donne le droit de prendre
intérêt*
IL n'eft que trop ordinaire de voir que
ceu^ qui prêtent dans l'efperance de re-
couvrer, ne recouvrent point, tantôt par
la mauvaife foi du débiteur, tantôt par fou
impuiflance, foit qu'il fût déjà infolvable
E 4 \m^
I©4» T^aifé
lors qu'il a emprunté, foit qu'il le foit deve^
nu dans la fuite. On voit quelquefois ce rif-
que lors qu'on fait le prêt, & on s'y expofe.
On demande fi ce rifque ne peut pas être com-
penfé par l'intérêt, & fi ce n'eft pas ici une
raifon qui donne le droit de le prendre.
Je fuis perfuadé en premier lieu avec un
grand nombre de Cafuifles, que ce n'eft pas
ici un titre diftin(5t du dommage émergent.
Car qui peut douter que la perte du capital
ne foit un véritable dommage, une perte réel-
le ôcpofitive, non de quelque profit incertain,
mais de ce qu'on pofledoi t adluellement ? Qui
peut encore douter que cette perte ne foit un
cfiret, & une fuite du prêt, puis qu'il efl cer-
tain qu'on ne le fouffriroit point fi on ne pré-;
toit?
C'eft donc là un véritable dommage emcN
gent, non à la vérité certain & infaillible ,
non plus que la pluspart des autres qui por-
tent ce nom, mais poffible, ordinaire, 6c
par confequent probable? Ainfi jenevoipas
pourquoi on ne pourroit faire le même juge-
ment de ce dommage que de tous les autres.
Mais quand même cela ne feroit pas, qui ne
voit que la juftice n'oblige perfonne à expo-
fer fon bien à un tel danger, & que fi on s'y
refout on peut mettre ce danger à prix com-
me on y met les autres rifques femblables
auxquels on s'expofe?
C'eft là pourtant une chofe que M. Genêt
n'approuve point. La raifon qu'il en donne
eft affês fpecieufe mais n'eft pas folide. Il dit
que fi ce que je viens de dire avoic lieu, il ar-
rive-
de Vlnterêt. I05
rîveroit une chofe qui lui paroit infupporra"
ble. C'eft qu'-on pourroit exiger un plus gros
intérêt des povresque des riches. Car fileriC-
que qu'on court de perdre le capital eft un
fondement fuffifanc pour prendre intérêt, il
s'enfuivra que plus ce rifque fera grand, plus
le pié de l'intérêt devra être haut. Ainfi ce
qu'on prête à un povre courant de tout autres
rifques que ce qu'on prête à des riches, il
s'enfuivra qu'on peut exiger plus d'intérêt des
premiers que des féconds, ce qui paroit ab-
iurde & infupportable.
J'avoue que cela paroit abfurde, & infup-
portable. Mais pourquoi le paroit il.? Eft ce
qu'il y ait quelque chofe de contraire aux rè-
gles de la juftice commutative, qui eft la feu-
le donc il s'agit? Point du tout. Une telle
juftice ne s'oppofe pas à ce qu'on mette un
danger plus grand à un plus haut prix qu'un
petit. N'importe que le povre en foufFre,
pourveu que ce qu'il foufFre ne foit pas injuf-
te. La juftice commutative n'a aucun égard ,
ni à la povreté, ni aux richefles. Elle fouffre
tout auffi peu que le povre profite aux dépens
du riche, que le riche aux dépens du povre.
C'eft pourquoi Dieu defendoit expreftement
dans fa loi de favorifer les povres dans les ju-
gemens. Exod. XXIII. 3.
Voici un exemple fort approchant. Un po-
vre & un riche ont quelque chofe fur deux
vaifTeaux, qu'ils font alTeurer en même temps.
Le vaifleau du riche ne va pas bien loin, &
ne court prefque aucun danger. Celui où Je
povre a quelque chofe va extrêmement loin»
E y &
& court de grands rifques. Oferoit on dire
que TAfleureur fait tort à ce povre enluifai-
ént payer le double ou le triple de ce qu'il
exige du riche? Nôtre cas eft tout femblable,
& je ne croi pas qu'on y puifle trouver quel-
que différence.
D'où vient donc que ceci paroit ablurde?
Je fuis fort trompéficen'eftde ce qu'on con-
fond les règles de la juftice diflributive avec :
celles de la juftice cornmutative. La juftice :
ditebutive veut que lors qu'un Souverain fait',
des impofirions fur Ces fujets> il charge les ri-
ch€s , & foulage les povres. Ici on fait le
contraire, 6c c'eft apparemment ce qui fait:
qu'on en efl choqué. Il faloit confidercrqueî
le payement de l'intérêt compenfatif eft un
adte de la juftice cornmutative, qui rend à
chacun ce qui lui appartient, & que c'eftt
uniquement aux règles de cette juftice, &
non à celles de la juftice diftributive, qu'il!
faut avoir égard en exigeant cet intérêt.
On dira peut être qu'exiger des povres plus
d'intérêt que des riches eftquelquechofe d'op-
pofé, à la charités Mais outre qu'il ne s'agit t
pas présentement de la charité, & que nous î
ne parlons que de la juftice, il faut remar--
quer que la chariténe s'oppofe , ni à ce qu'on î
prête aux riche à un bas intérêt, ni même ai
ce qu'on leurpréte fans intérêt. Ce qu'elle ne:
peut fouff'rir, c'eft qu'on exige un trop eros!
inierët des povres, quel que puifle être d ail-*
leurs celui qu'on reçoit des riches. MaispeuCJ
OO-foûtenir que l'intérêt qu'on exige d'unpo-i/
jïg>gft irop hau^> laxsd'wn^ôté quelecrean-
de Y Intérêt. ï ëy
ciér eft auflî povre que le débiteur, lors de
l'autre que l'intérêt qu'on exige n'eft pas le
tiers , ou le quart de ce qu'il faudroit qu'il
fût pour compenfer tout le rifque, auquel le
capital demeure expofé , comme il le feroit
dans les lieux où les loix ne permettent de
prendre que cinq> pour cent, fi le rifque du
capital étoit évalué à vingt pour cent? Ofe-
roit on dire qu'en ce cas lace créancier pèche
contre 1^ charité, foit en exigeant cinq pour
cent du povre, foit en prêtant au riche à
quatre pour cent.
On peut expliquer ceci d'une autre manière»
On peut dire qu'il y a bien de la différence
entre dire que ce n'eft pas la charité qui por-
te à prendre un plus gros intérêt du povre que
du riche i & dire qu'en prenant un plus gros
intérêt du povre que du riche on pèche con-
tre la charité. Le premier eft vrai. Ce n'efi:
pas la charité, mais la prudence qui porte à
exiger un moindre intérêt d'un homme riche
que d'un miferable. Mais il ne s'enfuit pas de
là qu'en le faifant on pèche contre la charité,
comme on ne pèche pas contre cette même
vertu en rendant dix écus à un riche àquiçn
les doir,& n'en rendant qu*un à un povre à qui
on n'en doit pas d'avantage, encore que ce -
foit, non la charité, maislajuftice, quipor-**^
ce à rendre plus au riche qu'au povre-
E^é CHM
loS Traité
CHAPITRE VIII.
Que l* intérêt compenfatif ne remédie point aux
necejjîtés de ceux qui ont hefoinfoit depré*
ter, foit £ emprunt er^
CE que j'ai dit jufqu'ici me paroit de la
dernière évidence ; mais il faut avouer
de bonne foi que tout cela eft peu im-
portant. Deux principales raifons font fouhait-
ter que l*interét fût permis. L'une que cette
efpece de prêt eftafles commode pour de cer-
taines perfonnes dont tout le bien confifteen
argent contant, & qui courent danger de le
confumer , s'ils ne le placent à l'intérêt. L'au-
tre eft celui des povres, qui ne trouveront
perfonne, ou prefque pcrfonne, qui leur
prête, fi tous les prêts doivent être neceflai-
rement gratuits.
La première de ces confîderationsn'eftpas
À beaucoup près auffi preflante que la fécon-
de. Car outre qu'il y a incomparablement plus
de gens qui ont befoin qu'on leur prête, que
de ceux qui ont befoin qu'on leur emprunte,
il eft encore certain que les féconds peuvent
fe paffer beaucoup plus facilement de prêter
que les premiers d'emprunter. Ceux qui ont
de l'argent contant ne manquent | pas de
inoyens pour le faire valoir fans prendre inte-
féta comme on le verra dans la fuite. Mais
- --_ ._ ^ g
deVlnterÙ, 109
fi perfonne, ou prefque perfonne> ne prête
aux povresj comme il eft certain que iachofe
arrivera, s'il n'eft permis de prendre aucun
intérêt, il faut de toute neceffité que cesmi^
ferables periflent.
JVlais ce que je viens de dire eft inutile aux
prerafers, & de peu d'ufage pour les féconds.
Car pour les premiers, comme ces trois ti-
tres , foit chacun à part > foit tous enfemble,
ne tendent qu'à dédommager celui qui prétc>
& ne lui donnent pas le droit de prendre un
fol au delà, foit de ce qu'il aura perdu aduel-
lement , foit de ce qu'une jufte eftimation fait
valoir le péril auquel il s'expofe , il cfl clair
que cette efpece de prêt ne tire pas ceux qui
cherchent à faire valoir leur argent, de l'em-
barras où ils fe trouvent. Il eft certain même
qu'elle l'augmente. Premièrement parce qu'il
eft très poflible qu'ils ne voient pas tout le
danger auquel ils s'expofent , y ayant une infi-
nité d'accidens qui arrivent tous les jours >
fans que les plus éclairés les aient preveus.
En deuxième lieu parce qu'il eft afles rare
que les loix permettent de prendre un intérêt
qui compenfe tous les rifques auxquels on s'ex-
pofe. Par exemple lors qu'on prête fans gages
& fans caution à un povre, on rifque le ca-
pital, & le rifque peut être tel, que peu de
gens voudroient le courir pour un intérêt de
quinze, ou de vingt, peut être même de
trente pour cent. Cependant en bien des en-
droits les loix ne permettent de prendre tout
sui plus que cinq ou que fîx pour cent.
Il eft donc certain que placer fon argent à
m
tio • Traité
un intérêt, qui d'un côté n'excède point îc
pié fixé par les loix, & qui de l'autre n'ait
pour fondement que les trois titres que j'ai
indiqués, feroit un très mauvais moyen pour
profiter, & qu'à ne fuivre point d'autres rè-
gles que celles de l'Economie, & de la pru-
dence charnelle, il faudroit ne prêter jamais.
Il importe donc très peu pour ceux qui
ont de l'argent contantque tput ceci foit vrai,
ou qu'il ne le foit point, ou pour mieux dire
c'«ft ce qui ne leur importe point du tout. Je
ne dis pas tout à fait la même chofe des po-
vres. Il leur importe fans doute, non feule-
ment que ces trois titres foient légitimes,
mais encore qu'ils îe foient dans toute leur
étendue, & qu'on rejette toutes lesTeftriâ:ions
que quelques Dodeurs y ajoutent. Plus il y
aura de cas où il foit permis de prendre inté-
rêt, plus ils trouveront de fecours pour leur
mifere. Mais de bonne foi tout ceci eft très
peu de chofe. Si celtii qui prête ne peutcher-
oher que fa fimple indemnité, & s'il ne lui
eft pas permis de retirer le moindre profit de
fonprét,* fi d'ailleurs il ne peut prendre dans
le deflein même de fe dédommager plus d'in-
térêt que ce que les loix lui permettent, com-
me en efïet ce dernier point doitpafler pour
iiKonteftable, fi, dis- je, tout cela eft cer-
tain , il ne l'eft pas moins qu'il n'y aura que
que les perfonnes charitables qui prêtent aux
povres, & par confeqùent que \qs povres î^-
ront réduits aux dernières extrémités.
Ainû l'intérêt compenfatif ne fuflSfantpas^
il faut voir fi le lucratif n'efl pas légitime.
Je l'Intérêt. in
C'èft ce qu'il importe d'examiner avec d'au-
tant plus de foin, que û on peut faire voir
qu'il reft> d'un côté on levé les fcrupules de
ceux qui n'ofent, ni ftipuler cet intérêt, ai
le prendre, & de l'autre on tire tant ceux
qui ont de l'argent contant, que les povresj
de l'embarras où Ton vient de voir qu'ils font
fans cela. C'eft àquoi l'on va s'appliquer dans
les chapitres fuivans*
CHAPITRE IX.
De Hnierét Itératif. S* il efl permis* Premk^
re voie pour prouver qtiil l*eft,
"ai déjà dit que l'intérêt lucratif eft celui
[qui non feulement compenfe toutes \ts
.Certes & tous les dommages, que le prés
caufe au creancie^^ mais outre cela lui
donne quelque profit. On demande fi un tel
intérêt eft légitime, non à la vérité en toute
forte de cas, mais en quelques uns. C'eft ce
que prefque tous les Théologiens de la com-
munion Romaine, & plufieurs des nôtres>
nient fortement. Mais plufieurs auflS tien-
nent le contraire.
Pour moi je fuis perfuadé que cet intérêt
peut être juilc & légitime moyennant cinq
conditions, quejecroi toutes neceflaires. La
première que le créancier ne foit pas tenu de
prêter gratuitemen t. La féconde que le débi-
teur, s'obligei volont^mexiyp à pay^ un tel
HZ Traite
intérêt. La troifiéme que le débiteur doive
vraifemblablement profiter du prêt qu'on lui
fiait. La quatrième que l'intérêt qu'il s'oblige:
de payer n'excède pas le profit qu'il efpere de-
retirer du prêt qu'on lui fait. La cinquième
qu'il n'excède pas le pié fixé par les loix.
On efpere de faire voir dans la fuite la ne-
ceffité & la juftice de ces conditions. Ici oni
fe contente de dire qu'on croit jufle & légi-
time l'intérêt auquel il n'en manque aucune.
C'eft ce qu'on peut prouver en deux maniè-
res, l'une plus courte, mais indirede, l'au-
tre direâ:e, mais un peu longue. Je commen-
ce par la première.
Comme il dépend du créancier de prêter,,
ou de ne pas prêter, il dépend de lui, pofé:
qu'il le falTe, de prêter pour plufieurs années,)
pour une année, pour un mois pour une fe-
maine, pour un jour même. Imaginons nous
donc que pouvant ne prêter que pour un jour,
ou unefemaine, ilconfenteàpréter pourun,
ou deux ans, s'obligeant expreflèment à ne
pas repeter pluftôt ce qu'il a prêté. Peut on
nier que cette renonciation dépendant de lui,
& pouvant être utile au débiteur , on ne puif-
fe la mettre à prix, ce qui ne fera en rien dif-
férent de ce qu'on appelle intérêt ?
Lors qu'on a un droit de fervitude fur une
maifon ou fur un champ, on peut y renon-
cer pour un temps, ou pour tousjours, &
mettre cette renonciation à prix. On peut fai-
re la même chofe à l'égard des hommages &
des redevances. Pourquoi ne le pourroit on
pas à l'égard du droit ^u'on a deîfe faire payer
ce ^u'on prête? " C'cft
deTlnUrét. 115
Ceft à quoi quelques Cafuiftes répondcnc
que fi ce titre eft diftind du profit ceflant &
du dommage émergent il n'eft nullement légi-
time. Car, difcnt-ils,ou vousretireriésquel^
que profit, & fériés quelque ufage de cet ar-
gent que vous prêtés, pendant tout le temps
pour lequel vous le prêtés, ou il vous ferqit
inutile. Si c'eft le premier, il vous eft per-
mis de prendre intérêt, mais ce n'eft que par-
ce que vous perdes ce profit que vous pouviés
efperer, ce qui revient à ce qu'on appelle
frop celfant. Mais fi cette fommedevoit vous
être inutile, vous n'avés aucun droit de faire
âchetteràvôtre prochain l'utilité qu'il en pour-
ra retirer. Vous devés la lui laifler gratuite-
ment, & ne lui pas envier le profit qui lui
en reviendra.
Mais en cflFct rien n'eft plus foiblequecet^
te réponfe. Elle fuppofe deux chofes égale--
ment fauffes. L'une que dans les traités que
nous faifons avec nos prochains il ne nouseiîl:
permis de chercher que nôtre fimple indem-
nité. L'autre, qui eft une fiiitede la premiè-
re, que nous fommes tenus de faire gratui-
tement pour nos prochains tout ce que nous
pouvons faire fans rien perdre.
Si la première avoit lieu le commerce fe^
roit eflentiellement injufte, car il ne confif-
te qu'à tâcher de profiter fur ce que l'on vend.
Mais en effet pourveu que le profit qu'on fait
n'ait rien de contraire» ni à la charité» ni à
la juftice, ce qui n'cft pas impoffible, il eft
I permis de le rechercher.
Si la féconde étoit véritable il faudroit con-
dam-i
214 Traité
damner cent chofes qu'on fait tous lès jourj^il
ôc où l'on n'a jamais trouvé rien à dire. Par !
exemple j'ai deux maifonS) dont Tune m'eft
inutile, m'eft même à charge, parce qu'en ,
effet perfonne n'y habitant elle dépérit. Qtti
tout le monde convient qu'une maifon inha-i
bitée le ruine plus en quatre ans, qu'elle ne :
fe ruineroit en fix s'il y avoit quelqu'un qui y !
habitât. J'ai deux exemplaires d'un même li-jj
vre, dont l'un m'eft très inutile. Senfuit ilr
de là que je ne puis, ni" vendre, ni donnera
à louage, foit cette maifon , foit ce livre?
Ne voit on pas tous les jours que dans lâs
grandes villes on loue les fenêtres d'où l'oHi
peut voir comnaodement quelque fpedàclci!
ou l'entrée de quelque Ambafladeur> ou de
quelque Prince, quoi que le maître delà mar^i
fon n'y perde rien y & n'en fouffr e aucune in-i
commodité ? Ne fait on pas même payer M
veuë de certaines curioûtés de l'art ou de IftI
nature, quoi que cette veuë ne les altère pasi
tant loit peu > j
Trouve- 1- on mauvais qu'un Marchand veMl
rier, ou Fayencier, donne à louage dansded
occafions extraordinaires, des vafes decriftâl|i|
ou de porcelaine , quoi que ces deux efpeces:
de marchandife ne fe détériorent pas le moins
du monde par leur ufage ? Je dis la même cho-
ie d'un Jouaillier > à qui on permet de louer.
fes bijoux.
On ne trouve pas mauvais que des Prince^ji
desî Seigneurs, des particuliers, fe faflèiiti
payer la permiffion dechaflerôc de pécher ea;
de certaine endroits qui dépendent d'eux > 6c
d'r'
à€ Tinter et, iif
d'y prendre, foit desjoifeaux de paflage, foit
Ats poiffons qui ne paroiffent qu'en de cer-
tains temps > quoi qu'il ne perdent rien en
le^permettant.
En un mot il y a une infinité d'oecafîons-
oû perfonne ne trouve mauvais qu'on vende^
foie la propriété , foit l'ufage, de certaines
chofes qui Qe coûtent rien > &qui étoientauf-
ii inutiles à ceux qui les vendent qu'utiles à
ceux qui les achettent. Pourquoi ceci fe fai-
fant fi innocemment par tout ailleurs > ne
pourroit on le faire fans injufiice dans nôtre
•iujet?-
Pcur moi je fuis perfuadé que puis que k
renonciation que le créancier fait au droit
^qu'il auroit de fe faire payer fur le champ, ou
du moins quelque temps après, eftavanta-
geufe au débiteur, & que d'ailleurs le crean-
kier a auffi bien le droit de ne l'a pas faire que
^de la faire, il dépend de lui de la faire gra-
'tuitement, ou de la mettre à un prix raifoa-
nable, & quel que ce foit de ces deux partis-
qu'il prenne, il ne fera aucun tort à qui que
\ «^ foit.
\
\
C M A*
ii6 Ttét/ft
CHAPITRE X.
S^onde manière deprofiver lajuftice de Hn'
terét lucratif,
MAis laifTons ces détours à part, &
confiderons la chofe en elle même.;
11 fufBt, ce me femble, que le cre-:
ancier permette au débiteur de fefervir decc<
qu'il lui prête, pour lui donner le droit de<
s'en faire payer l'ufage. En effet fi on peutu
innocemment donner à louage une maifon, j
un cheval, des boeufs, des outils, & centi
autres chofes de même nature, fi on peuti
s'en referver la propriété, & s'en faire payer i
l'ufage, pourquoi ne pourroit on pas fairelaa
même chofe de l'argent, & généralement dee
tout ce qui entre dans le commerce ?
O" répond qu'il n'y a point deconfequen-
ce à tirer du contra<5t de louage, à celui qui i
contient flipulation d'intérêt, parce qu'on i
prétend qu'il y a trois différences confidera- ■
blés, qui font voir clairement que tout au--
tant que le contrad de louage eft jufte & in- -
nocent, tout autant celui de l'intérêt eftt
injufte.
La première que la matière du contraâde i
louage eft une chofe utile & frudueufe, au
lieu que le condrad d'intérêt roule fur des ;
chofes fteriles, & qui ne fauroient porter au-
cun fruit : D'où Ton conclut qu'encore qu'on
puiflè
de P Intérêt. i if
puifle vendre les fruits des premières , il ne
s'enfuit pas qu'on puilTe vendre les fruits des
fécondes, qui n'en ont aucun.
La féconde que les chofes qu'on loue font
des chofes qui durent, & qui fubfiftent après
même qu'on s'en eft fervi , ce qui fait qu'on
peut en céder l'ufage, fans en abandonner la
propriété. Mais l'argent fe confume par fon
propre ufage, & onnefauroits'en fervirfans
ie depenfer. Ainfi il eft impoffible d'en céder
f ufage fans en abandonner la propriété.
î La troiûéme que les chofes qu'on loue ap-
■partiennent tousjours au locateur, & jamais
au locataire. Ainfi le locateur peut s'en refer-
mer la propriété, & en vendre l'ufage. Mais
il n'en eft pas de même de l'argent qu'on prê-
te, & généralement de tout ce qui eft la ma-
tière de cette efpece de prêt, qu'on nomme
en Latin mutuumy on dit que les chofes prê-
tées de cette manière appartiennent en pro-
pre, non à celui qui les a prêtées, mais à ce-
lui à qui on les a prêtées. C'eft ce qu'oa
prouve par trois confîderations.
La première qu'il paroit bien que la chofe
prêtée eft au débiteur, puis qu'il peut en fai-
re ce qu'il lui plait, ce qui n'a lieu , ni dans
cette efpece de prêt, qu'on nomme commoda^
tuwy ni dans le contrad de louage. En effet,
. ni le commodataire , ni le locataire, ne peu-
vent pa5 faire ce qu'il leur plait de ce qu'on
leur a prêté ou loué. Ils n'en peuvent retirer
que le feul ufage qu'on leur a permis, & dont
on eft demeuré d'accord avec eux. Ainfi le
débiteur pouvant faire ce qu'il lui plait de
ce
iï8 TVait^
ce qu'on lui a prêté, il paroit qu'il en eft le
maître, & qu'ainfi le prêt lui en a donné k
propriété.
IL Martinon prétend qu'il eft évident que
la chofe prêtée eft , non au créancier , mais
au débiteur. Car> dit il, fi elle fe perd , quoi
que ce foit par un cas fortuit, ôc fans qu'il y^
ait de la faute du débiteur, la perte ne laïifei
pas de tomber fur lui, ce qui n'arrive, nii
dans le cemmodatum , ni dans le louage. £ni
cftet fi la chofe prêtée de cette façon, comme;
data y ou louée, vient à périr par un cas for-
tuit, par exemple par le feu du ciel, elle fc
perd, non pour le conte du commodataire ,
ou du locataire, mais pour celui du proprié-
taire. Cette railbn eft affes fpecieule, & jç
fuis furpris de ne voir que Martinon feul quii
s'en foit fervi.
III. Gn fait valoir Tetymologie du mo-
hatin TnutuuM. On dit qu'il vient decechan*!
gement de domaine qui en eft l'effet , & qu'on
l'appelle «?«/»»7w, quafi exweo îuum.
Mais il n'y a rien en tout cela qui doive
hous arrêter. Il feroit premièrement à fouhait«t
ter que ceux qui foûtiennent que l'argent efll
fteriîe de fa nature, s'expliquaffcnt un peu
plus diftinétemént qu'ils ne font. Comment
entendent ils ce qu'ils difent ? Prennent lîi
■cette expreffion à la lettre? & veulent ilsdi
re que Fargent ne produit rien phyfîquementil
Si on l'entend de la forte j'en conviendrai
mais en même temps je demanderai ce que
produit un navire, unemaifon, uncarrofl^
^5u'oa prend à louage.
SI
de r Intérêt A M^
Si en entend que Targent ne produit rien
moralement , & qu'on n'en tire point d'avan-
tage, je demanderai comment on peut le pré-
tendre, puis que le contraire eft fi évident.
Qui ne voit les utilités, qu'on retire de l'ar-
gent, foit lors qu'on s'en fert à achetter des
maifons, àQs terres, & d'autres chofes fem-
blâbles, foit lôrs qu'on le fait valoir dans le
commerce ? Ainfi cette raifon n'eft appuyée
que fur une miferable équivoque, & parcon-
fequent ne doit pafîer que pour un fophifmc
affés puérile.
[ On répond qu'à la vérité on trouve le moyen
!Je faire valoir l'argent, mais que c'efti'in-
^iuftrie de ceux qui l'ont entre les mains qui
Fait cet effet, d'où l'on conclut que ce font
!^ux feuls qui doivent eh profiter. Mais il efl:
stonnant qu'on fe paye d^e fi peu de chofe.
j'avoue en effet que l'induftrie du débiteur
;ft l'une des caufes du profit que l'argent ap-
porte. Mais je foûtiens que cette caufe n'efi:
Sas la feule. L'argent y contribue auffidefon
:ôté. Car comme l'argent fans induftric ne
ionneroit point de profita l'induftrie fan s ar-
gent n'en donneroitpas davantage. Il eft donc
ufte d'imputer une partie de ce profit à l'ar-
»cnt, & une autre à TinduArie de celui qui
e fait valoir.
C'eft ce qu'on ?ôit dans quelques contrats
ie louage. Un champ ne rapporte rien s'il
l'eft cultivé. Dts outils qu'on loue à ûqs ar-
:izans ne feront rien, non feulement fi on ne
^en fert, mais encore fi on ne fait l'art de
j/cn firvir. Tout cela pourtâgat n'empêche
pas
iao Traité
pas qu'on ne puiffe fe faire payer. Toit Ici
fruits de ce champ, foit rufagede ces outils,
Pourquoi donc nepourroit on pas faire la mê-
me chofe de l'argent , & des autres chofcj
femblables ?
Rien donc n'eft plus foible que cette pre-!,
miere raifon La féconde n'eft pas meilleure [
On dit que l'argent fe confume par fon ufage;jj
J'ai déjà fait voir le contraire. J'ai fait voiiil
qu'à la vérité il y a bien des cas où l'ufagd
confume en tout fens ce qu'on emprunte <!|
mais que ce n'eft pas pour ces fortes d'em-i'i
prunts, que nos Théologiens veulent qu'or
paye intérêt. C'eft pour ceux quilaiflentfubl|
fîfter moralement, 6c dans l'équivalent toui l
au moins, ce ^u^on emprunte.
Une fomme d'argent qu'on prête à un hom^
me pour la mettre dans le commerce ne f(j
confume pas davantage par là qu'une pareilU
fomme qu'on met entre les mains d'un £\m\
pie Commis pour l'employer à un femblabk
ufage, plus encore qu'une autre fomme qi
Ton confie à un aflbcié, à qui l'on endonnci
la dire<5tion. Ce débiteur, ce Commis, cej
aflbcié, s'en défont en la même manière i
& dans les mêmes intentions. Quoi qu'ilj
«'en défaflènt tous?, on avoue que le coi
mettant, que celui qui le met entre les ms
de fon aflociê, en demeurent tousjours 1(
maîtres. Pourquoi ne pourroit on pas dire k{
même chofe du Créancier ?
Si le fonds mis entre les mains du Commit!
bu de l'afTocié fubiifte tousjours dans i'eqai
calent» pourquoi un femblable fonds, mi^
en;
de ï Intérêt. "in
entre les mains du débiteur, & employé au
même ufage, ne pourroit il pas fubfifter?
CHAPITRE XI.
Si le prêt tranfporte la propriété
L ne me refle plus à examiner que latroi-
fiéme raifon des Cafuiftes. Comme elle
eft beaucoup plus fpecieufe que les deux
autres , je m'y arrêterai un peu davantage.
On dit que l'argent qu'on prête appartient en
propre à cekii àquionlepréte, & on en con-
clut que puis que cet argent cft à lui, Tufage
lui en appartient, & qu'ainfi on ne peut l'o-
bliger à payer cet ufage fans lui faire tort.
La confequence eft neceflaire, & on ne
peut le nier fi on en admet le principe dans
toute fon étendue, je veux dire fi on avoue
que l'argent prêté appartient tousjours à ce-
llui à qui on le prête. Mais auffi je ne con-
viens pas de ce principe. Je ne dis pas à la
vérité qu'il eft tousjours faux. Je me réduis
à deux chofes. L'une que s'il eftvraiilnel'eft
îqu'en de certains cas, & à l'égard de quel-
igues efpeces particulières de prêt : L'autre que
des trois raifons, par lefquelles on s'imagine
de le prouver, les deux font vaines &fophif-
tiques, & l'autre n'a lieu tout au plus qu'en
de certains cas très diftinds de ceux qui font
te fujet de cette queftion.
^ Premièrement la raifon prife del'etymolo-
122 Traité
gie du mutumn eft ridicule. Saumaife a fait
voir par l'autorité de Varron que ce terme
vient du Sicilien iab^-td^ y qui fignifie une grati-
fication, une reconnoiflance , ôcunerecom-
penfe. Voyés ce qu'il en a dit dans fon traité
dé ujuris chap. I. On feroit bien mieux fon-
dé à dire que les Romains appelloient lesdeb-
tes as alienumy & faifoient entendre par là 2
que félon eux les fommes empruntées appar- ■
tenoient, non au débiteur, mais au cre»;
ancier.
La raifon de Martinon eft affés frappan-i
te , mais n'eft pas folide. Il dit que fi Targenti
prêté de cette manière vient à fe perdre
par un cas fortuit , la perte tombe fur le debi-i
teur. Cequ'ilditeft vraij&Juftinien le de^
cide formellement dans le troifiéme livre de(
fes Inftitutes , Tit. 15. Mais il ne s'enfuir pasi
de là que le débiteur foit maître de ce qu'il
doit.
La raifon en eft qu'il y a plulîeurs casdansi
lefquels la perte caufée par un accident for-
tuit ne tombe pas fur le propriétaire, mai»
fur quelque autre. C'eft ce qui arrive feloni
tous les Jurifconfultes dans lé dépôt, danslei
prêt qu'on appelle commodatumy & dans lei
contraâ: de louage , non à la vérité tousj ours,"
mais toutes les fois queledepofitaire, lecom-
modataire, & le locataire s'y obligent expref-:
fement & formellement. C'eft encore ce qui
arrive dans les contrats d'afleurance, où c'eft
i'affeureur feul qui court les rifques, quoique
la propriété demeure tousjpurs au Marchand
qui a fait affeurer.
Ainfî
tlerinterê. iz%
Ainfi la règle de Martinon ne peut fubfif-
ler qu'en y ajoutant cette exception, Amoins
it[u'on nen ait convenu autrement. \^^s quatre
exemples que je viens de produire font voir
clairement que cette exception eftneceflaire>
comme de mon côté je ne nie point que
, pourveu qu'on rajoute la règle ne foit certain
iie & infaillible. On voit cependant que nous
fommes dans le cas de l'exception, puis que
lors qu'on prête à intérêt le débiteur prend
i volontairement les rifques fur foi, & s'obli-
ge, quoi qu'il puifTe arriver, à rendre la fom-
jOie qu'on lui a prêtée.
; La première raifon n'ell pas dans le fond
iplus folide que les deux autres. Elle roule fur
tUne fuppoflrion, qui n'eft véritable qu'en de
certains cas. On dit que le débiteur peut faire
ce qu'il lui plait de ce qu'on lui prête. J'avoue
l^u'il le peut quelquefois, mais je foûtiens
iqu'il ne le peut pas tousjours. Il y a des oc-
cafions où on le lui permet. Mais fouvent
auflî on fait le contraire, & on lui prefcric
H'empJoi particulier qu'on entend qu'il donne
>à la matière du prêt.
j Par exemple lors qu'on met un fonds en-
tre les mains d'un Marchand pour le faire va-
loi'' dans le commerce, on ne lui permet pas
de le jouer, de le diflîper, de le donner àfes
lenfans. On l'oblige à l'employer dans le né-
goce, & on ne lui permet d'en faire ijue ce
feul ufage.
Quelquefois même on lie davantage le dé-
biteur. On ne lui prête qu'à condition qu'il
eipploiera ce qu'on lui prête à un ufage par-
F 2 fô»
^2 4 Traité
ticulier & déterminé, en forte qu'an fuit ce
qu'on prête, Ôc qu'on ne s'en deflTaiiit que
lors que l'emploi (c fait. Par exemple lors
qu'on prête une fomme, pour en payer une
autre à un créancier antérieur 6c privilégié,
en la place duquel on eft fubrOgé. Par exem-
ple encore lors qu'on prête pour achetter des
biens meubles ou immeubles > furlefquelson
fe referve une hypothèque particulière.
Dans ces occafîons, ôc dans quelques au-
tres femblables , dira t-on que le débiteur a
droit de faire ce qu'il lui plaitde ce qu'on lui
prête ? Dira-t-on par confequent qu'il en eft
le maître? Les Jurifconfultes conviennent que
la propriété coniifte à pouvoir difpofer com-
me on voudra de ce qu'on poflede, c'eft à
dire à pouvoir, non feulement s'en fervir,
non feulement le confumer, mais le donner,
le vendre, l'engager, &c. C'efl par là qu'ils
la defîniflent, diiant avec Bartole que D<?-
minium efi jus perfeciè dijponendi de re càrporali,
nifi hge prohibeatur. Ainfi le débiteur dont'i
nous parlons n'ayant pas un tel droit, & net
pouvant faire de ce qu'on lui prête que de
certains ufages particuliers, qui lui font pref-
crits , il eil clair qu'il n'en eft pas le proprié-
taire.
11 eft étonnant que les Théologiens de la
communion Romaine conteftent ceci , puisi
qu'ils favent, non feulement le dire , mais'le
prelîer , ôc le faire extrêmement valoir dans
les occaûons. Perfonne n'ignore la célèbre
difpute du Pape Jean XXII. contre les Cor-i
deiiers. Le Pape pretendoit que les Corde- .
liers'
de V Intérêt' 125
îîers étoient maîtres du pain qu'ik mangeoienc,
& le proUvoit par""cctte raifon, que (i ce pain
n'cîoit pas à eux? ils commettoient une in-
juftice en le mangeant puis qu'ils mangeoient
ce qui ne leur apparrenoit pas. Les Corde-
Hers au contraire foûtenoient dés lors, &foû-
ticnnent encore aujourd'hui, avec tous les
autres Docteurs de la communion Romaine,
particulièrement avec Bellarmin , Leflîus,
Martinon, Maimbourg, quece n'eftpasune
confequence. Ils difent qu'il ne fuffit pas de
pouvoir confumer le pain pour en être maî-
tre, qu'il faut en pouvoir faire tout autre ufa-
ge qu'on voudra , le donner, le vendre, l'en-
gager, -&C. D'où ils concluent quelesCorde-
[liers n'ayant pas ce droit, ils ne font pas maî-
i très de ce qu'ils mangent.
^^ 'C'eft ce qu'ils éclairciflent par cet exemple,
qu'ils ne manquent jamais d'alléguer. Danà
un feftin chaque invité peut manger ce qui
lui eil fervi, mais il ne peut l'emporter, ou
'l'envoyer chés lui fans une permifïion parti-
jeuliere du maître. Il ajoutent que les Corde-
'liers ont le même droit êc rien au delà.
Si tout cela eft vrai , comment peut on àx-
're que les débiteurs dont nous parlons ont la
propriété de ce qu'on leur prête, puis qu'ils
ont encore moins de liberté que les Corde-
liers, n'ayant pas le pouvoir de confucrcrÔC'
de dépenfer ce qu'on leur confie.^
Ceci feul fait voir la fciblefie d'une raifon
dont Thomas d'Aquin , & plufieursautres, fe
font fervis. Ils difent qu'on nefauroit céder l'u-
fage d'une chofe que cet ufage doit confumer,
F 3 fans
126 Traité
fans en céder la propriété. Si cela eft les Cor-
deliers ont perdu leur procès, & il faut mal-
gré eux qu'ils foienc les maîtres du pain qu'ils
mangent, puis qu'on leur permet de le man-
ger, & de le confumer en le mangeant.
Ces mêmes Théologiens font encore une
antre remarque, qui eft confiderable. Ils d'i-
fent qu'une dQs choies qui font voir que ni les
Cordeliers, ni les autres Moines j ne font
pas les maîtres du pain qu'ils mangent, c' eft
qu'après même que le Supérieur leleur a don-
né, il peut le leur ôter fans leur faire tort. Us
concluent de là que ce pain n'eft pas vérita-
blement à ces Moines, puis que s'il l'étoit
perfonne n'auroit droit de le leur ôrer. Si cet-
te raifon eft bonne, qui peut m'empécher
d'ea faire l'application; à nôtre fujet? En ef-
fet le débiteur eft fi peu maître de ce qu'il
a emprunté, que le créancier peut le contrain-
dre de le lui rendre, & ne lui fait aucun tort t
en l'y contraignant, au contraire le débiteur r
fait tort au créancier s'il le refufe.
Il eft donc vrai que les raifons par lefquel- •
les on prétend prouver que le mutuum tranff •
porte tousjours le domaine & la propriété ne
le prouvent point. Neantmoinscommelesju-
r/fconfultes anciens & modernes l'afleurent
tous d'une voix, & que leur autorité eft d'un
très grand poids fur des matières de la narure
de celle ci, que d'ailleurs tout cela ne fait rien
pour la decifion de cette queftion , je ne m'op-
pofe pas à ce qu'on le croie.
Je veux donc que le w»/»»wtranfportc tous-
jours le domaine & la propriété. Ques'enfui-
vra-
de ffnteréi, 127
^'ra-til? Eft ce qu'on ne peut i*e referver le
domaine & la propriété des chofes qui font
la DFiatiere ordinaire du mutuumXox^ qu'on en
iccorde Tufage? Point du tout. 11 s'enfuivra
feulement que fi on le fait, le contrad par
lequel on le fera, ne fera pas un mutiàum.
C'eft ce qu'on peut éciaircir par un exem-
ple fort approchant. Tous les Théologiens &
cous les Jurifconfultes conviennent qu'il efl
eflentiel au commodatum d'être gratuit. Mais
s'enfuir il de là qu'on ne puiiTe fe faire payer
l'ufage des chofes qui font la matière ordinai-
re de cette elpecede prêt ? Qui oferoit le dire ?
Tout ce qu'il eft permis d'en conclurre, c'eft
que \oxt> qu'on le fait ce n'efl plus un prêt, mais
un contrat de louage.
Encore de même qu'il foit efîentiel au mu*
tuum de tranfporter le domaine & la proprie-
ré, il n'eft pas à dire qu'on ne puifle fe refer-
ver le domaine & la propriété des chofes^qui
font la maûere ordinaire du mutuum. Il s'en-
fuit feulement que f] on le fait > ce n'eft pas un
mutuumj mais un contrad d'une efpece par-
ticulière, auquel il faudra donner un au-
tre nom, & l'appelller, oucollocation, ou
action, ou rente, ou ce qu'on voudra,
i Qu'on dîftingue donc deux queftions, qUi
ifonc en effet très différentes l'une de l'autre.
L'une fi on peut fe referver la propriété de
l'argent qu'on prête, l'autre fi lors qu'on le
fait, c'eft cette efpece de prêt qu'on nomme
en Latin mutuum. Qu'on prononce ce qu'on
voudra fur la féconde de ces queftions. C'eft
iquoi je prends d'autant.moins d'intérêt , que-^
F 4 je
128^ Tfaitê'
je fuis perfuadé que c'eft une pure queftion de
mots. Mais qu'on n'en tire point de confe-
quencepour la première, qui demeure enco-
re indecife , & que j'efpere de décider dans
le chapitre fuivanc
CHAPITRE XII.
R éponfe k Hne objiBion,.
ON dira peutétre que ce que je viens de
dire fait voir clairement qu'on peut fe
referver la propriété des chofes dont
on accorde Tufage , mais que cette propriété
ne fauroit durer que tout autant que ces cho-
fes fubfifteront, 6c que dés que Tufage qu'ont
permet d'en faire les aura détruites, le droit
qu'on y avoit le fera de même, le droit en
gênerai, ôc celui de propriété en particulier,
demandant neceflàirement un objet a<5tuelle-
ment fubûftant. Comme donc nous préten-
dons que la propriété que le créancier fe re*
ferve fur ce qu'il prête, fubfifte après même
que ce qu'il a prêté n'exifte plus, il femble,
non feulement que toutes nos preuves font
détruites par cette feule conlîderation, mais
encore que nôtre pretenfion eft abfurdeÔçin-
lûtenable.
Pour lever cette difficulté, qui n'cft pas
petite, il faut I. diftinguer deux chofes dans
ces fortes de biens , qu'on prétend qui fccon-
ument par leur ufage , ce qu'il y a de phyû- -
quC't
de V Intérêt. isp
.que & de matériel, & ce qu'il y a de morali
d'un côté les eipeces, & de l'autre la valeur
,à laquelle ces efpeces font appréciées. La va-
leur peut être la même quoi que les efpeces
foient différentes. Par exemple un certain
nombre de Louis d'or, de piitoles, de Gui-
nées, deSequins, de Ducats, deDucatons,
de RixtaJlers, ou d'autres efpeces de monnoie
quelles qu'elles foienti fera également une
fomme fixe & déterminée , comme de vingt,
-pu de-trente mille francs, ôc celui qui ayant
cette fommç en Louis d'or, changeroit ces
Louis d'or'en piftoles, ou en Guinées, au-
roic tousjours la même fomme quoi qu'il n'eue
plus les mêmes efpeceS' D'un autre côté la va»-
ieur peut changer quoi que les efpeces demeu-
rent les mêmes. C'eft ce qui arrrive lors qu'on-
hauffe ou qu'on bai ffe la mounoie.
H. Il faut remarquer que cettevaîeur, cet-
te fomme de vingt, ou de trente mille francs
par exemple, n'cft pas feulement attachée à
l'or, ou à l'argent monnoyé, maisauffiàune
! infinité d'autres chofes, furtout à celles qu'il
efî: facile de vendre, & qui ont^ ou un prix
iîxe, & arrêté, comme l'or & largent non
■ monnoyé >. ou du moins un prix courant,
: comme la pluspart à^&z marchandifes. Sur
; ce fondement perfonne ne faitfcrupulededi^
1 re qu'un Marchand a cent mille francs, qu'il
! eft riche de cent mille frâncs,qu'ilâ un fonds'
\ de cent mille francs, fans entendre qu'il ai€'
tout cela^en argent contant ^ mais feulement
qu'il râ, ou-en argent; ou enniArch^ndifes» ^
jieTqueilesil-retirerok cette fomme > s'il les ex-
l^toit en Ventç, F * 5 î î P-
îlo Traite
J 1 1. Il faut remarquer que les chofes fe con*
fument en deux façons, phyfiquemem j &
moralement. Elles fe confument phyfiquc-
ment, lorsqu'elles ne fubriftent plus nulle
part. C'eft ainfi que les vivres fe confument
par leur ufage. Elles fe confument morale-
ment, lors qu'on cefle de les pofleder, quoi
qu'elles fubfiftent ailleurs. De cette manière
on confume l'argent lors qu'on le dépenfe.
Car quoi que cet argent change feulement de
maître , il ne laiffe pas de périr moralement
pour celui qui le dépenfe^ puis qu'il n'en eft
pas moins privé que s*i4 ëtoit abfolûment dé-
truit & anéanti.
IV. Il faut remarquer que hs chofes mé*-
îBcs qui ne fé confument que moralement
peuvent fe confumer en deux manières. Pre*
mierement en forte que les feules efpeces fe
confument , & que la valeur fubfifte : En deu-
xième lieu en forte qu'on fe défaffe de tout*
& qu'on n'ait plus ni valeur, mi efpeces. Ce
dernier a lieu lors qu'on donne, qu'on joue.,
qu'on dépenfe. Mais on voit le premier lors
qu'on donne la monnoi^ d'une efpece pour
celle d'une autre efpece > lors qu'on achettc
des marchandifes fujr lefquelles on efpere de
ne rien perdre, ou même d'y profiter, lors
qu'on aehette des maifons , des terres, &c.
Car quoi qu'on fe défaffe alors des efpeces,
■on retient tousjours la valeuf , & on n'en eft
pas plus povre qu'auparavant.
V. Il faut remarquer que lors qu'on prête,
on peut fe refervej quatre chofes. I. Le droit
4q répéter ce qu'on prête, de celui à qui oà \
^'^ "# ; ■ • k •
de Y Intérêt. 13 1
le prête. If. Une hypothèque parflcuIiere,foic
fur la chofe précée, foit fur celle qui fera aqui-
fe par le moyen de celle qu'on prête. III.
La propriété des efpeces mêmes qu'on prête>
comme lors qu'on prête une fomme d'or, ou
^d'argenc pour en faire montre. I V. La pro-
priété, non Aq^ efpeces, mais de la valeur,
à laquelle ces efpeces montent.
Tout cela pofé de la forte, perfonne ne
nie qu'en prêtant une fomrae d'argent on ne
paiflfe fe referver les trois premiers de ces
droits. C'eft ce qui ne foufFre point de diffi-
culté. C'eft le quatrième feul qu'on nous
contefte.
De mon côté je ne nie pas premièrement
ique dans les prêts ordinaires , on netranfpor-
i te le domaine & la propriété des efpeces, ôc
c'eft là peut être tout ce que les Jurifconful-
tes entendent lors qu'ils difent que le rnutuum
aliène la propriété. En deuxième lieu je ne nie
pas que lors qu'on prête une fomme à quel-
■qu'un qui l'emprunte pour la dépenfer , on
n'en tranfporte la propriété, tant à l'égard
des efpeces, qu'à l'égard de la valeur» fe re-
fervant feulement une acftion perfonnelie fur
le débiteur, qui n'eft autre chofe que le droit
de repeter fur lui la fomme qu'on lui a prêtée.
C'eft ce que je ne veux pas nier, mais c'eft
aufli ce que je n'oferois affirmer, parce qu'en
efîet la chofe n'eft pas fans difficulté.
Tout ce que je prétends c'eft que lors qu'on
prête ane fomme pour l'employer utilement,
foit dans le commerce, foit autrement, on
fe referve? ou du mgins on peut fe referver,
F é le
1^2 Traité
Iç domaine & la propriété, non des efpecer;,
mais de la valeur, en forte qu'en quelque par-
tie éts biens du débiteur que cette valeur
exifle, ellefoit, non au débiteur, mais au
creançier.r
On ne peut nier quecèqueje disnefepuif-
fe. C'eft ce qui paroit par l'exemple des com-
miffions. Un Commis fait ce qu'il veut des
cfpeces. Il les change, il en fait des achats,
il fait même tel achat qu'il veut, il prend des ^
étoffes, du vin, de l'huile, &c. Mais il n'eft
pas le maître de la valeun llnepeutniladon- -
ner, ni la diffiper. SeigTieur^ ton marc a fait-
dix autres marcs y dit le ferviteurde laparabo-.
le. Ion marc ^ dit il-, & non pas le mien, re-
connoiffant par là que le marc appartenoic»-
tousjours à Ton maître, quoi qu'il fe fût défait a
d'abord des elpeces.
Pourquoi ne pourroit on pas fe referver la^
fîmple valeur de ce que l'on -prête, puisqu'on
peut fe referver beaucoup davantage!, je veux-
dire tout ce que ce qu'on prête pourra gagner?,
Dans la parabole , dont je viens de rapporter
une partie, & le marc que l& maître avoit
confié à fon ferviteur, & les dix que le pre*
s^er avoit produits , étoient tous lu maître;
Pourquoi n'auroit il pas peu fe referver ia pro-i
prieté dei'un, en abandonnant les autres a*
îerviteur.
Enfin le tranfport de -la propriété ne fau-
îQitfe faire que par un aâ:e de la volonté du i
propriétaire , qui y renonce* s'en dépouille» >
éè^n inveftjt le debiteurv Sidoncle proprie^
a^H^neiaic-pas çe^C g^e:^ /J.ç^renoocepas j
de V Intérêt. i%%
à la propriété de ce quieft à lui, s'ilveutpo^
fitivement le contraire , s'il fe rcferve cette
propriété, qui ne voit que la chofe doit ne-
ceffairement demeurer à fon piremier maître?
Ainii demander fi le créancier peut fe refer-
ver la proprietéde ce qu'il prête, c'efldeman*
der s'il peut vouloir qu'elle lui demeure, c'eft:
demander s'il eft libre, & maître de fes
adions.
Il eft donc certain que ce que je pofe n'eft
pas impolBble. Ainfi tout le réduira favoir ;
il cela fe fait. Or c'eft ce qu'il n'eft pas diffi-
cile de décider. La valeur de ce qui a été pré-
té fubfifte tousjours. On fait où elle eft. Oq
fait qu'elle eft entre les mains du débiteur.
Qui peut douter qu'elle n'appartienne à quel-
qu'un } Mais à qui eft ce qu'elle appartient }
Ce n'eft pas au débiteur. Si le débiteur en
étoit le maître, il pourroit e» difpofer com-
me il lui plairoit. Il pourroit la donner, la
ûiiïiper, la jouer, ce qu'il eft certain qu'il ne
peut. Il faut donc necelfairement qu'elle ap-
partienne au créancier, & ceci eft d'autant
plus inconteftable, que le créancier peut en
difpofer comme il lui plaira, & qu'on vient
de voir que le débiteur ne le peut. Il peut ea
faire prefent au débiteur même, ou à quelque
autre-. H peut.le la faire.rendre. Il peut la
céder , la dépenfer, &c.
Qu'on ne me dife donc plusquelapropric'^
té eefle , & s'anéantit dés que la chofe poflc-
dée ne fubfifte plus. Elle ceffe, je l'avoue;,
& s'anéantit, fila chofe ne fubûftee» aucun
< iensA ; qL ea elle jnéine> ni dans ik valeur.
1 34 Traité
Mais ù. les efpeccs étant détruites ou aliénées,
la valeur fubiafte, fi on fait où elle eft, y a-t
t-il quelque chofe d'abfurde à dire qu'elle ap-
partient à quelqu'un? Et fi elle appartient à
quelqu'tin pourquoi ne fera ce pas à celui qui
«n étoit maître avant le prêt, & qui n'a pas
prétendu s'en dépouiller en prêtant-?
C H A P I T R E^ XIIL
RecapitHtation d^ ce quona feu vmrdamhs
€hapstr^s precedens,
IL eft donc certain que nôtre preuve fubfisf-(
te> & que les objeâions des Cafijiftes nt(
la détruifenr, ni nerafFoibliffcnt. L'inté-
rêt reffemble trop au louage pour lailTer croi-
re à ceux qui y feront quelque attention, que
le premier foit criminel fi le fécond eft jufte
& innocent. Neantmoins pour mettre cette t
vérité dans un plus grand jour je vaila redui-i
duire à un certain nombre de propofifions,
«n partie évidentes, & en partie prouvées
dans les chapitres precedens.
I. On peut fe faire payer lUifage d'une chofe .
utile y éf dont on fe referije la propriété. Cette c
propofition eft évidente, & le contrad de
louage n'a que ce feul fondement, il feroitin-
jufte, fi cette propofition étoit faufle.
II. On feut employer r argent à de t^h uJageSy
que ^QÏ qu'm s^endefajfei la valeur^ ou l^equi-
de r Intérêt, 3^5
valant y fuhjifte tousjours , ^ demeure entre tes
mains de celui qui en fait cet ufage. Cette pro-]
\ pofition n'eft pai5 moins évidente que la pre-
rmiere, & le commerce en cft une preuve fen-
\ fible & demonftrative.
, 1 1 1 . O» peut prêter fin argent fius <ette con^
\ dit ion exprefe, que celui à qui on le prête l*£m^
' ploie à l'un de ces ufages qui le laijfent fuhfifier
'' dans l'équivalent. C'eft ce qui fe fait tout les
I jours, & perfonne ne le condamne.
I IV- En prêtant fin argent de cette manière ^
j ^ fius cette condition , on peut fi refirver lapro*
iprietéje ne dis pas des efpeces^ mais délavaient
de ces efpeces. C'eft ce que j'ai fait voir dans
I le chapitre précèdent.
V. On peut fi faire affeurer <e qu^an fe rejer^
nje 5 fans en perdre la propriété. En effet le trai-
té d'aflaurance tranfporte fî peu la propriété,
qu'on ne fait affeurer ordinairement que les
i chofcs qu'on veut conferver, & qu'on ap-
préhende de perdre.
I V L I^^ débiteur peut auffibienqu*un autre afi
Ifeurer ce qu'on lui prête. Ceci eft évident. Car
I pourquoi celui qui a la chofe entre les mains,
I ne pourroit il pas l'afleurer, auflî bien que
I celui qui ne l'a pas? D'ailleurs le depofitaire,
le locataire, le^ommodataire, le font quel-
I quefois. C'eft même ce qui fe fait tousjours
\ ^ans le mutuum. Pourquoi ne le pourroit on
) pas dans les prêts de la nature de celui dont
. nous parlons?
VIL Cet équivalent de ta Comme prêtée^ qui
demeure entre les mains du débiteur -^ peut lui étr^
mUe\ en fme qu'il profite de Fujage que k prêt
. 1-^6 . Traité-
iùi donne le moyen cC en faire. C'eft ici eîTcoie
une chof^ qu'on voit tous les jours, ôc le
commerce en eflj non feulement un exem-
''plè , 'ipais une preuve , à la^iieile il eft icopoï"-
fible de fériilrer. '
Y 1 II . C^^ uj^g? peut, être mis à prix. Pour-
quoi" ne îê poufroit il pas, " puis que le refte
dQS diofes utiles y efl mis cous les jours, quoi
qu'il y en ait un grand nombre qui ne font
pas moins incertaines que celle ci ?
IX. JLe créancier peut exiger jufiement ce prix.
Pourquoi ne le pourroit il pas , s'il eft vrai î.
"qu'on peuîTeiaire payer i'ufage d'une chofe
utile, (^ dont on s'eft refervé la propriété,
comme on le peut par la L propoficion ; s'il
eft vrai il. que ie créancier s'eft refervé la
propriété de ce qu'il prête, comme il paroic
par la IV. prop.oiitiôn ^ s'il eu vrai enfin que
cet ufage eà utile au débiteur^ & peut être
mis à prix , comme il paroic par les propor-
tions V II '& VI I F ;v . ^
X. Ce prix n'eft autre choje que Tinter et. QtX:-
té proportion encore eft inconteftable, car
elle n'eft autre chofe que la définition de l'in-
térêt, & cette définition étant un£ définition
du mot , efl abiuraire. . , I.
XI. J>onc on peut exiger rinterét. Cette con-
séquence eft: neceflaire , & on ne peut la nier
en admettant les propofitions qui la pré-
cèdent.
Il faut feulement ajouter deux chofes. La
première que quoi jen'aye parlé que de l'ar-
gent ? je n*ai pas prétendu exclurrele refte
4es cj^ofcs C[iij fe coûfunjent en, qycïgue forte
de f Intérêt, 1,37^
par leur ufage , le blé , le vin a Th uil'e , les épice-
ries,Ies étoffes , &c.Je mets tout dans un même
rang , pourveu feulement qu'on prête ces cho-
fes, non pour les confumer, mais pour lès
mettre dans le commerce. J'avoue en effet
qu'on ne peurftipulei un intérêt lucratif du
préc qu'on fait^ par exemple du blé qu'on
n'emprunte que pour s'en nourrir. Maisfion
l'emprunte pour le revendre, & y profiter,,
on le peut de même que de l'argent, pour-i.
veu que d'ailleurs on nelemette pas à un trop.
haut prix.
L'autre chofe que j'ajoute, c'eft qu'on ne
doit pas s'imaginer qu'il ne foit permis de
prendre intérêt, que de ce qu'on peut mettre
dans le commerce. On le peut aufS-de tout
ce qui donne au débiteur le moyen défaire
quelque profit, de quelque nature qu'il foit.
Par exemple lors qu'on achette une maifon,
une terre, un champ, une vigne, &c. On
profite de ces differens achats. On habite dans
la maifon , on jouit d^s revenus de la^ terre,
on recueille les fruits de la vigne, ou du
champ, ôcainfîdu refte. Par confequent fi
I on fait ces achats de l'argent qu'on a em«
! prunté, cet argent a un ufage utile, & quiii
demande même moins de foins , & eâ expo*
fé à moins derifquesquele commerce. Airiff
il n'y a point de doute que celui qui a prê-
té cet argent, ne puiffe s'en faire payer
|!^interêt.
Je dis la même chofe du blé qu'on prête;
pour le femer, de ce qu'on prête à un. artir
TAU pour achetter d^s outils > & generale--
mc9t--
15S TraîPi
ment de tout ce qui donne au débiteur le
moyen de gagner& de profiter. Ainfi la gran-
de régie qu'on doit fuivre pour favoir quand
c'eft qu'on peut prendre un intérêt lucratif,
c'eft de voir quand c'eft que le débiteur pro*
fite du prêt qu'on lui fait. S'il n'en profite
point, cet intérêt eftfnjufte, & ufuraire. S'il
€n profite, il peut être permis & innocent,
j!)OurVéu qu*il ne manque pas des autres con-
ditions que j'ai indiquées, & que j'explique*
rai dans la fuite.
eHAPITRE XIV.
Oh ?Qn confirme te quon vknt de dire par
la conjîderarton de ce i^H* an appelle leçon*
jraSi des trois contra6is,
0)k n'aura aucune pêne à convenir de ce
que je viens de dire, û l'on confidere
que le traité que je propofe n'cft pas dans
le fond plus injufte qu'un autre, que la plus-
part des Cafuiftes de la communion Romai-
ne regardent comme IegiriïT>e , & qui l'eft,.
ce me femble (ans difficulté C'efl: celui qu'on
appelle le contraâ des trois contrâ<Sts. Voici
ce que c'eft.
J'ai de l'argent contant, que je ferois bien
âife de faire valoir. Je n'entends pas le com-
merce, mais je m'adrefleàunnegotiant, qui
a la r'Cputati^n de l'entendre. Je lui remets
moo
de r Intérêt. 139
argent entre les mains, à condition que nous
partagerons également le profit qui en pourra
revenir. Ce premier contrat eft jufte> & il
n'y a perfonne qui le condamne.
Quelque temps après nous en fiiifons un
fécond. Ce Négociant eft bien aife de n*étre
pas obligé à me découvrir le lecrct de fon com-
merce, & le véritable état de Tes aâFaires. Il
m'oâre de me fiaîre parti de ce profit incer-
tain que je puis retirer du fonds , que je lui
\ «i mis entre les mains. lien prend les rifques
fur foi, & s'obligea me rendre annuellement
dix pour cent. Ce fécond traité n*eft pas
i moins innocent que le premier, & je ne vois
I pas ce qu'on y pôurrôit trouver à redire.
D^nsce fécond traité le Negotiant n*eft
que mpn Commis. Il fait feulenàent valoirle
fonds que je lui ai confié. Ainû fi ce fonds fe
! perd c'eft pour mon conte. Cela me fait quel-
I que pêne. Je propofe à ce Commis, qui à
; ce fonds entre les mains , & qui doit favoir ce
qu'il en fait, de me l'aïïèurer. Il y confenjc
j moyennant cinq pour cent > queje lui donné
: par an. Ce troifiéme traire eil encore très
i innocent, & il eft malaifé de dire ce qui peut
I ie rendre fufpe<5t.
-" Ces trois contrats ainfi faits il me refte
cinq pour cent fixes & arrêtés , qu'on peut
appeller intérêt, profit, revenant bon, ou
ce qu'on voudra.
On demande maintenant pourquoi faifant
innocemment ces trois contrants en divers
temps, & les uns après les autres, on n«
pourroit pas les faire tous à la fois. On de
maa-
î*4P Traité^ ^
mande pourquoi ce Marchand & mornepott?-.
vons pas traiter d'abord, & fans circuit fouf i
ces conditions , que je lui métrai cette fom» •
me entre les mains pour la faire valoir dam -
le commerce, qu'il me i'afleurera contre tous
les riiqu es auxquels elle va être expofée, ôt
que cette affeurance déduite il me donnera
cinq pour cent pour tout le profit que j'^n puis
prétendre. On demande, ,dis-je, ce que ce
contraâ-peur avoir de plus criminel que lei tj
trois dont j'ai parlé faits en divers temps. J'a- !
voue que quelque effort que j'y fafle je n'y
puis rien appercevoir où je voie la plus legc-
,re pmhre d'injuftice. ^ -.,; ; -jr r- . . ; .1:
On peut confirmer tout ceci par cette cou*
fideration, qu'après avoir fait le prejnier trai-
te ivec celui à^qui j'ai confié monargeRt^ je
puis faire les deux autres avec un tiers, n'y
ayant point de doute que ce tiers ne p.uifle d'un
coté m'affeurer le fonds , c'eft à dire caution-
ner, tiion débiteur, Si de i'autre me faire par-
ti du pirofît. Et fi un tiers Je peut , pourquoi
rafTocié lui même ne le pcHirroit il pas ? ■
Je fai ce que Soto oppofe à ceci. Il dit qu'à
la vérité on peut faire, les deuxderniers traités
après le premier, mais que fi on les fait le
f^remier ne fubfiâe plus. Ce n'eft plus une
îociQtéy comme au commencement , cgr,
dit il , il efi: efîentiel à la focieté que le péril
foi t égal pour Tun & pour l'autre des aflbciés^
& ici. il eft tout d'-un -coté. -
Mais Soto fe trompe fans doute lors qu'il
^aÇTeure qu'il eft eflentiel au contrat de focie-
f.é quc.ie péril foie égal pour les affociés. Le
droit
de r Intérêt. 141
'iroit Romain décide formellement le contrai-
re. Voici les propres termes de la loi 29. ff.
fro focîo. lîacoirifocietatempoffe^ uinulliuspar^
•tem damni alter Jentiat y lucrum vero commune
pt , CaJJtus putat , quodita demum valehit ( ut ^
iSabinus fcribit ) fi tanti fit a^era^ quanti ', dam"
num éfiy c^(f .
J'ajoute que quand même ce queSotopre-i
tend feroit véritable, il s'enfuivroit tout au
plus que ce ne feroit pas ici un contraâ: de
îbcieté, mais il ne s'enfuivroit pas que le cofi-
trad fût injuile. Cependant il importe peu
! quel nom. on lui donne pourveu qu'on le laifTe
tj fubfifter, & qu'on avoue, ce qu'en effet on
Il i;îe peut nier , qu'il cft innocent.
! Soto ajoure une féconde raifon, maiscom-
(I me je l'ai détruite dans l'un des cîiapitres pré-
flcedens, il n'eit pas nece0aire de s'y arrêter.
I Je dirai feulement que û ce contradt efl pér-
il mis^ je ne voi pas ce qu'il y peut avoir de
j criminel dans celui qui porte flipulationd'in-
ti terét. Car ou ces deux contrats ne font dif^
i ferens que de nom, ou s'il y a quelque
;, diftinûion, l'un n'ellï|>as moins jufte que
^ l'autre. Ill^
. Toute la différence qu'il y a c'efl que l'un
eft fondé fur Tufage que le débiteur fait de
ce qu'on lui prête, & l'autre fur le profit
qu'il efpere d'en retirer. Mais comme il ne
peut retirer ce profit que par le moyen de Tu-
îage, & que je ne propofe de faire payer cet
ufage, que parce que je prefuppofe qu'il peut
donner du profit , on peut dire que la diffé-
rence conûfle plus dans les termes que dans le
Ïq# de la chofe même. Fi-
14* TV^iié
Figurons nous pourtant qu'il y en ait quel-
qu'une. Qi^elle injuftice y peut il avoir à re-
tirer quelque chofe d'un ufage qui doit don-
ner du profi*:, s'il n'y en a point à prendre
une partie du profit qui doit revenir de cet
ufage? Commenr pourja-t-on, je ne dirai pas
prouver loli^ement, mais comprendre, que
n'y ayant point d'injuftice dans le fécond > il
y en ait quelqu'une dans le premier ?
C H API THE XV.
Que ce ^»'o« enfeigne touchant lesrentescofjfi^
tUnées confirme la même chofi»
/^N peut encore confirmer tout ce que je ;
^^ viens de dire par l'exemple de ce qu'orfi
appelle rentes conftituées. Voici ce que'!
c'eft. Un homme qui a un bien immeuble,
abefoin d'une femme, par exemple de cent
écus. Pour les avoir il s'adreffe à quelqu'un
qui a de l'argent, &|I0Î offre de lui érablir
fur ce bienimmeubje qu'il poffede, une ren-
te annuelle de cinq écus, qu'il s'obligedelui
payer ,^ pourveu que l'autre lui conte prefen-
tement cent écus.
Toute l'Eglife Romaine approuve ces for-
tes de eonftitutions. Le droit Canonique les
autorife, & les Cafuiftes les plus rigides leà
recommandent , 6t fouhaittent qu'on les fubf-
tituë à tout ce qu'ils appellent contradyifu-
de rinttrét. 143
raires. Mats il importe abfolûment de favoir
qu'ils ne les permettent qu*avec de certaines
refervesa qui en rendent Tufage affés limité.
Ils en content jufqu'à quatorze, dont les
principales font I. Que ces rentes foient éta-
blies fur des biens immeubles, c'eft pourquoi
ils condamnent les rentes purement perlbn^
nelles, & celles qu'on établit f^Jr l'argent ex-
pofé au commerce, II. Q^ecebien immeu-
ble, fur lequel on met cette rente, donne
efFeâiivement le moyen de la payer. III. Que
le bien immeuble venant à périr par un cas
fortuit , la rente s'éteigne d'elle même ^ <é*
ipjo faùio con.me on parle. IV Qu'il foitau
pouvoir du débiteur d'amortir la rente tou-
tes les fois qu'il lui piaira, en rendant le prix
qu'il en a reçu , fans que le créancier ait le
même droit.
. Gn regarde toutes ces conditions comme
ueceflaires, ôcPieV a défendu exprelîement
d'en omettre aucune. Mais il y a deuxchofes
à remarquer là defTus. L'une que la Confti-
tution de Pie V. n'eft reçue, ni en France,
ni en Allemagne, ni aux Pais bas, nimém*
en Sicile. L'autre qu'on ne croit, ni en ai^^
cun de ces endroits ni ailleurs, que lanecct
fité de ces conditions vienne du droit natu-
rel, mais feulement du droit pofitif & Ec;-^
clefiallique.
On tient en premier lieu que félon le droit
naturel un Marchand & un artizan peuvent
auffi bien conftituer une rente, l'un fur fon
commerce, & l'autre fur fon travail, qu'un
bourgeois fur fa métairie , ou fur fa maifon.
Ef
:I44 Traité
Et en effet fi ce Marchand & cet artîzan en-
trant dans la focieté civile ont peu affujettnr
ce même commerce, & ce même travail, aux
impofitions, dont le Souverain , quel qu'il
foit, les pourra charger dans les occafions,
pourquoi ne pourroienr ilspas les affujettirau
payement d'une rente, dontil neleur eftpass
impoflSble de s'affidAchir? *
Je dis la m/me ^hoiè des rentes purement
perfonnelles. Si ^es Princes peuvent iropoferi
des tributs perfonnels, files fujets ont peu s'y)
foûmettre fans violer la loi naturelle, fi mê-
me cette loi ne df::feHd pas à un homme libre(
de fe rendre efclave , comme' tout le mondè(
en convient, ne faut ilpasneceflairementres-'
conoître que les rentes perfonnelles n'ont
rien d'injafte, & de contraire au droit
naturel?
On peut encore confirmer ceci par cettei
confideration. On convient que les DireCr
teurs des Monts de pieté» qui manquent de(
fonds pour fournir, foit aux frais necefiaire*,i
foit même aux prêts, pour lefquels on les
a établis , peuvent en prendre en érsbîifîant de^i
rentes fur les Monts mêmes. C'efi; ce qui fëi
pratique par tout. Voyês FlateL part. 3. cap
4. ». 657. ^\ 658. Mais qui efl: ce qui payé(
ces rentes, que les povres, qui emprunteriti
de ces Monts à gros intérêt.^ Et ces povrés^i
que peuvent ils obliger que leur travail , oui
pour mieux dire queïeur mifere?
On ne peut donc foûtenir qu'il y ait quel*
que chofe d'injufte, daris les rentes établiei'
foit fur les perfonnes^ foit âir le travail j
aindl
iel4
I
dsV Intérêt, 145
ainfi il eft évident que c'eft le feul droit Ca-
nonique & Ecclefiaftique qui les condamne.
Je dis la même chofe de la permiflion qu'on
donne au débiteur , & qu'on refufe au créan-
cier, d'amortir la rente toutes les fois qu'il lui
plaira.Cette dirpofition eft vifiblementdudrcit
pofitif. Le droit^naturel n'a rien qui empêche
I. Que les rentes ne puiffent être perpétuelles,
pourveu que les parties en conviennent. Il
Que quand même elles feront perpétuelles
•dans leur établiffemenc le même confente-
ment qui les a établies ne les amortifTe. III.
^Qu'on ne puifîe les établir pour un certain
temps fixé & déterminé, par exemple pour
dix ouvingtans. IV. Qu'on ne puifle les éta-
blir pour tout le temps qu'une perfonne vivra.
C'eft ce qu'on appelle rtf»/«i;/rf^ffw. V. Que
le débiteur ne pulSe fe referver la liberté de
les éteindre, même fans le confentement du
Créancier. VI. Que le créancier ne puiiïe fe
faire la même referve.
Tout cela eft également conforme au droit
naturel , & fi on en convient volontairement,
le traité qu'on en fait eft fans difficulté valide
& obligatoire. Mais cela pofé je demande fi
la rente conftituée, telle que la loi naturelle
la permet, a quelque chofe, foit de plusjuf-
te, foit même de plus doux, & de plus fa-
vorable pour le débiteur , que le contraét d'in-
térêt. N'a- t-elle pas même quelque chofede
de bien plus dur ? En effet nous ne permet-
tons de prendre intérêt que de l'argent qii'oa
frète afin qu'il foit employé à des ufages uti-
les ôc lucratifs ^ & on permet d'âchetter des
G rentes
1^6 Traité
rentes fans s'informer de Tufage que le ven-
deur fera du prix de la rente dont il fe char-
ge. Ainfi la rente eft bien plus propre àachç-
ver d'abîmer les miferables, que l'intérêt.
Je ne fai même fi on ne pourroit pas foû-
tenir que la rente, telle que les Cafuiftes
avouent que la loi naturelle la permet , n'ert
autre choie qu'un intérêt affranchi des limi-|
rations & des reftridions que nous y ajoû- 1
tons. En effet l'intérêt n'efl autre chofe qu'u-
ne rente, qui peut être éteinte lors qu'il plai-
ra à l'une ou à l'autre des deux parties,* ou
s'il y a quelque différence, elle efl fi mince
& fi déliée, qu'on ne la voit point.
CHAPITRE XVI.
Ouelqties conjideratiom qui confirment la mê-
me chofi'
ON peut ajouter encore quelques refle-
xions, qui peuvent donner du jour à ce
que j'ai dit. La première fe prend de cet
endroit de la loi , qui comme on l'a déjà,
veu, permettoit aux Ifraelitcs de prendre in^
terét des étrangers riches , & accommodés.
Il n'y a point de doute que cet intérêt que
Dieu permettoit, ne fût un intérêt lucratif^
car il n'eft pas -concevable qu'il défendît je
compenfatif , ni à l'égard des étrangers po-
yres, ni à l'égard des Ifraelitcs riches. S'il
mm
i âe l^ Intérêt. 147
. l'eût défendu, il auroic autoriféles injufl:ices>
n'y ayant rien de plus injufle que de profiter
aux dépens d'autrui. Mais fi Dieu permettoit
l'intérêt lucratif à Tégard de quelques uns,
s.n'â-t-on pas lieu d'en conclurre qu'il n'a rien
: d'injufte enfoi, & qu'on peut innocemment,
[ foit le prendre, foit le ftipuler?
\- II. Il eft difficile de dire quelle in juflice il
y peut avoir dans un prêt à intérêt, tel que
; Calvin le propofe dans une de fes Epiftres.
|.I1 faut fereprefenter deux hommes, dontî'un
\ foit incomparablement plus riche que l'autre,
i mais avec cette différence, que le premier
; ayant tout (on bien en fonds de terre, le fe-
\ cond ait le fien en argent contant. Le pre-
mier trouve roccaûon de faire une acquifition
confiderable, qui eft fort à fa bien feance,
l mais qui n'accommode poit le fécond. Le
i premier prie le fécond de lui prêter le prix de
; îa terre qu'il veut achetter, & promet de lui
en payer un intérêt qui n'excède pas le revenu
de ce qu'ilachette. Cela s'exécute, & de cet-
te manière le riche jouît pendant un certain
;temps de fa terre, & en paye l'intérêt à l'au-
tre. Je demande ce qu'il y peut avoir d'injuf-
jdans ce taité. Ote t-on au^ riche quoique ce
foit qui lui appartienne? Bien loin de le faire
on lui donne le moyen d'aquerir ce qu'il n'a-
îVoit pas. On ne lui fait donc point de tort,
tj& ainfi ce traité ne fauroit être criminel.
!5 Je dis la mémechofedes Marchands. Qu'on
s'en figure un qui entend admirablement le
commerce, mais qui n'a point du tout de
fonds pour s'y appliquer. Quel tort lui faic
G 2 oa
14^ Traité
un en lui prêtant une fomme, qu'il pourra
faire valoir de telle forte, qu'il en retirer*
trois ou quatre fois plus qu'il ne payera d'in-
tcrét ? Combien n'en voit on pas qui bien
loin de fe ruiner par là s'enrichiffent-? Qui
ne voit même que le commerce ne fauroit
iubfifter Tans ce fccours ?
II I. Perfonne ne condamne le cautionne-
ment* & perfonne ne s'avife de foûcenir qu'il î
y ait de i'injuftice, foit à l'exiger, foit à l'ad*
cepter. Il eft pourtant vrai qu'à confiderer las
chofe en elle même il a quelque chofe de biear
plus dur, & de bien plus choquant , quel'ifii-
terét. L'intérêt ne confifle qu'à faire part dm
.profit que le prêt a donné le moyen de faire,
il ne confifle, dis-je, qa à en faire part à celui
de qui on a reçu ce fccours , ce qui efl fi vi^
fiblement raifonnable, que la fimple reco-)
, noiffance devroit y porter, & qu'en efifetil
faut être extrêmement interefle pour ne lei
pas faire de foi même, ôc de fon propre mom
yement.
Par le cautionnement au contraire on pay«)
ce qu'on n'a point emprunté. Un autre en a
fait fes ufâges, bons ou mauvais. Il l'a diffi-
pé, il s'en eft entretenu , & en a entretenu fî
famille. Mais pour lui, qui ne s'en eftjamtii
prévalu le moins du monde , il faut qu'il l
rende, il faut que pour expier rimprudenc
& la mauvaife condui^:e d'un autre il tomb
d^ns la mifere ôc dans l'indigence, lui ôc f(
enfans. Peut on nier quececineparoiflfetoi
autrement oppofé à l'équité naturelle, qi
l'intérêt? Cependant perfonne ne IccondaD
de r Intérêt, 14^
ne, & tout le monde fe déchainccontrerin-
tèrét. Peut on nier que le préjugé n'ait plus de
part d^îs ce procédé , que la lumière ?
IV*. Enfin tous les Cafuiftes trouvent bon
qu'un homtne, qa'un autre prie de le caution-
tionner, fe falTe payer pour le faire. Ils di-
fent que le danger auquel la caution s'expofi
de payepour le débiteur peut être mis à prixe-
comme le relie des chofes, & qu'ainfî il n'y
aérien d'injufte, foit à exiger ce prix, foit à
le prendre. Mais fi cela eft vrai, comme il
l'en fans doute, quel mal y peut il avoir à
prendre intérêt d'un homme à qui on prête
fans caution ? Ne peut on pas lui faire le mé-
jiie parti que la caution lui feroit? Ne peut
on pas prendre pour foi ce qu^il donneroic
^àr cette caution?
I Tout cela me paroit certain, & je ne
jvoi pas fur quoi on fe pourroit fonder fi^ on
{entreprenoit de le contefter. Ainfi je ne m'y
[arrêterai pas davantage.
G 3 C H A^
15*0 Traite
CHAPITRE XVir.
Si lors que la chofe prêtée vient à fe perdre
cette perte doit tomber tiniqttement fur le
créancier,
AVant que de paiïer à la confiderâtion
du dernier titre fur lequel on peut fon-
der la juftice de l'intérêt, il n'y aura
point de mal à dire un mot fur une quefttôn
qui nait de ce que je viensde dire. J'ai parlé
jurqu'ici de ce qu'on met entre les mains des
Negotians , pour le faire valoir dans le com-
merce. Il eft ordinaire de voir que ces Ne-^
gotians bien loin de le faire valoir, comme:
lis i'efperentj viennent à le perdre. Le vaijp-
feau fur lequel ils mettent leurs marchandi- ■
îtSi fera naufrage, ou fera pris par des Cor-
faires pendant la paix, ou par des Armateurs
en temps de guerre. S'il arrive à bon port,i
l'infidélité d'un CommilTionaire, ou la ban-'
qaeroure d'un Marchand, qui aura achetté :
ces marchandifes, empêchera qu'on n'enfoiti
payé. Si on l'eft on fera du prix de ces mar- ■
chandifes un autre achat, qui deviendra mau-
vais par quelqu'un à^s accidens que j'ai indi-
qués. En un mot il y a mille voies par lef '
quelles ce qu'on mer dans le commerce peut t
fe perdre, & fe perd même tous les jours.
Lors que cela arrive on demande fur qui c'ell \
que cette perte doit tomber.
Quel-I
de V Intérêt. 151
Quelques uns de nos Théologiens veulent
qu'elle tombe uniquement fur le créancier,
& iis croient qu'il y a de l'injuftice à préten-
dre que le débiteur foit obligé de payer, foit
les intérêts, foit même le capital, lorsqu'il
n'en profite point. Mais il leroit à fouhaittçr
que ces Auteurs fe fûfTent expliqués un peu
davantage. Pofons que leur fentiment foie
univerfellement reçu, &pa{ïeenforced6loï,
en forte que lors qu'on prête à desNegotians
on ne puife leur rien demander, fi c^qu'on
leur prête vient à périr. Daas^cette; fiippofi-
tion veut on que le créancier ne puifîe ftipu-
ler que l'intérêt ordinaire de cinq, ou defix
pour cent.^ Ou permet on de le proportion <
ner aux rifques auxquels on &'expofe, ce qui
pourra faire monter cet intérêt jufqu'à vingt
cinq & trente pour cent?
Sï c'eft le premier il efl; certain que dire
ceci, & défendre abfolûment de prêter à
ides Negotians c'eft la même chofe. Car en-
fin il faudroit qu'un homme qui a de l'argent
à prêter eût perdu le fens, s'il s'avifoit de le
colloquer à un intérêt de cinq ou de fix pour
cent, en prén-ant fur foi tousies rifquesdont
j'ai parlé, & tous les autres femblabies qu'on
y pourroit ajourer.
iVIais imaginons nous qu'il Te trouve àts
créanciers afifés imprudens pour faire un tel
prêt. Y a t-il de la juftice, ni à le propofer,
nia y confsntir.? Cinq ou fix pour centd'in-
kterét égalent ils dans une jufte eftimation les
r rifques auxquels on s'expofe? Mais il femble
que la plufpart des Théologiens ne content^
G 4. pour^
I5'2 Traiié
pour rien rinjuftice, pourveu que ce foit le
CFeancier qui la foufFre* Ils ne font effrayés
que de celle qui tombe fur le débiteur: Au
lieu qu'il faudroit tcHir la balance droite, &
ne favorifer^ ni le créancier pour faire tort
au débiteur, ni le débiteur pour faire tort au
créancier.
Que fi on permet de proportionner l'inté-
rêt aux rifques, coofime on fait dans lescon-
traâs de groiïe aventure, j'avouerai que le
tr^aité qu'on propofe n'a rien d'injufte. Mais
je foûriendrai en premier lieu qu'il eft très in-
commode, & pour le débiteur, & pour le
créancier. Il l'eft pour le débiteur, parce pre-
mièrement qu'il e& rare que le commerce puif-
fefupporter un tel intérêt, Le profit n'y eftl
pas fi grand qu'il puifle refîer quelque chofej
pour le Marchand après qu'il aura payé vingt;
cinq ou trente pour cent d'intérêt.. D'ailleurs:
comme il ne feroit pas jufte que le créancier;
ignorât l'emploi que le débiteur donne à foai
argent, il faudroit que le débiteur lui découH
vrit le fecret de fes affaires, à quoi peu de Nc<
gotians voudroient fefoû mettre, parce qu'eni
effet l'ame du commerce c'eft le fecret.
Ceci encore feroit bien incommode poiœi
les créanciers. Ils devroient examiner tout>'
& veiller fur tout. Il faudroit même qu'iW
entendiCTent le fin du commerce de quoipww
de gens peuvent fe vanter. : ,
iVîais j'ajoute en deuxième lieu que dim
cette fuppofition onevalueroit les rifquesquei
le créancier prend fur foi, & on les compen^
feroit par le pie de rimerét qu'on lui permet-j
troi^
de r Intérêt. 15Î
!fôit de prendre. Mais fi on peut évaluer ces
rifques, & les compenfer par l'intérêt , lors
que c'eft le créancier qui s'en charge, pour-
quoi ne peut on pas faire la nîéme chôfe pour
le débiteur? Pourquoi ne peut il pas prendre
ces rifques fur Toi, & s'en dédommager par
la modicité de TinceTét auquel il s'oblige?
Imaginons nous par exemple que dans le-
premier de ces traités l'intérêt foit de trente
pour cent, en forte qu'on impute les cinq
au profit ceflanr, au dommage émergent, ôc^
au profit que le débiteur peut rerirer du prêt
qu'on lui fait, & les vingt cinq aux rifques
que le crearrcieT prend fur foi. Je demander
pourquoi le débiteur ne peut pas fe charger
de ces mêmes rifques* en épargnant ces vingt
cinq pour cent qu'il devrjoit payer à fon créan-
cier, s'il faifoit le premier traité, & ne lui-
en donnant que cinq.
Si le premier fe peut, je demande pour-
quoi le fécond ne fe pourroit pas. Je deman-
de même fi le fécond n'eft pas beau ccJup plu s^
naturel que le premier. Car enfin qui- peut
mieux fe châfgeT des rifques , que celui qui
à l'adminiftration de la chofe qui y efl expo-
fée? C'eft le débiteur qui dilpofe de ce qu'il
emprunte, & qui en fait les ufages qu'il trou-
ve à propos. Rien n'eft plus raifonnable que
de lui en imputer le fuccés. Il l'eftau moins
îaeaucoup plus que de l'imputer au-cr^ancier,
qui peut n'y avoir point de part, & qui quoi-
qu'il en foity en a d'ordinaire beaucoup moins
que le débiteur^
Pdur moi je ne voudrois adftreindre per- -
Qr-f- fonne^-
S54 Traite
fonne ni à l'un, nia l'autre de ces traités. Je
les croi tous deux également juftes, quoi
qu'inégalement commodes. Ainfi j'en laiffe-
rois le choix à ceux qui doivent les faire, ôç
leur permettrois de prendre celui des deuxv:
qui leur paroîtroit plus avantageux. >;
Au refte le traité étant fait^ la juftice per-i
met au créancier de fe le faire tenir dans toute
fon étendue. Mais ceci n'empêche pas que
la charité ne puiiïe l'obliger à quelque relâ-
chement, plus ou moins grand, félon l'état
<ie fes affaires , & de celles du débiteur. -
CHAPITRE XVIir.
Si le profit négatif efi nn fondement faffijaftt-
foHT prendre intérêt, ■
TOut ce que j'ai dit jufqu'ici tendoit ai
faire voir qu'il n'y a rien d'injufte a;
prendre un intérêt modéré des prérs^;
que l'on fait, lors que celui à qiii on les faiçr:
en doit profiter, acquérant par ce moyen ce :
qu'il n'acquerrôit point autrement. Mais il'l
y a une autre efpece de profit, qu'on peut :
appeller «^^^a-///, & qui confifte, non à ga-'
gner ce qu'on n'a pas, mais à ne pas perdre';
ce qu'on a déjà , ou même ce qu'on peut avoit- ':
dans la fuite, non à devenir plus riche, mai^^i
à s'empêcher d'être plus povre. Les prêts?*'!
^u'çn fait n'ont fort fou vent que ee feul ufa- •
de r Intérêt. 155
ge , 6c la chofe arrive en pîufîeurs façons".
Par exemple un homme doit une fomme
conliderabie, donc il ne fàuroic fe décharger,
éc dont il eft contraint de payer l'incerécàfix
pour cent. Je lui prête cette Ibmme à quatre
pour cent. Ainlî il ne gagne rien à la vérité,
mais il épargne annuellement deux pour cent
qu'il payeroit fans moi à Ton premier cré-
ancier.
\3^ autre eft pourfuivi par un créancier
impitoyable , qui va le mettre fur le carreau
s'il ne trouve le moyen de le fatisfaire. On
îui prête ce qu'il doit, ôc de cette manière il
demeure en poffeffion de fon bien qu'il al-
•loit perdre fans ce fecours.
Un t roifiéme a befoin d'argent, ôc n'en trou-
vant point eft contraint de vendre à vil prix
des marchandifes qu'il eft feur de vendre plus
chèrement quelque temps après. Lui prêtant
cet argent dont il a befoin, & dont il ne
j>eut fe pafTer , on lui épargne ce qu'il alloic
perdre fur ces marchandifes qu'il étoit obligé
de vendre.
On demafide fi danscesoccafionsj &dans
les autres femblables, il y a de Tinjuftice à
prendre intérêt. Pour moi il me fembie qu'il
n'y en a point. En effet fi on peut prendre
intérêt par cette raifon que le prêt qu'on fait
donne le moyen de Faire un gain poGtif , je
ne voi pas pourquoi on ne le pourroit lors
qu'on peut donner le moyen de ne pas per-
dre. Car enfin empêcher de perdre n'eft pas
rendre un moins bon office que d'aider à ga-
gaer. Ainû je ne doute pas qu'on ne puilîe
G 6 ap-
15^ Traité
appliquer ici tout ce que j'ai dit dans les cha<-
pitres precedens , &- que je ne répète pas pour
«'être pas long.
D'ailleurs c*eft ici , ou Tuaique , ou du
moins le principal fondement de Tinteréc
qu'on paye aux Monts de pieté, comme j'ef-
père de le faire voir dans la fuite. Ainfi à
moins que d'admettre ce titre il faut abolit
ces établiffemens fi utiles , & fi commodes
aux miferables.-
Je ne m'arrêterai pas davantage fur ce fujet,^
qui en eflFec ne peut avoir rien de difficile
après les reflexions que j'ai déjà faites. j€ re«
marquerai feulement que quoy que cette efpe-
ce d'intérêt foit auffi peu contraire à la jufti-
ce que la précédente , elle eft d'ordinaire :
bea^uçoup plus oppofée à la charité, Le„be-.
foin que celui à qui on prête a da fecours
qu'oa lui donne, eft tel fort fouvent> qu'il
oblige , ou à prêter fans intérêt > ou à fe
cotttemer de l'intérêt compenfatif > ce qui
n'a pas lieu auffi fouvent dans les prétsi
qu'on fait à ceux qui n'empruntent que.
^our profiter. Mais ceci n'eft pas de _ nette i
emm
^ Tînteréf, iff
C H A P I TRE XIX*
Quand cejl que l* intérêt eji injufte. Condition
necejfaires four empêcher qttil ne lefeit» ^
N dira peut être que fi tout ce que je
viens de dire eft permis, il ne reftera
^ point de cas où l'intérêt Toit inju{le,&
par confequent criminel. Mais c'eft là rnie
confequence que je n'ai garde d'admettre.
Car outre que l'intérêt peut être criminel fans
étie injufte> comme j'efpere de le faire voir
dans la fuite, il eft certain qu'il n'arrive que
trop fouvent qu'il efl oppofé aux loix mêmes
de la juftice.
Pour le voir plus diftinûement il faut fe
rcfïbuveair de la diilinâion que nous avons
faite, qui nous fert de guide dans tout ce
traité. Il y a un double intérêt, je compenjkt
tffôc Je lucratif. On peut mêrae y en ajoû^
ter un troiiiême, qu'on nommera mixte. Ù eu
celui qui refulte de l'union des deux, & qui
tend d'un côte à reparer les dommages cau-
fés par le prêt, &de l'autce à donner au cre»
ancier le moyen de profiter de fon prêt. Ce
dernier eft le plus ordinaire des trois.
L'intérêt compenfatif eft injufte lors^qu'il
excède le moins du monde les dommages
qu*il doit compenfer. En eflfet toutes les fois
fue rayant reçu on a un fol de plus qu'on
i^% Traité
n'auroit fi on n'avoit point prêté, on peut
s'affeurer qu'il eilexceffîf, & par confequent
ufuraire. D'où il efl; aifé de conclurre qu'il y
a de la contradidtion à vouloir profirer des
prêts que Ton tait , & à s'imaginer qu'on ne
prend qu'un fimple intérêt compenfatif. Ce
n'eft pas tout. Quand même on ne fe propo-)
feroit pas de profiter d'un fol , fi on fe pro
pofe, ou d'alTeurer par ce moyen ce qu'oni
préce, ou de s'épargner de la pêne & del'ei
barras j on tombera dans la même contradi^
,tion, tous ces avantagea pouvant être mis }
prix, ôc devant encrer en conûderation lori
qu'il 's'agic de fixer le pié de cet interércequj
demande une parfaite égalisé, toutes chofei
coniîderées de part ôc d'autre.
Il y a encore une autre c!>ofe à obferverfuu
' ce fujet. C'eft qu'il faut lâifiTer au débiteur li^!
choix des compenfations qu'il peut faire, Û
que pourveu que celles qu'il offre foient boosi
nés & fuffifantes, il eft jufcede s'en contea<i
ter, & il y a de la barbarie à les refufer. Pau
exemple s'il oftre «les gages, il ne faut pàç
lui demander des cautions. S'il offre des cau^
tions j il ne lui faut pas demander des gages^
& ainfi du refte. "^;
Mais les précautions ks plus necefîairéf
font celles qui ont pour objet, foie rinteref
lucratif, foit le mixte, car les mêmes foni
neceflaires pour tous les deux. J'ai touché
dans un autre endroit les conditions fanslef-
q-uelles je ne penfe pas qu'un tel intérêt foit
légitime. Mais comme je ne les ai, niprou-j
vêes> ni même êclaircies, il nY aura poiilt
de mal à le faire i^i*
de P Intérêt, I^^
La première elt qu'on ne foit pas tenu de
prêter gratuitement, comme il eft certain
\ qu'on peut l'être en plufieurs façons. On peut
l'avoir promis, & les promeiïes engagent,
comme je l'ai fait voir dans mon traité de la
iConfcience. On peut avoir reçu un pareil
I office de celui qui l'exige àfon tour , & alors
Ion doit le lui rendre, au moins par un prin-
. cipe de reconoiflance. Celui qui emprunte
: peut fe trouver dans une neceffité extrême
jd'un prêt gratuit. Plulîeurs encore prétendent
I qu'on eft tenu deprérer gratuitement à fespro-
iches, qui fe trouvent dans desneceffitésfim-
Hplcment preiïantes, ou même communes.
I La féconde condition eft que le débiteur
!s'oblige volontairement à payerl'interét qu'on
lui demande. Cette condition eft très necef-
: faire, car comme je l'ai fait voir dans mon
Uraité de la Confcience, tout contraâ:, qui
in'eft pas volontaire eft nul. Ainfifion forçoit
Je débiteur à s'obliger malgré lui, cette obli-
igation n'auroit point d'effet, & l'intérêt qu'oïl
Iprendroit de cette manière feroit injufte.
;j La troifiéme condition eft que le débiteur
idoive vraifemblablement profiter du prêt
I qu'on lui fait. Cette condition exclut du nom-
Jbre des prêts pour lefquels on peut ftipuler
tl'interéc, tous ceux qu'on fait à des perfon-
!nes qui doivent confumer & dépenfer ce
i qu'on leur préte,en forte qu'ils ne confervent,
[ni la chofe même qu'on leur prête, nil'cqui-
' valent. C'eft ce qu'on prouve par plufieurs
râifons> les unes fâufTes» les autres obfcures.
^ais
t4o Tr^té
Mais il me femble qu'on peut le démontrer:
par celle ci.
On ne peut fonder la juftice de l'intérêt lu-
cratif que fur l'ufage que le débiteur fait de :
ce qu'on lui a prêté, & en effet cet ufage:
ôté il ne refte point de titre en vertu duquell
on puifle exiger aucune autre chofe que le ca-
pital. Deux chofes pourtant font voir qu'il y
auroit de rinjuftice à fe faire payer l'ufa-
ge d'un argent qu'on a xonfumé en. s'en
(ervant.
La première qu'un argent confumé n'a plus>s
d'ufage. Comment feroit il pofllble de s'en fer--
vir lors qu'on ne l'a plus entre les mains* ni-i
phyfiquement , ni moralement, ni en foi , ,
ni en fa valeur ? Par confequenc faire payer r
un tel ufage> c'eft faire payer un pur néant. .
Imaginons nous que le débiteur ne rende^:
lé capital que dix ans après l'avoir dépenfé.,.
Imaginons aous que pendant ces dix ans ilvl
paye régulièrement l'intérêt. Que paye-t-il I
par cet intérêt ? Eft ce l'ufage qu'il retire de :
ce qu'il a emprunté? Et quelufage en retire--
t-il, puis qu'il ne l'a plus enaucun fens>
L'ayant confumé un moment après l'avoir em-
prunté ? Il eft donc vifiblement lefè , & le
traité par lequel il s'eft obligé à ce payement
étoit injufîè.
Ceci peut être éclairci par la comparaifon-^
du louage, & cet exemple eft d'autant plus i
juite que qui quecefoitne prétend que le
prêt à intérêt ait plus de privilège que le loua-
glL. On fe contente poufveu qu'on fafleîe mé^
5^e |ug$!^<^j^^ à^^ ces deuk contrats, Xmagi»
de rinterét. 1&%,
iikons nous donc qu'une chofe donnée à loua-
ge, vienne àfe perdre, foitpar un cas fortuit,
foie par la faute du locataire. Imaginons nous,
iqu'une maifon louée foit confuméepar unîn-
jcendie, ou qu'un cheval meure. Le louage
\ cefle dés que la cbofe louée périr, & le locateur.
ipeut bien dans de certains cas fe faire payer
ce qu'il a loué> mais il ne peut plus exiger de
louage dés le moment que ce qu'il a loué cefle.
d'exifter. Comment donc pourroit on fe faire
payer l'intérêt, c'eft à dire, le louage, d'un
argent confumé, & que le débiteur n'a
plus?
La féconde confideration quijuftifie lamé*î
me chofe, c'eft que pour pouvoir fe faire -
i payer i'ufage d'une chofe qu'en a prêtée, il.
i faut de toute neceflîcé qu'on s'en foii refervé
, la propriété. Car fi on en a perdu la proprie-
té onn'eft pas en droit de s'^n faire payet
l'ufage. Par exemple (à après avoir donné un
cheval à louage, & avant qu'on mel'aitren*
du, je le vends, ou en fais prefent, foit au
locataire, foit à quelque autre, dés ce mo-
ment la le louage cq^q-, & je perds le droit
de me le faire payer.
Il etl pourtant vrai que le creanciernefau-*
roit fe referver la propriété d'un argent qu'il
confent qu'on emploie à un ufage quile con-
fumé. Car outre que dans cette fuppofition
le débiteur en devient le maître, pouvant en
difpofer abfolûment % & com me il lui plait »
outre cela, dis-je, là propriété fuppofe une
chofe qui en eft l'objet, & dés qu'une chofe
cefle d'cxifter, elle n'âpparticnc plus à qui
que
î62 Traité
que ce foit.' Ainfî l'argent prêté de cette ma-
nière nefubfiftantplus, on ne peut s'en faire
payer l'ufage.
Mais, dira-t-on> n'efl ce pas profiter,
que de conferverfavie, & celle defesenfans?
On peut donc prendre intérêt de ceux qui
n'empruntent, que pour s'empêcher de mou-
rir de faim. Je n'admets point cette confe-
quence. Ceux qui empruntent pour ne pas
mourir de faim font dans une neceflîté extrê-
me du prêt qu'on leur fait, ôcainfi bien loin
qu'on puifTe leur demander l'intérêt, on ne
doit pas même exiger d'eux qu'ils rendent le
capital. D'ailleurs la vie n'eft pas une chofe
qui entre dans le commerce. C'eft un bien
trop grand 6c tropèxcellcnt pour pouvoir être
rriis àprix.
CHAPITRE XX.
Des deux dernières conditions necejfaîresfour
faire un tnieréî jtifte ^ légitime*
LA quatrième condition eft que l'intérêt
qu'on exige n'excède pas le profit que
le débiteur efpere de retirer du prêt qu'on
lui fait. Car û l'intérêt devoit excéder le pro-
fit, le traité feroit defavantageux au débiteur,
6c parconfequent injufte.
Enfin la dernière de ces conditions eft que
DUS quelque prétexte que ce foit> & de quel-
que
de V Intérêt. 163
^ue nature que foit Tinterét, qu'on prend,
:ompenratif, lucratif, ou mixte, onnepafTe
iamais tant foit peu les bornes marquées par
les loix, ôc par confequent qu'on ne prenne
rien dans les lieux où les loix le défendent,
& que dans ceux où elles le permettent, on
n'excède pas le pié qu'elles ont fixé. Car
comme on Ta prouvé ailleurs, quelque pofi-
rives, & quelque arbitraires, que les loix ci-
bles foient de leur nature, la confcience veut
gu'on les obferve, & qu'on s'abftienne de fai-
re ce qu'elles condamnent.
; Quelqu'un peut être s'imaginera, que ni
Icette dernière condition , ni les deux précé-
dentes, ne font nullement necefîaires, &
que la féconde fuffi t. C'eft alTés, dira-t-on,
que le débiteur s'oblige volontairement à payer
l'intérêt de ce qu'il emprunte, pour faire que
le créancier puifle le recevoir légitimement,
parce qu'en efiFet chacun eft maître de fon
propre bien , & peut en faire ce qu'il lui plait.
Ainû le débiteur difpofant en faveur diefon
créancier de l'intérêt qu'il s'oblige de lui payer,
celui ci en devient maître légitime, & le dé-
biteur qui s'y foûmet volontairement ne peut
fe plaindre qu'on lui fafletort, n'y ayant rien
de plus confiant que la maxime du droit qui
porte qu'on ne fait point de tort à ceux qui
confentent. Volenti non ft injuria. Il n'y aura
donc point de cas, où il ne ioit permis de
prendre intérêt.
^ Ce n'eft pas tout. Il n'y aura point d'inté-
rêt Il hautj & fi exorbitant qu'on ne puifle
prendre. Car puis que les loix civiles ne m'em-
pêchent
1^4 Traité'
pèchent pas de donner mon bien à qui il m©
plait> pourquoi ne pourrois- je pas payer à
mon créancier tel intérêt que je voudrai? Ce
que je lui conterai au de ia du pié fixé par
lesloix, ne fera- 1- il pas à lui, fi non pas
comme une chofe deuë en juftice> aumoinn
comme une chofe donnée, ôcparconfequent
acquife légitimement ? Car on convient qu'il
n*y a point d'acquifition plus légitime, que
celle qui eft l'effet d'une donation.
On concevra peut être plus diftindtement
tout ceci en difant qu'à la vérité les loix, foili
civiles, foit naturelles, donnent au debiteuii
le droit de ne payer l'intérêt qu'en de certain*
cas> 6c dans une certaine quantité, mais que
rien n'cmpéche que ce débiteur ne renonce
volontairement à ce droit , coçime on renoa-i
ce tous les jours aux autres»- oc que s'illefaiii
celui en faveur de qui iï y renonce^ ne lui
fait point de tort en acceptant fa rcnon-i
eiation.
Pour répondre à cette objedion il faut fël
refïouvenir de ce que j'ai dit dés l'entrée dai
traité de la Reftitution que la maxime qu'on
aous oppofe n'eft pas û univerfellement ve*î
ritable, qu'il n'y ait bien des cas où elle (é
trouve fauflTe. Elle ne peut fubfifter qu'aveo
yn grand nombre de l'imitations & de reftrie-;
tioûi , qui ne font pas de ce lieu. Je n'entou»^
cherai qu'une feule , parce qu'il n'en faut pas»
davantage pour refoudre cette objection.
On convient que cette maxime n'eft véri-
table, que lors que le confentement qu'ellei<
pafe eil tout à fait libre > & on convient en i
ffîémei
de V Intérêt. 1(^5
«léme temps qu'il ne Teft pas lors qu'il y a
de l'ignorance, ou delà contrainte. On con-
vient qu'un homme, qui ne confent à quel-
que chofe que par l'un ou l'autre de ces prin-
cipes, n'y confent pas librement, Ôcqu'ainfi
fon confcntement n'eft conté pour rien.
Il eft pourtant vrai que celui qui s'obligea
payer cet intérêt injufte ou exceflif , eft ordi-
nairement dans l'un, ou dans l'autre de az^
deux cas ou il ignore le tore qu'on lui fait,
I ou il eft forcé de le fouffrir, n'ayant point
|<i'autre voie pour trouver ce qu'il emprunte,
I & dont il ne croit pas pouvoir fepafler- Ain-
I il fon confentement eft nul , & ne juftifie
\ pas ce qu'il (buftre.
i; Mais, dira- 1- on, n'eft il pas certain que
\ la contrainte n'invalide les contrads que lors
qu'elle vient de celui avec qui on traite, Ôc
qu'elle ne fait pas le même eflPet fi elle vient
d'ailleurs ? Par exemple fi je promets une grof-
:fe fomme à un voleur, qui me tient is poi-
gnard à la gorge , c'eft le voleur même qui
m'y contraint, & ainlî le contraâ; eft nul.
Mais fi je vends à vil prix des marchandifes
que j'ai fur un vaifleau agité par la tempête,
Je contrad eft bon , parce qu'eneore que je
fois forcé à le faire par la crainte que j'ai que
ces marchandifes periflent , cette crainte ne
-vient pas de l'acheteur, qui n'eft pas la cau-
-fe de la tempête. Encore de même que celui
.qui emprunte foit forcé par fa neceffitéàs'o-
,bliger à un intérêt injufte, il n'eft pas à dire
,que fon confentement ne foit auffi bon que
5'il étoit ^biblûment libre, puis que ce n'eft
pas
-
l66 Traité
pas celui qui lui prête qui i*a jette dans cett<
neceffité.
Mais il eil aifé de répondre que celui qu:
emprunte n'eft pas feulement forcé à promet-
tre rinterét injufte, par le befoin qu'il a de
ce qu'il emprunte. Il Teft encore par le refus
que celui à qui il emprunte lui fait de lui prê-
ter qu'à cette condition. Ceci iuffit pour in«i
valider le confentement qu'il extorque de cet-t
te manière, & pour lui ôter le droit de(
s'en prévaloir.
Si ce que je dis n'étoit véritable, bien des
aâions que toute la terre condamne feroient
innocentes. Dan» un temps de famine les ri-
ches pourroient achetter pour rien les hérita-
ges des povres. Les Marchands pourroient i
vendre leurs marchandifes à un prix exceffif.r
Les monopoles mêmes n'auroient riendecri-i
minel. Qui empécheroit par exemple les Apo-
thicaires, les boulengers 5 les bouchers, oui
les brafleurs d'une ville, de s'aflembler, Ôa.
de convenir d'un prix exceflif , auquel ils?
mettroient, les uns leurs medicamens, les:
autres leur pain, & ainfi du refte .^ Ils ne for- -
ceroient perfonne à en achetter. Ils ne feroient i
pas d'ailleurs les caufes du befoin que chacun i
a de ce qu'ils débitent. Ainfî ils feroient dans
le cas de l'objedion. Touveroit on bon ce-
pendant qu'ils fiflent un tel monopole? Et
s'ils le faifoient, le Magiftratîefouffriroitil? '
Croit on de même qu'un Chirurgien, qui
paflànt dans une forêt y trouveroit un voyageur
percé de coups, & prêt à expirer, peut fans
injuftice lui refufer de bander fcs plaies, s'il
ne
de flvurù. i6i
ne lui fignoit une donation de tout Ton bien?
Etya-c-ilun tribunal dans le monde, où
i une telle donation ne fût caflTée? :..>.■.
; Il ne fuffi: donc pas pour faire un contrat
.valide que la contrainte qui porte à le faire
'Vienne d'ailleurs que de l'un des contradans.
Il faut encore que celui ci ne fe prevaille pas
de rétat où l'autre fe trouve, leforçant à trai-
ter fous des conditions injufles, parle refus
qu'il lui fait d'en accepter de plus raifon-
-nables.
C'eftlà pourtant ce que fait celui qui re-
'fufe de prêter qu'en ftipulant un intérêt in-
'jufte ou exceffif- 11 fe prévaut de la neceffiré
[OÙ celui qui lui emprunte 3 fe trouve de fefoû-
^mettre à toute forte de conditions. Il le force
■à confentir à celles qu'il lui prefcrit, par le
refus qu'il lui fait d'en accepter d'autres. Aiflli
ce confentement n'étant pas abfolûment li-
jbre, il nefert de rien.
! Mais, dira t- on , efl il impoffible que le de-
fbiteur conoifTe parfaitement tout fon droit ?
iEft il impoiSble que le conoifTantil y renon-
ce volontairement en faveur de fon créancier,
qui peut être fera plus povre que lui, & que
fans y être forcé par quoi que ce foit il lui
donne plus d'intérêt qu'il ne devroit donner
en juitice? Dans cette fuppofition le créan-
cier peut il le recevoir fans pécher ?
Je réponds que ceci n'a point de difficulté.
Chacun peut faire de fon bien ce qu'il lui
plait, & comme on peut le donner à ceux
de qui on ne reçoit rien, onpeutauffiendif-
pofcr en faveur de ceux de qui on à reçu
quelque
t6i Traire
quelque chofe. Tout confifteà favoir û cette
donation eft véritablement & abfolûment lî-
bre. Si elle l'cft, il n'y a rien à dire. Mail
pour peu qu'il y air, foit d^ignorancc,
foitde contrainte > elle efl: nulle ^ ôc ne to
de rien.
Rien donc n'eft plus jufte que les condi-
tions que j'ai marquées , & il n'y en a pai.
une qu'on puifle, ni négliger, ni rejetcer;
Quelle que ce foit qui manque, l'intérêt eft
vifiblement injufte & ufuraire. Mais il ie prc«<
fente fur cela diverfcs queftions à examinerc
Je vai les- parcourir en peu de mots daiîs Ici
chapitre fuivant.
CHAPITRE XXL
Oh l'on répond k quelques qHtftioni-
î. Ç\^ demande fi les conditions qu'bfr
^^ vient d'indiquer font auffi neeeflaires \
l'intérêt compenfacif, qu'à l'intérêt lucratif;
.& ce que c'eft qu'on doit oblerver, lors ? pfl>
exemple, qu'on prête àtsn humméqui veiit
dépenfcr & confumer, ce qu'il emprunie. |é,
réponds que ces conditions ne font necefièi
res qu'à l'intérêt lucratif. Le compenfatifafcii
fiennesque j'ai indiquées. Sur ce foîidementr
la jufticene s'oppofe point à ce qu'on pren*:
jie un intérêt compenfatif de ceux la mémci'
qui n'empruntent que pour confumsr ce qui
leur fera prêté. Ceci eft certain, & perfoa-
^e ne le contefte. 1 1.
de F Intérêt. i6^
II. On demande fi cet intérêt compenfatif
peut être auflî haut que ie lucratif. Je réponds
que pour l'ordinaire il Teft beaucoup moins,
mais que rien n'empêche qu'il n'y ait des cas
dans lefquels il l'eft beaucoup davantage. Il
peut méthe excéder confiderablement le pié
fixé par les loix. Mais lors même que ceci ar-
rive il n'efl pas permis de le prendre tel que
la juftice rigoureufe le demanderoit. Sous
quelque prétexte que ce foi t il n'eft jamais
permis de violer les loix Ainli il faut necef-
fairement, ou ne prêter point, ou fe conte-
nir dans les bornes que les loix prefcrivent,
& par confequentne pafTerjamais le pié qu'el-
les fixent j à moins que comme on l'a dit
dans un autre endroit, on ne fe contentât
d'exiger en gros que le débiteur s'oblige à re-
parer \qs pertes & les dommages qui peuvent
être \ts fuites du prêt.
III. On demande fi on peut tousjours
prendre l'intérêt que les loix permettent, &
fi par exemple dans les lieux où cet intérêt efi:
fixé à fix pour cent, on peut ftipuler ces fix
pour cent, fans entrer dans d'autres difcuffions.
Ce n'efl nullement ma penfée. En effet il
peut arriver que tous les titres fur lefquels on
fonde la ftipulation de l'intérêt, pris enfem-
ble, ne donnent le droit de prendre que
^quatre pour cent. Alors il y auroit fans diffi-
culté de l'ufure à exiger davantage. Ainfi il y
'a bien de la différence entre ce que les loix
défendent & ce qu'elles permettent. Il y a
tousjours du mal à faire ce qu'elles défendent.
Mais ce qu'elles permettent n'eft pas tous-
H jours
ifo Trahé
jours innocent. Ceft de quoi on a rendu la
raifon dans le traité de la Reftitution.
I V. On demande ce qu'il faut faire dans
les endroits où les loix n'ont rien prononcé
fur ce fujet. Je réponds qu'il faut fe condui-
re par l'équité naturelle, & ne rien exiger au
delà de ce que les titres dont j'ai parlé per-
mettent de prendre, fuivant l'eftimationdcs
perfonnes les plus éclairées, ôc en pefanti
exadementles circonftances, ôclesconjonc
tures od l'on fe trouve. Sur tout il faut obfer-r
ver la grande règle de l'Evangile. Toutes htt
chojes que vqus votdés que les hommes 'vous fàj^l
Jent^ faites les leur aujji femhlahleme'tit.
V. On demande ce qu'il faut penfer d'une
coutume qui s'obferveen quelques endroits
Dans le moment que le prêt fe fait, le de-(
biteur paye par avance l'intérêt d'une annéeJ
& de cette manière fi on lui a prêté cent écùs
il n'en emporte que 94. ou 95. félon que 1<
pié de rinterét eft de cinq ou de fis pour cerîti
{e réponds que c'elt là une véritable ufure
)e cette manière on ne prête à parler pràc
prement que 94. 95. écus^ & cependant dk
îe fait payer dans la fuite l'intérêt de cen'Ci
Lors même que le débiteur fe décharge iheÉ
pour le capital, non 94. 95. écus, maisceiî(r
ce qui eH ufuraire.
VI. On demande ce qu'on doit penfer è
procédé de ceux, qui lors que le débiteur ri
peut payer les intérêts, les accumulent, \i\
joignent au prinaipaU & de cette manière fc
font payer l'intérêt de l'intérêt. Je réporià
quç c'eâ là encore une ufure infupporrable'
qu
\
de V Intérêt, 171
qui tie peut dans quelques années qu'abîmer
les débiteurs, cette multiplication allant ex-
trêmement loin, fur tout lors que le prêt du-
re quelque temps. C*eft pourquoi auffi les
loix condamnent prefque par tout cet abus.
VII. On demande s'il n'eft pas permis de
prêter fur gages. Je réponds qu'abfoiûment
parlant il n'y a point de mal à le faire. J'a-
voue qu'il y a tel gage qu'il n'eft pas permis
de prendre j par exemple celui qui confifte
en des chofes neceflaires à celui qui les don-
ne, comme lors qu'un artizan emprunte fur
fes outils. C'eft ce que la loi de Dieu con-
damne formellement. Mais lors qu'on n'en-
gage que ^Q^ chofes non neceflaires, parexem-
ple de l'argenterie, oi*des bijoux, je ne croi
îpas qu'il y ait du mal à les prendre, 6c à
! prêter là deflus. Pourquoi y en auroit il da-
l'Vantage qu'à demander, ou à accepter des
cautions?
VIII. Mais, dira-t-on, la difficulté n'eft
pas à favoir ii on peut prêter fur gages, mais
feulement à favoir fi en recevant Aqs gages
on peut prendre intérêt. En Effet les gages af-»
feurent le capital, & il femble que cela fuffit.
Mais il eft aifê de répondre que le rifque au-
quel on s'expofe de perdre ce qu'on prête
u'eft pas le feul titre qui donne le droit de
prendre intérêt. I) y en peut avoir plufieurs
autres, tels que lont ceux qu'on a indiqués
en divers endroits de ce traité. Ainfi les au-
tres pouvant fubfiftcr, quoi que celui ci man-
que, il eft clair qu'abfoiûment parlant il n'y
a point de mal à prendre intérêt de ce qu'on
H 2 a
1 72 Traité
a prêté fur gages. 11 faut feulement remarquer
que cette confideration oblige à fe contenter
d'un intérêt plus bas que celui qu'on exige-
roit autrement, à moins qu'il n*y eût d'ail-
leurs quelque circonftance, qui contrebilan-
çâc en quelque façon celle ci. Ileft certain en
effet qu'il y en 'peut avoir de telles, comme
on va le voir dans le chapitre fuivant.
CHAPITRE. XXIL
S* il efl permis de prendre pour le prêt des
petites fommes un intérêt plus haut , qtie
celui que les loix ^nt fixé k ï* égard des
grandes»
Rien n'eft f>lus ordinaire aux artizans,
& généralement à ceux qui vivent au
jour la journée, que d'avoir un bcfoin
preflant d'une très petite fomme, & cela en-
core pour fort peu de temps. Us font comme
feurs d'avoir cette fomme dans huit ou dis
jours, quelquefois même pluftôt. Cependani
ils ne peuvent s'en pafler, foit qu'ils en aient
befoin pour s'entretenir, foit qu'ils trouven'
i'occafion de faire de certains achats à bor
conte, au lieu que s'ils attendent un peu da
vantage il leur faudroit achetter plus cher.^ Il
ne trouvent pas à point nommé àç.s perion
nés qui puiflenc, ou qui veuillent leur prête
gratuitement tout ce qui leur eft neceffairc
Ils n'en trouvent pas même qui veuillent l
ley
de r Intérêt. 173
leur prêter à l'intérêt ordinaire. En effet la
fomme cft fi petite, & le temps pendant le-
quel ils veulent qu'on la leur prête eft li court,
que l'intérêt fe réduit à rien. Par exemple ils
ont befoin d'un écu pour huit jours. L'inté-
rêt à fix pour cent, qui eft le pié ordinaire
en bien des endroits, fera le fixiéme d'un fou,
c'eft à dire une quantité û petite, qu'il n'y
a nulle part aucuns efpece de monnoie pour
la payer: Et d'ailleurs quand même il y en
âuroit, ce ne feroit pas la pêne pour ù peu
de chofe, de faire un article fur fon livre, de
donner un billet d'engagement, de prendre
les gages, de les garder, de prendre garde
qu>'iîs ne fe gâtent, de les rendre lors que le
terme eft éelieu, &c. Qui que ce foit ne
voudroit fe jetter dans cet embarras pour un
tel profit.
' C'eft pourquoi dans tous les lieux où ce-
ci fe fait on donne pour ces petits prêts un
1 intérêt tout autrement haut que celui des
; prêts ordinaires ,* & avec tout cela c'eft quel-
que chofe d'extrêmement commode poui les
ï débiteurs, parce qu'en effet bien que l'inte-
i réi paroifle excefSf , la fomme eft fi petite
[qu'on n'en fauroit être incommodé. Quand
I par exemple on donnera un fou pour le prêt
[d'un écu qu'on prend pour huit jours, on ne
[donnera que très peu chofe, quoi que ce peu
I foit léze fois plus que 1 intérêt ordinaire.
; D'ailleurs celui qui emprunte épargnera peut
I être par là dix ou douze fous qu'il payeroitde
\ plus de ce qu'il eft contraint d'achettcr.
On demande donc fi cela fe peut. Mais
- H l cette
1 74 Traité
cette queftion peut avoir deux fens. Car où
l'on demande (i on peut prendre un tel inté-
rêt dans les lieux où il n'y a point de loipar-
riculiere qui le permette ^ & où au contraire
il y a des loix générales qui le défendent j fi-
xant Tinterét à un pié plus bas. Ou bien on
demande fi la chofe eftinjufte en foi, enfor^
te que \qs loix civiles ne puiflent point le per-
mettre.
La première de ces deux queftions nefouf-
fre point de difficuhé. Lors que les loix ont
fixé Tinterét à un certain pié il faut s'y tenir,
& il n'y a aucun prétexte qui donne le droit
de Texcedcr.
A regard de la féconde, il feroit fans dou-
te bien à fouhaitter que les riches euflent af-
[ts de charité pour donner cefecoursauxpo-
vres, 6c pour le leur donner même gratuite-
ment, fe contentant de retirer ce qu'ils pré-
tcroient, fans exiger aucun intérêt. Mais
comme ceci eft plus à fouhaitter qu'àefperer>
il faut voir lî au défaut de ce premier, &plus
naturel remède d'un tel mal , on n'en trouve-
roit pas quelque autre qui le diminuât, s'il
ne peut abfolûment le guérir. C'eft à quoi
bien des gens ont penfé il y a déjà du temps.
Cloppenbourg fouhaitte qu'on établifle par
tout des Monts de pieté, où les povrespuif-
fent trouver fur gages, mais fans intérêt,
tout ce qui leur fera necefïaire. Il veut que
dans chaque ville le Magiflrat trouve les fonds
necefTaires , foit pour la flruâure des édifi-
ces, foit pour faire les prêts, foit pour payer
les teneurs de livres , & autres officiers, qui
doivent ;
de t Intérêt, 175
doivent recevQir les gages ) les garder, &les
rendre à ceux qui les viendront retirer.
Ce fouhaiteit fans doute bien raifonnable.
Mais il eft plus aifé de le faire, que de fe pro-
mettre de le voir rempli. Il y a fans doute
àt^ villes riches & puiffantes, quipourroient
le faire, mais il y en a beaucoup plus qui ne
le fauroicnt. C'eil pourquoi on s'eft conten-
té en divers endroits d'Italie de trouver , foie
dans le trefor public, fcit dans \q^ contribu-
tions àtâ perfonnes charitables, les fonds ne-
cefifaires pour les prêts, confemantàcequ'on
prît fur ceux à qui on préteroit, un petit in-
térêt, duquel on peut retirer les penfions
qu'il faut neceflairemenc donner à ceux qui
prennent les foins dont on a parlé.
Lors qu'on commença de faire de ces éfa-
bliflemens, Cajetan, Dominique deSoto,
& quelques autres les condamnèrent. Ils fou-
tinrent que quelque petit que fût l'intérêt
qu'on en retiroit, c'étoittousjours une ufure
condamnée pat la loi de Dieu. Mais le Pape
Léon X. décida formellement le contraire
dans le Concile de Latran, de forte que de-
puis ce temps la cet ufage a paffé par tout
pour innocent ôc pour légitime. En effet il
faut porter le chagrin à un étrange excès,
pour aimer mieux laiflTer les povres fans aucun
iecours, que de leur en procurer un au ffi com-
mode que celui ci , quoi qu'il ne le foit pas
autant qu'on fouhairteroit.
Dans le temps que TArchiduc Albert étoit
maître des Païs bas il fit quelque chofe d'un
peu plus fort,. & que plufîeursauffi n'approu-
H 4 ve-
iy6 Traité
verent point. Il avoic trouvé à cet égard tou-
tes chofes dans un étrange defordre. Il y avoir
dans ces provinces de certains Ufuriers,
qu'on nommoit Lombards, quiprétoientfur
gages à gros intérêt, & qui pour le faire im-
punément en obtenoient la permiflîon des
Gouverneurs, qui laleurvendoient à un cer-
tain prix, dont ils convenoJent avec eux,
moyennant quoi il leur étoit permis de pren-
dre jufqu'à trente trois pour cent. L'Archi-
duc pour remédier à un tel defordre, reduifît
premièrement Finterét que ces gens la pour-
roient prendre, de 33. pour cent à 22. Mais
ceci même étant exceffif, il tâcha de faire
quelque chofe encore de plus utile.
N'ayant peu, ni fournir lui même, ni
trouver dans les contributions dès perfonnes
accommodées, les fond^ neceflTaires, foit
pour la conftrudion des maifons, foit pour
les prêts , il les emprunta à l'intcréc, & or-
donna que pour payer, d'un côté ces inté-
rêts, 6c de l'autre les gages des Officiers,
ceux qui feroient des emprunts, payeroient
jurqu'à féze pour cent, c'eft à dire la moitié
de ce qu'ils payoient au com.mencement. Les
deux Archevêques des Païs bas, fix Evêques,
& plufieurs Doétcurs , qui furent confultés
là deflus , approuvèrent cet établiflement,
mais plufieurs auffi le condamnèrent. C'eft
ce qui obligea Leffius, qui éroit un des ap-
probateurs, à foûtenir ce qu'il avoit fait, &
a publier là deflus un petit écrit, qui fe trou-
ve à la fin de fon livre cfe Jujîitiâ & Juve^ au
moins, dans les dernières éditions. Ses raifons
me
de r Intérêt. 177
me pardiffent bonnes & folides, & je croi
que dans les lieux, où l'on ne peut rien faire
de mieux ondoie pluftôt permettre ceci, que
de laifler les povres Tans aucun fecours.
Je fouhaitterois feulement qu'on obfervât
une chofe, qui me parole neteffaire. C'eft
qu'il y eût divers pies pour les intérêts qu'on
exigeroitj 6c qu'à proportion que les fommes
qu'on emprunceroit feroient grandes, ôcque
le temps pour lequel on les emprunteroir fe-
roic long, les intérêts fuflent plus petits. En
effet on comprend fans pêne qu'un intérêt >
qui ne (eroit pas exceffif pour un écu prêté pour
huit jours, le feroit pour cent écus prêtés
pour un an.
- Mais la principale difficulté confifte à fa-
yoir fi dans les lieux ou ces établiflemtns
n'ont peu fe faire, il eft permis aux particuliers
de prêter fur gages, ôc de fe faire payer l'in-
térêt en la même manière que cela s'obferve
dans ce qu'on appelle Monts de pieté. La
pluspart de nos Dodeurs condamnent cet
ufage comme infupportable. Mais lors qu'on
examine un peu ce qu'ils difent on voit fore
facilement que ce qui les choque n'eft pas
tant la chofe même, que les abus qui s'y mê-
lent. En effet fi la chofe étoit injuiîe de fa
nature , elle le feroit auffi bien , foit que ce
fût le Magiflrat, ou un particulier qui le fît.
Et d'ailleurs on voit que ce qui paroit infup-
portable à cesTheologiens c'eft l'intérêt exor-
bitant que ces particulières exigent en divers
endroits. De forte que fi ces particuliers fe
contcntoient d'un intérêt modéré, il y a lieu
w' > H 5 de
I 7S ■ Traité
de croire qu'on ne trouvcroit pas mauvais
qu'ils le priffenc
Pour moi je croi que fi le Magiftrat peut
permettre aux Diredeurs 4es Monts de pietc
de prendre un intérêt qui luffife à payer les
gages des Officiers, le louage de la maifon>
& rinterét des fonds qu'on a été contraint
d'emprunter, comme Leffi us l'a prouvé fore
folidement, ce même Magiftrat peur permet-
tre la même chofe aux particuliers, & ainfi
leur donner le pouvoir d'exiger un intérêt un
peu plus haut que celui qu'on retire des prêts
ordinaires. L'une de ces chofes n'eft pas plus
injuftie que l'autre, &d'aiileursil femblequ'ill
y ait quelque juftice àcompenferdecette ma«^
niere les fatigues, & autres incommodités,
que ces petits prêts ont accoutumé de caufer,
& qui font qu'on ne peut gueres vaquer à au-
tre chofe. Enfin les povres ne fouflPrent pas
davantage en payant cet intérêt à des parti=^
culiers, qu'en le payant a des perfonncs étOp-
blies par le Magiftrat.
Mais lors qu'on n'a pas là permiffion dH<
Magiftrat, il faut necefïairement fe tenir ai
la loi commune , & au pié qu'elle a fixé pour«r
le gênerai. Pour peu qu'on le pafle c'eftuné^
injuftice, & une véritable ufure, dont ottj
sse fauroit obtenir la remiffion qu'en reftituaqtti
c@ qu'on a mal pris.
de r Intérêt. ij^.
C HA P I T R E XXIII.
Si la charité permet de prendre intérêt,
^Ufqu'ici nous n'avons examiné l'interéç
I. jque par les règles delà juftice. llfautmain-
I tenant en faire cooîparaifon avec celles de
la charité. En effet la charité n'eA pas moins
effentielle à l'enfant de Dieu que la juftice,
& ce feroit peu de chofe de favoir que cette
dernière vertu ne condamne pas l'intérêt, ii
on favoit d'ailleurs qu'il ei^ oppofé à la pre-
mière.
11 y a deuxchofes qui doivent, cemefem-
ble, pafler pour certaines. L'une qu'ilyatel
intérêt qu'on ne fauroit prendre fans violer
les règles de la charité, l'autre qu'il y cnpeuc
avoir un tel > que cette vertu permet, foit de
ftipuler, foit de recevoir. Ainû toute la quef-
tion fe réduira favoir quel eit: cet intérêt que
la charité condamne, & quel celui qu'elle
fouffre, & xju'elle ne condamne points
Peîfonne n'ignore que la charité nous obli-
ge à donner divers fecoucs à nos frères, lors
que d'un côté ces fecours leur font neceffai»
res , & que de l'autre il eft en nôtre pouvoir
de les leur donner. £n effet ces deux chofes
font neceffaires, & l'une fans l'autre ne fuf=-
fît point. Ua de ces fecours efê celui quicon-
fit^e à leur faire part de nos biens, lorsqu'ils
fs trouveat dans l'indigcace , ce qui peut fe
H 6 hiiQ
1 8o Traité
faire en trois manières, en leur donnant ce
qui leur ell necefifaire, en leleurprécanrgra-
tuicement, & en le leur prêtant avec ilipu-
iation d'interér.
Il y a des occafions où la troifiéme fuffit»
d'antres où il faut employer la féconde, Ôc
d'autres enfin où il faut pratiquer la première.
La raifon en eft qu'on remédie quelquefois
fuffifamment à la neceffité du prochain en
lui prêtant à intérêt. Quelquefois aufïi fon
état eft tel, que l'obliger à payer l'intérêt de ce :
qu'on lui prête , c'efl: ne lui donner que peujou i
point de fecours. C'efl: lui rendre la vieamere
& odieufe. Et lors qu'il efl dans ce cas ilfauti
tout au moins lui prêter gratuitement. Quel-
quefois même on prefume qu'il ce fauroiti
rendre ce qu'on pourroit lui prêter ,& alors ili
faut, non le lui prêter, mais le lui donner.
Lors qu'on remédie fufHramment à fon in-
digence en lui prêtant à intérêt, on n'eftpas
tenu de lui prêter gratuitement i & lors qu'on
le tire de faneceffité en lui prêtant gratuite-,
ment, on n'eft pas tenu de lui donner. Celàn
eft clair, & il n'y a qu'une feule exception à i
faire. C'eft que ce qui eft necelTaire à nôtre-
prochain confifte quelquefois en fi peu de
chofe, qu'il y auroit quelque chofe de bas,
& de fordide, foit à lui en faire payer l'inte-
réc, foit même à le lui prêter gratuitement.
Il faut alors, ou le lui donner, ou tout au
moins le lui prêter fans intérêt.
C'efb là en gênerai le devoir des enfans de c
Dieu. Mais il importe abfolùment d'ajouter i
<|u'il y a trois conjon(3tures particulières danf >
de rinteYÙ, i8i
kjfquelles ils font dirpenfés de l'obfervation
de ce devoir.
k La première lors qu'ils fe trouvent eux mê-
mes dans l'indigence, ou que fans récre ils
ont befoin de tout ce qu'ils ont. Car on com-
prend fans pêne que la charité n'oblige à don-
ner, que lors qu'on peut fe palier de ce qu'on
donne.
La leconde tÇt lors qu'on voit ailleurs àes
povres plus prelïés de îindigence, ou quoi
qu'il en foit plus dignes de nôtre fe<:ours que
celui qui l'implore. Car qui peut douter que
donner ou prêter en cts occafions à ceux qui
le méritent moins, ou qui n'en ont pas au-
tant de befoin , ne foit ôter en quelque fa-
çon aux autres, & par confequent pécher
contre la charité, bien loin de l'exercer.
La troifiéme efl lors qu'on fait que ceux
qui empruntent font des frippons, qui cher-
chent moins à foulager leur mifere , qu'à fa-
tisfaireleur intempérance, fans intereffer leur
parelTe , & àdepenfer beaucoup en ne faifant
rien. Donner ou prêter à de telles gens, c'eft
les confirmer dans leurs vices, & par confe-
quent leur faire incomparablement plus de
mal qu'on ne fauroit leur faire de bien, ce
qui eil direâement oppofê à la charité.
Cela pofé de la forte il eft facile de voir
quand c'eft qu'on pèche contre la charité en
prenant àts intérêts qui n'ont rien d'oppofé
à la juftice. C'eft ce qui arrive principalement
en ces trois manières.
La première lors qu'étant riche & à fon
»ife, on prend intérêt des povres, au moins
lors
i82 Traité
lors qu'en prenant cet intérêt on les inconfri
modC) ôc on les prive de ce qui leur peut
être neceflaire. C'eft ce que la loi de Dieu
defendoit aux Ifraelites, non feulement kVé-i
gard des povres de leur nation, mais même;
à l'égard des étrangers, ^uand ton frère fera,
appovri , ^ fu^il tendra Jes mains tremblantes
'vers toi , tu le foûtiendras , même l" étranger c^;
leforain-i afin i^u il vive avec toi. Tu ne pr en-
dras point d u jure de lui ^ ni de fur croit > matp
tu auras peur de ton I>îeuy Levit. XXV. 35.;
36. 37 Si on y regarde de prés, enverrai
que la pluspart des inventives que les Prophe-»
tes, & les Pères mêmes, fonr contre l'ulurey
ne regardent que ceite efpece particulière,
qui a en. effet quelque chofe d'infuppor«<
table.
IL On pèche contre la charité lors qu'ai
force de prêter aux riches, on s'ôtelemoyew
de prêter aux povres. Un homme charitable
doit avoir tousjour^ un fonds de refervepoun
affifler les perfonnes incommodées, & poun
s'en fervir, foit à faire des aumônes, foit à:
prêter fans intérêt, félon que les loix de la:
charité, & de la prudence Chrétienne le de*-'
manderont. C'efl là le but de ce précepte de
Jefus Chrift, Tionneà celui qui te demande •, ^)
ne te détourne point de celui ^ui veut emprunttri
de /o4* Matt. V. 42:.
III. On pèche contre la charité lorsqu'uifti
homme qui ne peut pas paffer pour toutàfais ;
povre, mais qui auffin'eft nullement accom*
mode, n'ayant tiré aucun profit de cequ'om
liti a prêtée ou même y ayant perdu > 09 ic 1
fiuti
de VlnUrèU ^ '^3
fait payer rigoureufement l'intérêt. II y a clans
ce procédé quelque choie de dur> & de con-
traire à cette tendrelTe, & à cette fcnfibiiité,
\ qu€ r£vangile nous recommande pour aos
; prochains.
t II m'auroit été facile d'entrer dans un plus
\ grand détail , & de marquer plus diftini^e-
\ ment les divers degrés, foit de neceffité dans
celui qui emprunte , foit d'abondance dans
celui qui prête > &les devoirs quinaiflentdes
diâPerentes combinaifons de tous ces degrés.
Mais comme tout ceci regarde proprement
Taumône, dont j'cfpere avec le fecours de
Dieu déparier à fond dans un autre ouvrage j>
je n'ai pas creu que je deufle m'y arrêter dft^
vantage dans celui ci.
CHAPITRE XXIV.
S'il faut rendre les intérêts qn on ne devmt
pas avQtr prix».
IL ne me refte plus qu'une feule queftioia
à examiner. C'eft fi lors qu'on a pris des
mteréts, qui n'étoient pas deus légitime-
ment > on eft tenu de les rendre. Rien n'efé
plus important que cette queâion , & ce n'eft
que pour la décider d'une manière plus feure
que je fuis entré dans les difcuflions qui font
îa matière de ce traité.
Four
iB4 Traité
Pour répondre donc precifement, & ea
peu de mots à cette queltion, il faut fe fou^i
venir de la diftinâion que j'ai déjà indiquée
en quelques endroits. Il y a deux règles con-
tre ferquélles on peut pécher en prenant in-
térêt, la charité 6c la juftke- Lors qu'on ne vio-
le que la charité , on pèche fans doute , car qu'yy
a-t-il de plus faint que cette vertu ? Mais ave<5(
tout cela pourtant on n'eft pas tenu derelli
tuer ce qu'on ne devoit pas avoir pris. Il ei\i
eft à peu prés coEnme de l'aumône. Si étant
en état d'âffifter un povre, qui m'enpriej jé(
le refufe, & lui ferme mes entrailles, com-
me parle l'Apôtre S. Jean, je pèche fans diiïï-
culcé. Mais ce que jedevois avoir donné à ce
povre ne laiiTe pas d'être à moi a & je puis le
retenir fans faire tort à perfonne. Il en eft de
même des intérêts que la charité feule defen-
doic de prendre. Il ne faloit, ni les ftipuler,
ni les recevoir, mais il n'etlpasneceiTairede;
les reftituer.
Il en effc autrement de ceux qui font con-
traires à la juftice. Ils n'appartiennent point
du tout à celui qui les reçoit injuftement. Ils
font à celui à qui on les extorque. Ainfi com-
me on pèche en les recevant, on pèche en
ks retenant, & on ne fauroit obtenir la re-
miiïîon de ce péché qu'en s'en repentant, ni i
s'en repentir lincerement qu'en reparant le ;
mal qu'il a fait, & parconfequent qu'en ren-
dant ce qu'on a mal pris.
C'effc ce qui ne fouffre point de difficulté.
Il y a feulement quelques queftions particuliè-
res qui naifîsht de ce que ic viens de dire fur
celle ci.
de Tinter et. 185
. Gclleci. J'ai dit dans le chap. XX. qu'on pè-
che contre la juftice lors prend des intérêts dé-
fendus par \q^ loix des lieux où Ton vit. On
demande s'il faut reftituer cette forte d'intc-
rérs, auiïi bien que ceux qui font condamnés
par la loi divine.
; L'Auteur du XxzÀik de la pratique des billets
entre Us 7iegoîia?tSy après avoir diftinguédeux
fortes d'ufuriers, les unsqui prennent désin-
térêts condamnés par la loi de Dieu , & les au-
tres qui en exigent de ceux qui ne font défen-
dus que par les ordonnances des Souverains,
[fbûtient qu'il y a cette grande difiference en-
tre eux: C'f/? que les premiers font tousjoursobli'
lés de refit tuer les intérêts ufur aires à ceux dt
qui ils les ont refus , parce qu'ils fent principale'
ment contre la juftice y qui ordonne de rendre à
un chacun ce qui lui appartietit. Mais les jeconds
ne ] ont obligés en conjcience à aucune refiitutiony
farce qu'ils n'ont fait aucune in juftice à proprement
parler , fnais ils ont manqué au regard de leurs
Souverains y en ne gardant point leurs or donnaU"
ces. Chap.IX. L. BailSoufpenitentierdel'E-
glife Cathédrale de Paris dit la même chofe.
Mais rien ne meparoitplusfauxquecefen-
timent. Car enfin peut on me mer que nous
ne foyons tenus de reflicuer à nos prochains
tout ce qui leur appartient véritablement, de
quelque manière, & à quelque titre qu'il leur
appartienne? Peut on me nier d'unautrecô-
tê que ce que les loix adjugent à nos prochains
ne foit véritablement à eux? N'eft ce pas là
une vérité qu e j'ai prouvée fortement dans le
traité delà R eflitutîon liv. 1. chap. IL
La
iM Traité
La loi qui partage la fucceffion des pères
qui meurent ûi? intefiat eft une loi humaine 3
une loi pofitive, Ôc très arbitraire. Il faut
pourtant robferver, & fi après la mort du pe^
re l'un desenfans s'approprioit, foit furtive-
ment, foit par force, une portion plus gran-
de que celle que la coutume, ou que lesloix
lui adjugent , il feroic tort à Tes cohéritiers > &
ieroit obligé en confcience de leur rendre ce
qu'il auroit pris au delà de ce qui lui com-
petoit. Pourquoi cette règle qui eft fi gênera-^
le, n'auroit elle pas lieu à Tégard des in-i
teréts?
On demande en deuxième lieu quel eft \t
devoir d'un homme, qui ayant reçu des in^
teréts, qu'il a creus juftes.Ôc légitimes , ap-)
prend dans là Riite qu'ils ne l'étoient pointi
Rien n'eft plus aifé que de. répondre à cette
queftion. Il n'y a point de doute quecethom-i
me dont on parle ne foit tenu de rendre ctt
intérêts. La raifon en eft que Terreur dontili
étoit prévenu n'a. pasempéché quera<5lioneai
foi ne fût injuftè, au moins matériellement»
comme on parle, ôé qu'ainfi ce qu'il a reçut
ne foit tousjours à celui de qui il l'a reçu. Ce-;
ci pofé qui peut douter qu'il ne foit tenu dei
le rendre.^
Ne dois- je pas rendre à chacun ce qui \m
appartient, foit que je l'aye pris innocem«i
ment, on criminellement ? ^enepechepointi
en empruntant quelque chofe dont j'ai befoin.^
Je ne pèche point en ramaftantfur la ruëund
pièce d'or ou d'argent que j'y trouve. Cepen»»!
é^t je fuis tenu de rendre ce que j'ai emprun-i
tét
de Pivterét. itj
!é à celui qui me Ta prêté, & ce que j'ai trou-
vé à celui qui l'avoir perdu. Pourquoi me fe-
roit il permis de retenir ce que je ne devois
; pas prendre?
I Je pourrois ajouter qu'il cft, ou impoffi-
ble, ou extrêmement difficile, que l'erreur
qui fait regarder comme légitime un intérêt
qui ne l'eft pas, foit invincible & involon-
taire. Mais comme ceci peut avoir fes diifi-
;eultés,&que ce que je viens de dire luffic> je
ne m'y arrêterai pas prefentement. .
Enfin on demande fi l'obligation de refti^
tuer les intérêts pris injuftement, pafle juf-
qu'aux héritiers, qui en ont cenoifîance. C'eft
fur quoi les Cafuiftes ne s'arrêtent point, ôc
Cfi effet la chofe n'a point de difficulté. Il
eft certain que les héritiers font tenus de ren-
dre ce qu'il favent que leurs predeceffeurs ont
mal pris, ôc ce que j'ai dit fur la queftio©
précédente a la même force fur celle â«
a»^-
l88 Traité
CHAPITRE XXV.
Rèponfe a trois quefiions,
C'Eik là ce que j'avoisà direfur le fujetdii
i'interét. Mais avant que de pafîerà uni
autre matière 3 je croi qu'il ne fera pâ^
inutile de dire un mot fur trois queftionsqu^
ce qiae je viens de dire peut éclaircir.
On demande en premier Heu fi un Mar*
chand, qui vend à crédit, ne peut pas ven-
dre plus cher qu'il ne vendroit s'il vendoit cori-
*ant. Les principes que j*ai ppfés fontaflés voif
eequ'on doit répondre à cette queftion.
En un mot le vendeur peut exiger inno-
cemment outre le prix légitime de fes mar-
cbandiies l'intérêt qu'il pourroit retirer d'unei
pareille Comme s'il la prétoit en argent con-
tant. Car pourquoi l'argent contant auroit
quelque privilège fur les marchandrfes ? Mais
il eft vrai auffi qu'il ne lui eil permis de rieni
prendre au delà d'un tel intérêt, & en ef-
fet prendre ou exiger au delà, c'eft une vé-
ritable ufure.
Pour favoir au refte la quantité preclfe de(
cet intérêt, il faut prendre garde à deux cho-'
fes. La première fi cet inreréc qu'on prends
eft un intérêt lucratif, ou compenfttif, ce qui i
dépend de favoir l'ufage que l'acheteur veut
faire de ce qu'il acheté. S'i\ a deflein de le
faire valoir dans lé commerce > onpeutpren-i
dre
de rhitsYêt. i8^
dre un intérêt lucratif. S'iladefleindelecon^
fumer, il faut fe contenter du compcnfatif,
& à l'égard de l'un & de l'autre il faut ob/ér-
ver les règles que j'ai pofées dans les chapitres
precedens.
L'autre chofe à laquelle il importe de pren-
dre garde, c'eft la longueur ou la brièveté du
temps qu'on prefurae que l'acheteur laiCTera
pafTer fans payer. Car chacun comprend làns
difficulté qu'il eft permis de prendre plus d'in-
térêt de ceux qui ne payeront que dans un an,
que de ceux qui payeront dans un mois.
Cela étant il y a trois manières de régler
ceci. La première 5 6c la meilleure à mon fens,
feroit de vendre les marchandifes au prix au-*,
quel on les vendroit fi on vendoit contant,
& de ftipuler outre cela l'intérêt à tant par
mois, ou par an > jufqu'à ce que le capital fût
■payé.
La féconde de donner un terme à l'achis-
teur, pendant lequel il s'obligeât de payer,
à condition que ne le faifant point il payât dés
' lors l'intérêt. Mais pour faire ceci innocem-
ment, il faudroit l'une ou l'autre de ces deux
chofes, ou ne vendre les marchandifes qu'au
j même prix, auquel on vendroit contant,
[ou fi on y ajoute rinteréc depuis le jour delà
I vente jufqu'au terme marqué, il faudroit rab-
I battre dans la fuite rinteréc de cet intérêt.
1 Car comme on l'a veu dans l'un à^^ chapi-
I très precedens , l'intérêt de l'intérêt eft une
L ufure.
[ ; La troifiême manière confifte à ne parler
point d'intérêt > mais à l'ajouter mentalement
au
rço Traité
au prix des marchandifes, le proportionnât»!
au temps qu'on juge probablement que 1**.
cheteur laiffera pafler fans payer. Je croi qu<
ceci fe peut fous deux conditions. L'une qu'on
fe^^conduife par la plus grande probabilité^
-L'autre que fi l'acheteur paye pluftôt qu'on
n'avoit penfé en lui deduife l'intérêt qui au^
•roit peu courir depuis le temps du payement
aduel jufqu'à celui qu'on avoit fixé enfon ef-
prit.
On demande en deuxième lieu ce qu'oo
doit penfer decetteefpecedecontraâ:, qu'on
nomme Bodemerie y oMgroJJe aventure, &qui
confifle à prêter fous cette condition, que le
créancier fe charge des rifques, & perde &
créance, au cas que le vaifieau, ou les mar-r
chandifes fur quoi il prête, viennent à périr..
Gomme le créancier hazarde beaucoup tou-
tes les fois qu'il fait ce traité, il exige aufS
un intérêt beaucoup plus haut que l'ordinaire,
ôc proportionné aux rifques auxquels il s'ex-^
pofe. On demande fi cela eft permis.
Je réponds que le droit civil le permet, Sc'-
il y en a un titre tout entier dans le Digefte,
I>enautic9fœnore, Pour ce qui regarde le Droite
naturel, je ne voi pas ce qu'il peut avoir d'op-
pofé à[un tel traité. Car enfin le rîfque auquel
îe préteur s'expofe, peut être mis à prix, &
par confequent il peut, d'un côté s'y expo-»
pofer, moyennant ce prix, & de l'autre fti-i
puler ce prix de ceux en faveur de qui il court
ce danger. En un mot ce traité n'a rien de
plus oppofé à la juftice que celui d'afîeuran- 1
ce, dont on a parlé dans le traité de Ja Kef-
tî^ution. En-
de r Intérêt. 191
Enfin on demande ce qu'on doit penfer de
ce qu'on appelle <:^tf«^^. II y auroit diverfes
reflexions à faire fur ce fujet> mais pour n'é-
itre pas long on fe contentera de direendeux
:mots qu'il y a un double change, l'un qu'on
nommey^f, l'autre qu'on nomme f^f/.
Le change fec eft celui dont le payement
doit fe faire dans le lieu méipe où la fomme
[a été contée. Ainfi il n'a que le nom de chan-
I ge , & c'eft en effet un véritable prêt à inté-
rêt. Par confequent il en faut faire le même
.jugement, & y obferver les mêmes précau-
tions, que dans les prêts ordinaires.
Pour ce qui regarde le change réeî\ onledi-
jvife en menu & local. Le menu confifte dans
k changement des efpeces, donnant par exem-
ple de l'argent pour de l'or, ou de l'or pour
de l'argent, & en retirant un petit profit. On
convient que celuiciefl: permis, pourveuque
le profit qu'on en retire foit modéré.
' Le change local confifte à prendre une cer-
taine fomme , pour en faire conter une fem-
blable dans un autre lieu. Celui ci encore
peut être double. En effet ce n'eft quelque-
fois qu'un fimple change , comme il arrive
lors que ces deuxfommes font contées pref-
que en même temps, & qu'on n'a égard qu'à
l'avantage que l'un des traitans trouve à avoir
dans une autre ville une fomme femblable à
celle qu'il donne au lieu où il eft. La juftice
de ce change ne fouffre aucune difficulté.
Mais il arrive auffi fort fouvent qu'on a
moins d'égard à la diftance des lieux qu'à cel-
le des temps , comme il arrive lors que les
iet-
192
Traité
lettres de change ne fonr payables que quelqt
temps après qu'elles feront acceptées. C
traité eft dans le fond un véritable prêt 5 ôcp:
confequent il faut obferver à Ton égard les rt
gles qu*on a pofées fur le fujet des prêts ord
naires.
T ROL
i^S
TROISIE'ME TRAITE^.
DES JEUX DE HAZARD.
X>ù l'on examine ces deux quejlions^
fune s'ils font criminels deux mé--
mes^ l'autre s'il faut rendre ce
qu'on y a gagné.
\
CHAPITRE I.
'^ekUh de ces deux i^HeflionSm Occaflon
(jr dejfem de ce traité.
Quelques uns de nos Théologiens ont dit
qu'il faut neceflairetnent reftituer tout
j ce qu'on a gagné à cette efpece de jeux,
qu'on appelle jeux de hazard) tels que font
quelques jeux de cartes , & celui des àés^
Voici les propres termes de Lambert Daneau
Profefleur célèbre en diverfes Académies,
5c particulièrement à Lcidc, dans un traité
I qu'il
194 J^^^^^^
qu'il a publié fur cette matière chap. 2. S*(S'
^»/V igitur alienam pecuniam idcirco apud fereti
net i quod eam ludendo fit lucratus y mjuflè eai
retinet , neque meliori conjcientia y quàmfurha\
het rem à Je furto ablatam . . . Ludendo igitt
alienam pecuniam lucrart perinde efi atque fural
ri. ^iconque retient l* argent d'un autre fur cêi
fondement qu^il le lui a geigne au jeu , le retient ï
injujiement , ^ avec auffi peu de bonne confien-*-
ce que s'il le lui avoit dérobé . . . ^inf gagner det
r argent au jeu c*efi la même chofe que dérober,'
Adam Oûander Chancelier de TUniverfitédet
Tubingue dit la même chofe. TheoL Cajual.
tom. I. pag. 14 10.
C'eft ce qu'ils prouvent par deux raifons.)
La première qu'il faut neceffairement refti-
tuer tout ce qu'on a aquis par des moyens
criminels. Ceci eft certain, & je Taiprouvéi
dans mon traité de la Reftitution liv. IV.'
-^hap. I. Or> difentilsj le jeu, au moins ce-
lui de hazard , eft criminel de foi même, ôeJ
de fa nature, car c'eft une profanation du force
On ne peut donc fe difpenfer de rendre cç
qu'on y a gagné.
Leur féconde raifon eft que le contrad dui
jeu eft un contraâ: injufte, car d'un côté Id
gain de l'un des joueurs fait neceflairement lai
perte de l'autre, & d'ailleurs il eft malaiféde
comprendre qu'une certaine fomme d'argenti
doive appartenir pluftôt à Pierre qu'à Jeanjj
par cette feule raifon qu'un dé vient pluftèlî
à tomber fur une face que fur une autre. 1
Si ces deux raifons font folides il eft clail
qu'il faut reftituer tour ce qu'on a g«gné I
. ' " " cettci
Des Jeux de hazAret. i jf
cette efpece de jeux, & comme la reftitution
du bien mal aquis eiè d'une abfolue ôc indif-
penfable neceflîté, il eft clair que dans cette
luppofition tous ceux qui ayant gagné quel-
que chofe à Tun de ces jeux viennent à mou-
rir, fans le rendre, font infailliblement
damnéi.
Mais peut on, ni admettre cette confe-
quence, ni même y penfer fans frémir ? Si
cela éft bien plus des trois quarts de ceux donc
la vie paroit à tout autre égard la plus réglée,
îeriiïent fans mifericorde. Car enfin ceux qui
ont le moins de conoifTance de ce qui fe faic
ians le monde ne favent ils pas combien eft
)etit par tout le nombre de ceux qui n'ont
amais joué, au prix de ceux qui ont joué,
k par confequent gagné quelquefois ? Qui
ïe fait d'ailleurs combien il eft rare de voir
[u'on s'avife de reftituer ce qu'on gagne
u jeu ?
Que faut il donc conclurre de tout ceci en
jppofant ce fentiment de nos Théologiens,
k en admettant les confequencesquiennaif-
snt d'une manière fi naturelle? I! faut tenir
»our conftant I. que la pluspart de ceux qui
aflent pour gens de bien, & qui le font
"îéme à tout autre égard, font tout autant
'injuftes & d'impenitens, qui ne quittent
i terre que pour aller peupler les enfers. IL
Jue ce pechéfeul damne parmi nous plus de
ens que tous les autres enfemble. III. Que
;s Prédicateurs ont tort de ne pas laifler les
atres péchés, pour s'attacher à déraciner ce-
li ci feul > qui fait de fi effroyables ravages
I 2 dan*
j^6 Traité
dans leurs Eglifes, & que s'entaifant> on
même n*en parlant pas aflTés fortement j
ne découvrant pas les obftacles qu'il met a|
falut de ceux qui le commettent» ils foi
inexcufables devant Dieu & devant ù
hommes.
Ces reflexions quej*ai faites une infinité»
fois en ma vie m'ont fait prendre la refoh
tjon d'examiner cette matière avec le peu 41
foin & d'application dont je fuis capable , ôî<
de faire part au public de ce que je pourroi»;
découvrir |îar cet examen. Cependant aprés!
avoir exécuté la première partie de cette refor
lutioh, après avoir examiné la queftion avec
quelque foin > & l'avoir décidée en moi mê-
me > j'ai babncé allés long temps avant quci
de pouvoir me refoudre à publier cequim'eftf
venu dans l'efprit.
Une des principales raifons qui s'y oppo-5
foient , c'cft que je né pouvois le faire fami
Epi'éloigner dufentimentde la pluspart de nosi
Théologiens,, à quoi j'ai tousjours eu unere-^'
pugnance extrême. Ils tiennent communé-
ment que le jeu de hazard eft criminel en lu:
même. Comme je fuis perfuadé qu'il eft in-
diffèrent en lui même , quoi que pernicieui
dans fes fuites & dans fes effets, j'ai eu bien
de la pêne à me refoudre à dire ce quejepenr
fe fur ce fujet. Comme d'ailleurs je regardt
le jeu comme l'une des plus funélîes inveni
tions de l'efprit malin, & comme l'un deic
pièges les plus dangereux qu'il tende aux pe <
cheurs, j'ai craint qu'il y eût plus de mal ;
découvrir le foiblede quelques unes des rai
fon;
Bes Jeux de hazard. 19*7
fons dont on fe fert pour en éloigner les
Chrétiens, qu'à lailïer pafler ces raifons, qui
bien que fauflcs, peuvent produire quelque
bon cflPet.
Ces raiforts m'ont retenu tout un temps.
Mais d'autres plus fortes m'ont enfin deter-
Lminé à ce que je fais. J'ai confideréquela vé-
rité n'a pas befoin de l'erreur pour fe rendre
•maîtreffe des efprits, & qu'il y a aflTés de
i moyens, (ans ceux qu'on emploie ordinaire^
'ment, pour éloigner du jeu ceux qui ne né-
gligent pas abfolûment leur falut. j'ai confi-
deré que les mauvaifes raifons font d'ordinai-
re un effet fâcheux. Elles font tort à lâvericé>
qu'on prétend appuyer par là. Elles la ren-
dent douteufe & fufpeAe, & l'on voit par
tout mille gens, à qai il ne faut qu'alléguer
une mauvaife raifon pour les porter àrejetter,
non feulement cette raifon, mais la vérité
même qu'on veut leur prouver par là.
J'ai confideré que les decifions exceflive-
ment rigides font prefque auffi dangereufes
que les relâchées. Comme on pèche en faifant
ce qu'on croit innocent,& qui ne l'eft pas , on
pèche en faifant ce qui eft innocent lors qu'on
le croit criminel. En particulier un homme
qui croit le jeu de hazard mauvais de lui mê-
me, ne pèche» pas moins en ne pas rendant
ce qu'il y a gagné, que (i ce jeu étoit eflPec-
tivement contraire à la volonté de Dieu. Pô-
fé donc qu'il ne le fo'it pas il importe extrê-
mement de defabufer ceux qui s' imagine n't
qu'il l'eftjpuis qu'on leur épargne par ce moyen
les péchés qu'ils auroient commis en ne pas
I 3 rendant
1^8 Traité
rendant ce qu'ils n'ont aquis qu'en jouant.
Enfin j'ai confideré qu'il s'en faut beaucoup
que je ne fois le premier qui ayefoûtenu que
Jes jeux de hazard ne font pas plus criminels
d'eux mêmes que ceux d'adrefle. Car fans
parler maintenant des Cafuiftes de la com-
munion Romaine, quelques uns des nôtres
fe font déclarés pour ce fentiment. Tels font :
Balduinus j & J. Schmidius parmi les Luthé-
riens, & parmi les nôtres Calvin, Perkinsf
Gâtâker, Burman, & Vittichius, auxquels;
on peut ajouter plufieurs Théologiens d'An--
gleterre, que Gataker cite dans un petit écrit
contre Voetius pag. ii6.outreSchoockius&^
M. Vander Muelen, l'un Médecin, l'autre (i
Jurifconfulte, mais tous deux fort verfés dans
la Théologie.
Calvin s'en ell expliqué nettement dans la
365. & dans la 374. de (es lettres. Gataker >
a compofé fur ce fujet un traité complet >
que plufieurs allèguent, mais qu'il m'a été c
impoiTîble de trouver, ni ici, ni ailleurr.!
Perkins en a parlé dans fes cas de confciencet
liv. 3. chap. 4. ^. 3. Burman s'eft déclarée
là de&us dans fes lieux communs liv. I. chap.
44. n. 25. 26. 27. & Vittichius dansla pre-
mière de Ces exercitations n. 85.
Marchant fur les pas de tous ces grands
hommes on ne doit pas m'acculêr de débiter
des paradoxes, & des fentimens particuliers.
Tout fe réduit à favoir fi ce que je penfe eft
véritable. C'eft ce que les chapitres fuivans,
vont éclaircir.
CHA-
Des yeux de bazârd, ipp
CHAPITRE IL
Oh l'on commence d'examiner la première
raifonde ceux (]Hi condamnent ahfolument
les jeux de haz,ard. S'il efl vrai qne le fort
fiit dirigé d'une façon fngaUere far la
P rovidence.
J'Ai déjà remarqué que félon la pluspartde
nos Théologiens il y a une très grande
différence entre les jeux d'adrefle & ceux
de hazard. Ils difent que les premiers peu-
vent devenir mauvais par Tabus qu^on en fait,
mais qu'ils font innocens d'eux mêmes. Ils
prétendent au contraire que les jeux de ha-
zard font criminels en eux mêmes, &dekur
nature, en forte qu'il n'y a ni circônflance , ni
précaution , ni quoi que fefoit, quipuiflfeles
rendre innocens. Voici la première raifon
qu'ils en donnent.
Ils foûdennentquelefort eft conduit d'une
façon finguliere par ia ProvidenCe,& ilspreten-
dent que Salomon là décidé nettement lors
] qu'il aditProv. XVI. 33. 0» jette le fort dans le
l fein^mais tout ce quiendoit avenir efl de par V Et er^
\ nel. De làilsconcluentque leforteft unevoie
! extraordinaire par laquelle Dieu fait conoîrre fa
: volonté, & ils le confirment par la confiderati-
; ©n de ce qui arriva dans Teledion de Matthias.
I 4 II
zoo Traité
Il eftoit eflentiel à l'Apottolat d'y avoir été^.
appelle immédiatement par nôtre Seigneur^i
Jefus Chrift. Mais comment obtenir une vo-'^
cation immédiate de ce grand Sauveur? On>
ne trouva point de voie plus propre quecei-i^
le du fort. On le jetta après avoir prié Dieu/
de le diriger, & lui avoir dit, Sgigneur^ fah
êonohre celui que tu as éleu.
Le fort donc étant une efpece de révélation
immédiate , & un des moyens par lefquels.
Dieu fait conoîcre fa volonté , on foûtient:
qu'il n'eft pas permis de remployer dans le
je.u, & on le prouve par ces deux raifons.
L'une que demander à Dieu une révélation
immédiate c'efl; le tenter. L'autre que quand i
même il feroit permis de la demander > d'un
côté ce ne feroit que dans àts occafionsdela
dernière importance, & de l'autre il faudroit
accompagner cette demande de toutes les
demonftratiqns pôffibles d'un profond refpe<St,
& d'une frayeur religieufe , ce qui eft bien
éloigné de ce qu'on fait ordinairement dans»*
le jeu.
Ce raifonnement roule fur dèuxpropofi--
tions , qu'il eft bon de confidererfeparement/
L'une que les jeux de hazard font conduits
d'une façon finguliere par la Providence. L'au-
tre que le fort eft l'un des moyens dont Dieu
fe fert pour faire conoître fa volonté.
La première peut recevoir deux divers fens.
L'un que la Providence dirige le fort par des
foins fi particuliers, & d'une façon fi extra-
ordinaire, qu'elle ne fait rien defemblableà
l'égard du refte des evenemens qu'on nom-
me
Bes Jeux de bazar d. 201
H^e fortuits. L'autre qu'à la vérité la Provi-
dence agit à l'égard du fort de la même ma-
nière qu'à l'égard des autres evenemens, mais
que quoi qu'il en foitfes foins s'abaiffent, &
ici, & ailleurs, jufqu'a ce qu'il jr a de plus
fingulierdans chaque chofé.
D<î ces deux fens le premier eft faux. Le
fécond eft vrai^ mais inutile. Ainfi ni l'un,
ni l'autre ne prouve rien.
Je dis que le fécond eft vrai, parce qu'en
eftet tous nos Théologiens conviennent qu'il
n'y a point d'événement fi particulier, qui ne
fort l'objet immédiat des foi»s-de la Providen-
ce, fuivant ce que Jefus Chrift dit dans l'E-
vangile, que les paÛtreaux mêmes ne tombent
pas fans la volonté de Dieu, Se que les che-
veux de nôtre i été font tous contés. Ainfi il
n'y à point de doute que les foins, & la di-
reâionde la Providence, ne s'étendent juf-
ques {lir les jeux ^ foit d'àdrefle, fbitde ha-
zard, auffi bien que fur le refte des evene-
mens.
Mais ce fens auflîeft très inutile pour la dé"^
cifion de nôtre queftion. Car fi cette direc-
tion dû la Providence rend lesjetnrdehazard*
criminels, elle en rendra auiîi cetjxd'adre£re>
& généralement toutes less€tions indifféren-
tes qtr'il îious arrive de faire n'y en ayant au-
cune à laquelle on ne puifle appliquer tout ce
qu'on dit du jeu de hazard.
11 eft donc impoffible que ce fécoûd fèns
féit celui de no» Théologiens. Il faut de ne-
ceffité qu'ils enténdénrque là Frovidéwce di-
?ige<rout^atremcnt lésjeuxdefa^zàid, ^u-éK
202 Traité
le ne dirige, ni les jeux d'adrefle, ni le reft^c
des cvenemens.
Mais premièrement ce fensell peuvraifemn-
blable. Quelle apparence en eflFet que lors que
deux laquais, ou deux crocheteursfe mettent t
à jouer aux dés, ou auLandsquenet> laPro*^
vidence s'applique d'une façon plus partic«H
liere à diriger tous les incidens deceieu^
qu'elle ne s'applique à décider le deftin dess
peuples, le fuccés des batailles* les révolu-
tions des £cats, & cent autres femblables:s
cvenemens, quiparoiffentdetempsentempss
dans le monde ? A qui perfuadera- t-gn de teUs
paradoxes ?
D'ailleurs il y a quelque chofe de ridicule ààl
^'imaginer que lors que deux hommes jouentt
aux Dames, ou au billard, leur jeu ne foitii
i'objet que d'une Providence commune ôCi
ordinaire, & que dés que ces deux hommes s
fe laffant de ce jeu prendront des dés ou des
cartes, ce vain amufement devienne toyfit
4'un coup l'objet d'une Providence partin
culiere.
J'ajoute en deuxième lieu que foit que ceci
foit vrai ou faux, l'endroit des Proverbes
^u'on nous oppofe ne le prouve point. Saio-
moii dit bien que le fort eft conduit & diri-
(gé par la Providence , mais il ne dit pas qu'el-
le le dirige autrement que le refte des evenc-
mens. On peut même aflèurer qu'il dit le
contraire, parce qu'en eflFet il emploie dans
le même cliapitrc, d'un coté laméme expref-
^oa, & de l'autre desexpréiSons cncoie plus
fortes^ ^om de%ner k§ foins que cette mé-
Des Jeux de hazard. 203
' me Providence prend de diverfes chofes dil-
! tinâes du iorc> Ôc qui d'ailleurs n'ont rien de
\hcxè ou de furnaturel.
r II dit au verfet I. Les préparations du cœur
^Jont à Vhomme , mais le propos de la langue eft
' de par l^Eternel. Rien n'eft plus lemblable que
f cette maxime, & celle qu'on nous oppofe.
' Salomon emploie la même façon de parler
dans toutes les deux. Il dit dans l'une que le
difcours de la langue, & dans l'autre que ce
qui vient du fort , eft de par l'Eternel} N'eft
ce pas la même chofc?
Il dit au verfet I X. Le cœur de VhQmme de»
libère de fa voie^ mais l'Eternel dirige fes pas.
Ceci n'eft pas moins formel que le refte.
Il dit au verfet X. Il y a divination dans les
lèvres du Roi ^^ fa bouche ne s'écartera point du
droit. Ceci eft bien fort, &reftfansdifficul-
; té beaucoup plus que tout le refte.
H II n'eft donc pas vrai que Salomon attribue
|4iu fort quelque chofe de fingulier, puisqu'il
dit la même ehofe denosadtions, de nos dif-
cours, des difcours des Rois.
I Enfin s'il ya quelque difiFerence entre les
ifoins que la Providence prend des jeux deha-
fSiard > &-ceux qu'elle prend du refte des eve-
nemens^fortuits , il faut de toute neceffi té que
cette différence confifte en l'une ou en l'autre
de ces trois chofes j Ou bien en ce qu'à tout
'autre égard les foins de la Providence fe bor-
nent à la confervation des efpeces, & qu'ici
ils descendent à ce qu'il y a de plus fingulier;
Ou bien en ce que dans le refte des cvene-
Bieas> la Providence fe contente de faire ob-
16 ferver
204 Traite
ferver les loix générales, telles que fantd*ijn
côté celles de l'union de l'ame avec le corps,
& de l'autre celles de la communication des
mouvemens> au lieu qu'ici elle renverfe ces
lôix toutes les fois qu'elles font obftacle à l'e-
xeeution de fes volontés. Ou bien enfin que
dans les autres evenemens Dieu fuive quelque-
fois ces loix» & les renverfe auffi quelquefois,
mais qu^ici il les renverfe tousjours.
Je fuis feur qu'aucun de nos Théologiens
îi'admetcra ni le premier^ .ni le dernier de-
ces fens. Le premier eftdired:ement contrai»
reà leurs hypotbefes. Ils s'accordent tous à a
rejetter l'erreur d'Ariftote, qui a creu que \z,i
Providence ne fe mêle que des chofes gene^^
raies & univerfelîes, & qu'elle néglige abfo-
îûment les individus. V
Le dernier eft abfurde & imcomprehenfi«*
ble. En effet oncomprend fans pêne que DieULj
peut renverfer les loix générales lors qu'elles
s'pppofent à fes deflèins. Par exemple Dieih,
veut qu'un dé tambe fur une certaine face^
parce qu'en eflFet il faut qu'il y tombe afin que
€e foit Jean qui gagne. Cependant fi les loix
générales font ©bfervées le détombera fur une-
autre face, & de cettemaniere ce ne fera pas
jtmy mais Pierre , qui gagnera. Il efl aifé
de;C0mprendre que dans cette fuppofition,
Dieu* qui veut que ce foit Jean qui gaghe,
fufpènde l'obfervation de ces loix^ & faffe
tombée le dé lion fur la Jace> fur laquelle ces
lois demandest qa'ii ^iîoaibe f mais fur ^elle
tq^MIbl'obiet de la Felônté de Dieu> Mais
f^ttçgiioi JÛieu XufpeîidrQlt il i'obfèr^atipadc
Dès Jeux de hazard, 20f
c«s loix, fi leur effet eft precifement celui ^ue
Dieu a refolu? Si par exemple Dieu veut que
le dé tombe fur une certaine face, & que les
loix générales demandent la même chofe»
comme en effet ceci eft très poffible, pour-
quoi faudra t- il que Dieu reaverfe ces loix?
Il faut donc de neceffîté fe réduire au fe-
ï cond de ces lens > & dire qu'au lieu qu'à i'é-
i gard des autres evenemens Dieu fe contente
! de faire obferver les loix générales 5 ici il les
■renverfe toutes les fois qu'elles s'oppofent à
fes defleins. Mais premièrement fi on l'enten-
doit en ce fensj ôcque jevouiuffe admettre
j la première partie decectepropolition* corn»
j ment me prouveroit on la féconde? Com-
r ment par exemple me convaincroit on que
i l'obfervation des loix générales fuflSfe pour
I faire que Tùn de ceux qui jouent au billard
i gagne, & que l'autre perde, & que l'obfer-
j vation de ces loix ne puiffe pas faire la mé^
f me chofe dans îe jeu des dés> ou dans quel*
; que autre jeu de hazard? C'eft de quoi il eft
! impoflible de rendreaueune raifon, je nedi^
f rai pas folide> mais vraifemblable.
f D'ailleurs fixe que Dieu veut que ce foit fus
i des joueurs qui gagne lors qu'ils jouent aux
\ dés, . le porte à. rcnverfer les loix générales
I toutes les fois qu'elles ne ppurroient être ob-
j iervées fans que le contraire arrivât, pourquoi
\ ae ferait' il pas la même chofe lors que ces
I: deuxjotfeurs jouent au billard ? Eff? ce que
\ Dieu ne veut abfoiûmenc que l'un gagne, ôç
i que l'autre perde 3 .quedanslesjeux de hazard ^
Ou: bien eH: ce. que .â y oioQté : n'cft pas aufii
infu^-
io6 ^Traité
infurmontable dans Tune de ces occafîonsquc
dansTautre? Qui pourroit digérer de telles
abfurdités?
Mais j*ajoûte en deuxième lieu que ceci eft
directement oppoie au fentiment de ceux de
nos Théologiens, qui condamnent les Jeux (
<le hazard. Ils tiennent tous que Dieu agitt
par des volontés particulières > non feulement \
à regard des Jeux de hazard> mais à Tégardi
de toute forte d'evenemens. Ils tiennent etii
particulier qu'il fufpend afles fou vent robfer-
vation àt^ loix générales , non feulement f
dans les miracles, mais encore dans pluûeurs^
cvenemens, qui ne paflent pas pour miracu--
leux, par exemple dans la guerifon à^s maia--
éts. En effet li les loix générales étoientt
tousjours obfervces dans les maladies, & fî(i
Dieu n'y changeoit jarryais abfolument rieiî))
les malades nedevroient jamais demander àa
Dieu leur guerifon, & il y auroit quelquee
chofe de téméraire, & de ridicule à le faire^i
Ici je prie mon LexSteur de prendre garder
à la manière en laquelle je me fuis expliqué.'.
Je n'ai pas dit que Dieu fufpend quelquefoiiî^!
les loix générales à l'égard même des evene-» ■
mens, qui ne font pas miraculeux , mais feu--
lement, que cela arrive dans de certains eve«-
nemens qui ne pajfent pas pottrmiracttleux. J'ai i
choifi ce tour d'expreiEon pour ne pas deci--
^er une queftion, qui partage nos Theolo--
^iens. On demande (i lors que Dieu fiechi i
par les prières d'un maladb détourne les hu« •
Bieurs qui font les caufesde iamaladie, &leri
fiieut autrement que les loix f enerale& ne Itf i
de:;-
Des Jeux de bazar d. 2© 7
deman dolent} ce qu'il faic doit s'appeller un
miracle.
Quelques uns le veulent, & fefondentfur
cette raifon,que tout renverfement dQs loix gé-
nérales eft un miracle. D'autres le nient par
cette raifon que la matière de foi eft indiffé-
rente à toute forte de mouvemens, Ôcqu'ainfi
la déterminer à fc mouvoir pluftôt à droite
qu'à gauche, ou en hautqu'embas, n'eftpas
\ un miracle. Les premiers répliquent que fi ce-
îla étoit, ni le chemin que Dieu ouvrit aux
j Ifraelites, foit au travers de la mer rouge,
I foit au travers du Jourdain , ni ce que Dieu
I fît en faveur de ces trois jeunes Hébreux,
I qu'il conferva au milieu des flammes n'auroit
î eu rien de miraculeux, puis que ces eifetsfur-
• prenans ne furent apparemment opérés, lès
lins qu'en déterminant la matière à fe mou-
! voir d'un côté pluilot que d'un autre, & le
(dernier qu'en arrêtant le mouvement des cor-
î|3iufcules ignées, & en prévenant de cette fa-
l^on l'impreffion qu'il s étoient capables defai-
re fur les corps de ces jeunes hommes. Voyés
r Braun. Sj>fi. Theol. pag. 150.
\, G'eft là une queftion que je n'ai pas voulu
^décider, parce qu'elle n'eft pas de monfujet.
•Je dirai pourtant ea paffant que je ne lacroî
pas fort importante. Ce n'eft à mon fens
qu'une difpute de mots. Tout conâfte à fa-
voir ce que c'eft qu'on entend par un mira-
cle. Si on entend par là tout renverfement,
^u pour mieux dire toute fufpenâon, des
loix générales , la guerifon du malade, dont
j^ai parlé, le fera. Si on entend au contraire?
non
2©8 Traite-
non un fimple renVerfement de ces loixi
mais un renverfement fenfibleôc éclatant, ce
qui eft en effet le fens le plus ordinaire de
cette expreffion> c^t événement, n'aura rien
de miraculeux. - o; ., '.^
Dieu fufpendit réxecution desloix généra-
les dans le palîage du Jourdain &c de la merr
rouge, & cettefufpeniion fut fenfibleôc écla-
tante. Chacun peut la remarquer, & c'eftce:
qui fit le miracle. Dieu fait dans le fond lai
même chofe lors qu'il guérit un malade, quis
félon les loix générales, devoit mourir, maisi
il le fait d'une manière obfcure ôc cachée.
G'eft ce^qui-fait que ceci ne paffe pas pourr
miraculeux.'
Mais je reviens à mon fujet , ôe je dis que^
félontous nos Théologiens, il y a une infi-
nité d'occafions diftinâes du jeu de hazard ,
où Dieu fufpend Texecution des loix généra-
les, & qu'il le fait même toutes les fois que-?
ces loix ont quelque chofe d'oppofé à fes vo4
iontés. Par conîequent ils ne peuvent diroe
que ce qui diilingue les jeux de hazard des au-
tres evenemens, c'eft que dans leaautreseve-
aemens il fuit les -loix générales, 6c les ren—
verfe dans cette espèce de jeux. Ainfi je née
feurois deviner quelle eu. leur penfée , lors queï
pour prouver que les jeux de hazard fontcrisa-
saainels ils difent que les jeux -de cet ordres
fent dirigés d'une façon finguliere par la Pro-'-
vidence , cette expreffion n'étant fufceptible^^
d'aucun feas qui ne foit, ou inutiletà leur
defleia, ou direâcmènt oppofé à leurs hy*^-
Be$ Jeux de hazanT, 20^
CHAPITRE III.
JEn quelfem en peut dire que le fort nom
infirmt de la volonté de DieH^
l^r^EisL fuffira fur le fujétdela première pro-
|^^_^pofition. Je viens maintenant à la fécon-
de. On dit que le fort eft l'un des moyen©
dont Dieu fe fert pour faire conoître fa vo-
lonté.. On dit que c'eft un oracle, & une
efpece de révélation immédiate*, de mém®
ordre que les fonges furnaturels^ lès extafes>
& les autres moyens extraordinaires dont Dieut
fe fervoit autresfois pour fe communiquer
paux hommes. De là on conclut qaec'eUquel-
ique chofc de facré qu'on ne peut employer à
des ufages auffi vils , & auffi peu ferieux^ que
le jeu, fans le profaner^ & par confequcnt
lans commettre ua très grand péché.
I Cette confequence eft neceffaire , & on ne
Ipourroit la contefter fi on en admettoit ab-
^ fol û ment le principe. Mais ce principe peut
Ravoir deux fens, l'un véritable, mais inutile,
; l'autre utile , mais très certainement faux. En
effet on peut entendre en deux manières ce
t qu'on dit que le fort nous inflruit de la vo-^
lonté de Dieu, l'une qu'il a fervi autrefois
à cet ufage, l'autre qu'il y fert encore aa-<
ijourd'hui.
! I^ premier de ces deux fens eftincontefl^
ble*
iio Traité
ble, & il y a divers endroits de TEcriturei
^ui font voir que ■ Dieu s^eft expliqué aflféî
fouvent par le fort. Témoin le partage de U
terre de Canaan, Nomb. XXXIIÏ. 54. la,
découverte du péché d'Achan , Jof. V 1 1
18. releéliondeSaul. I. SarUî X. 20. lama^
nifefiâtion du péché de Jonathan > I. Sam
XIV. 42. & la defignation de Matthias pouci
l'Apoftolat. Ad. 1. 26.
Rien donc n'eft plus vrai que ce premier
fens. Le fort a fervi autrefois à inftruire let
hommes de la volonté de. Dieu. Mais il no
s'enfuit de là, ni qu'il ait aujourd'hui le méjt;
me ufâge, ni que ne l'ayant plus on ieprof^
ae en l'employant à quelque autre.
Car pour le premier combien n'y a- t-ili
pas de chofes dont Dieu fe fervoit autrefois à
des ufages furnaturels, & qui n'y fervent pluei
aujourd'hui .? Dieu fe fervit d'une verge, ôé
à: confirmer la fol de Moïfe, & à opérer pa»
foa miniftere un grand nombre de miracles.!
Bfe fervit dufondequelques trompettes poufi
renverfer les murailles de Jerico. Il fe ferviti
de l'eau du Jourdain pour guérir Naaman da
fa lèpre. Il fe fervit de la boue pour rendre li
veue à l'aveugle né. Il fe fervit de l'ondiom
pour guérir les malades. Il fe fervit de l'impo^)
fition des mains des Apôtres pour conférer;
les dons extraordinaires du S. Efprit. Etpouu
dire quelque chofe qui ait plus de rapport ài
nôtre fujet, il s'effc fervi plufîeurs fois desfon^i
ges pour faire conoîtrefa volonté. S'enfuit iji
de là qu'il emploie aujourd'hui aucune de c<
chofes à ces ufages ?
Le.
t.
J>£s Jeux de hazard. 21 ï
Le fort de même a peu fervir autrefois à
sùaftruire les hommes des deffeins de Dieu
iàns qu'il fafle aujourd'hui le même effet. J'a-
^ joute que s'il n'a plus cet ufage, comme j'ef-
iptxt de faire voir dans la fuite qu'il ne Ta
point) on ne doit pas craindre de le profaner
/en l'employant à ce qu'on voudra. On ne
profane pas le fon des trompettes lors qu'on
s'en fert aux ufages les plus communs. On ne
\ profane pas l'ondtion lors qu'on s'en fert pour
I rendre le corps plus agile , commç on le fak
*en plufieurs endroits. On ne profane pas les
fonges , lors qu'on en tire des indications pour
conoître le tempérament des perfonneSi ou
les maladies qui les travaillent. On ne profa-
^ne pas même l'eau, le pain, & le vin, quoi
f^ue ce foit encore aujourd'trui la matière de
'nos Sacremens, bien qu'on s'en ferve dans
•les repas ordinaires.
Encore donc que le fort ait fervi autresfois
à faire conoître la volonté de Dieu, il ne
1 s'enfuit de la , ni qu'il ait prefentement
rquoi que ce foit de facré, ni qu'on le profa-
fne en l'employant à d'autres ufages. C'eft là
^ auffi ce qu'on fait fans aucun fcrupuîe en ai'
^verfes occafions. On fefcrt du fort pour par-
tager les fucceflîons, & généralement tout
ce qui appartient en commun à pluficurs per-
sonnes. On le jette, non pour favoir à qui
c'eft que Dieu adjugera la portion que cha-
cun doit avoir, c'eft à quoi on ne penfe point,
mais uniquement pour éviter, foit les con-
teftations, foit des honétetés incommodes.
En un mot c'eft un€ adion purement civile.
>i<ï Traité
& qui n'a rien de religieux > c« qui fait
aufli qu'on ne s'avife jamais de i'accompak
gner de la prière, comme il le faudroit nA
ceffâirement, fi on pretendoit que Dieu s'exf
pliquât par une révélation immédiate.
C'eft: ce qu'on peut voir encore dans la ma^
niere en laquelle on fait le Doge à Venife. Oflr
ne le fait, ni par le fort feul, comme on fei;
roit, û on pretendoic que Dieu le choisît im»
mediâtement, ni parla feule eleâion, malji
par un corapofé des deux, qui tempère dt
telle façon l'un par l'autre, qu'il foit vrai dtii
dire d'un côté que le Doge eft éleu , & éà
l'autre qu'il foit impoffible qu'il le foit pa»
brigue. Voici comment Amelot de la Houflaià
nous apprend que cela^fe fait^
Tous /&sNoi?/es^y dit il y qui ont trente ans pa^l
fis étant ajfemhlés dans le Valais S. Marc Vom
met dans une urne autant de houles qu'il y a dé
Gentils hommes prefen Si trente defepielles font dé'*
fêgSi Ceux à qui (e fort les donne en mettent d^r
*vantla Seigneurie neuf dorées parmi 24. bUmt
€hesy (^ les neuf Gentilshommes à qui elléà
*oiennnenty font éleveurs de 4®^ autres y touà^
de familles différentes- entre lefquels illeurefiper^
mis de fe comprendre e4ix mêmes. Le Jort les re^t
duit à douze. Ces douze en élifent 25, le pre^'
mier trois , <^ les onze autres chacun deux. Cér\
11%. tirant au fort comme les precedens^ fereduui
fent à neuf y qui en nomment 45. Javoir chacun i
cinq, iLw45. reviennent à onze ^par le Jort yéf ceux ^
ci en élifent enfin /^i. qui font les derniers y ^ les
principaux éleàeurs du Duc , après qu'ils ont éîéu
confirmés par le grand ConjeiL
Amelot
Des Jeux de bazar J. _M3*
Amelot ajoute que ce neft pas fans fujetque
les Vénitiens ont établi cette bizarre forme d'élec^
tiony car c*e(i par tous ces divers changemens d*ê'
\le6iéurs que fe rompent toutes les mefures des par-
xticuliers veu que tout dépendant du choix decems
que le fort favorije ( ce que l'on ne peut pas devi'
\ner ) tous les artifices y ^ toutes les brigues fûHt
[inutiles. -
Ces deux exemples font voir clairement
; qu'on peut recourir au fort fans le re-
i garder comme un oracle , & fan^ prétendre
jque Dieu s'explique immédiatement par là.
[Par confe^uent rien n'empêche qae la même
chofe ne fe puiffe faire dans le jeu.
C H A P I T R. E IV.
S'il efi 'vrai que le fort eji un moyen par le^
quel Dieu fait tompurs conottre. favo*^
lonté^
*y^^ E premier fens ne prouve donc rien con"
C jtre nous. Ainfî il faut paflTer au fecond>
& voir premièrement s'il efl vrai que le
fort foit encore aujourd'hui un moyen feur
; ôc légitime pour conoître la volonté de Dieu
t fur les chofes qu'on en fait dépendre, & qu'on
I prétend décider par là. En deuxième lieu tï
rf même en pofant qu'il Teft il feroit dçfendu de
î l'employer à aucun autre ufage.
Pour moi je ne croi ni l'un, ni l'autre:
• • Cai
214 Traité
Car pour le premier c'eft un faille telle tia^l
ture, quil y auroit bien de rimprudencc
à fe le perfuader fans de bonnes preuves. Là |
chofe eft d'elle même alïés incroyable , ÔC;
pour fe la perfuader il faudroic> non feule-
ment des preuves, mais des preuves convain-
cantes & demonfiratives. Cependant je ne:
voi pas qu'on en produife, ni de convain--
cantes, ni même de vraifemblables.
II. Ilfaudroiten particulier que Dieu fe;
fût* expliqué là deffus. 11 faudroit qu'il eùcc
inilitué îe fort comme un moyen tousjours^
efficace, & dont l'ufage deût durer autant;
^ue le monde. Il faudroit un commandement<
exprés de l'employer. Il faudroit une promeffe :
formelle. Voyons nous cependant, ni l'un ,
ai l'autre? Etnousj^roduiton aucun endroit
de l'Ecriture où cela fe trouve?
On nous produit quelques exemples. Mais
outre que ces exemples ne font pas des loix, ,
ils font pris d'un temps ou les révélations im-
médiates étoient fort fréquentes. La pluspart
font pris du Vieux Teftament, ce qui fuffit
pour faire qu'on n'en puifferien induire pour
le nouveau. On en produit un pris du nou-
veau, qui eft le fort jette pour Teledion de
Matthias. Mais qui ne voit la difiFèrence qu'il
y a entre ce cas particulier , & l'état où nous
nous trouvons ? Une révélation immédiate!
étoit alors abfolûment neceflàire, ce qu'on'
ne peut dire du temps prefent? Ce furent les
Apôtres qui jetterent alors le fort. Mais avons
nous les privilèges de cesfaints hommes? Ils
avoient le droit de confulcer Dieu dans les
occâ-
Des yeux de kazard. 215
«ccâiîons, âc de lui demander des révélations
immédiates. Ils les obtenoient tousjours à
point nommé, comme il paroit par divers
endroits des écrits facrés. Avons nous le mé^
me droit, & pouvons nous faire à Dieu les
mêmes demandes ?
On produit Tendroit à^s Proverbes, au-
quel j'ai déjà répondu par rapporta une autre
queftion , & je ne voi pas Tufage qu'on en
peut faire pour celle ci. En effet il ne dit pas
1 que le fort foit un moyen par lequel Dieu faf-
fe conoître fa volonté. Il ditfeulçmentquele
îfort eft dirigé par la Providence. Cependant
I chacun voit la différence qu'il y a entre ces
I deux chofcs. Car tout eft dirigé par laProvi-
I dence, & il n'y a que l'Ecriture qui nous inf-
i truife de la volonté de Dieu. Ainû il n'y a
point de confequence à tirer de l'une de ces'
chofes à l'autre.
III. C'eft donc fans aucune preuve qu'on
prétend que le fort foit aujourd'hui un moyen
propre à nous inftruirede la volonté de Dieu.
I Mais outre cela il fufHt ce me femble de fa^
voir que s'il étoit tel qu'on le dit , on auroit
par là des révélations immédiates, cela, dis-
je , fuifit pour nous perfuader qu'il n'a point
de lieu fous le nouveau Teftament- Car qui
tie fait que les révélations immédiates ont ab-
folûment cefleil y a plufieurs fiecles? N'eft
ce pas là ce que tous nos Théologiens foû tien-
nent.? N'eft ce pas là ce qu'il ont accoûtunïé
de prouver parles premières paroles de l'Epi-
tre aux Hébreux, Bieu ayant à plufieurs fo'ts^
^ tn phtfieun manières parlé 4*t^ Pères par les
Frophe»
4
:ù,t6 Traité
Prophètes \ a parlé à nous en ces derniers U
par fin Fils.
I V. Si le Sort étoit un moyen feur & in
faillible pour avoir des révélations immedia
tes, on ne fauroit excufer la négligence dei
Chrétiens, qui ayant un moyen fi aiie pou j
terminer tout d'un coup toutes leurs difputesj
pour abolir les fchifmes & les herefies, pou î
finir, & même pour prévenir les guerres, ô
les autres malheurs qui nous accablent, ne s'a:
vifent pas de l'employer. Il ne faudroit poui
cela que faire aflembier quelque part desPle(
nipoten titres pour jetterle fort, & faire pau
tout des prières publiques pour demander i
Dieu qu'il lui pleut de le diriger. Cela fait i
n'y auroit qu'à fe conformer à la deciûon net!
te, precifc» & formelle, que Dieu en don'i
' neroit> foitpour mettre les confcienceser
repos, foit pour faire cefler les maux fous ieÇ(
quels le Chriftianifme gemic. Quelle feroir
nôtre ftupidité, fi pouvant employer un moyer
auili feur ôc auffi aifé que celui ci, nous Id
refufions:?
V. On dira peut être que faire ceci feroii
tenter Dieu. Mais bien loin que cette répon^i
fe détruife ma preuve , elle m'en fournit uii/fi
nouvelle. Car enfin cen'efb nullement tenl^
Dieu que de recourir à un moyen qu'ilaliiÎJ
même inflitué afin que fon ufage dure autant
que le monde. On ne le tentoit pas autres^s
fois lors qu'on confultoit ce que TEcriturç
appelle Urim & Tummim. On ne le tentai
pas aujourd'hui lors qu'on participe à ks Sa-a
çremens pour recevoir les grâces de fon Ef-l
prit.ii
Des yeux de hazar^. ai7
il J&rlt. Ce feroit tout auffi peu le tenter que de
I recourir au fort, s'il étoit vrai que le fort
fût un moyen établi de Dieu pour conoître^
fa volonté.
VI. Si Dieu s'eft obligé de faire conoître
jrfâ volonté toutes les fois que les hommes jet-
fteront le fort, il faut qu'il Tait fait en l'une
I de ces deux manières , ou en forte que de
^quelque façon, & avec quelque intention
qu'on jette le fort, il faffe de fon côté ce
qu'on fuppofe qu'il a prorais, ou en forte
qu'ille fade feulement lors qu'on y aura re-
'cours comme à un moyen propre a nousinf?
truire de fa volonté.
Si c'eft le premier , le fort a de grands
avantages fur les SacremenSf lefquels n'ont
[leur effet que lors qu'on les célèbre d'une cer-
Itainei manière, & avec de certaines inten^
tions. En effet lors qu'on lave un enfant uni-
quement pour le rafraischir ou le hettoyer>
lou qu'on lui donne du pain & du vin pour le
pourrir, on ne lui confère, ni la remiffion
Ides péchés , ni les grâces du S. Efprit, que
^e Baptême ôcTEucariftie communiquent. Le
rrOTt fera tout autrement efficace dans cette
ffuppofition. De quelque manière, & avec
[quelque intention: qu'on le jette, il produira
^ousjoursfon effet.
f D'ailleurs ceci paroit incomprehenûble. En
jèffet on m'avouera que le fort ne fait pas cc-
'noître la volonté de Dieu vaguement & in-
fdeterminement. il apprend tout au plus quel-
le eft cette volonté par rapport au fujet parti-
culier pour lequel on y a recours. Par exem-
K pie
2l3 Traifé
pie lors que les Apôtres jetcerent le fort après
l'afcenfion de nôtre Sauveur, ils n'apprirent
pas par là qui devoit être Empereur après Ti-
bère, ou Roi des Parthes, oudes Arnaeniens
après Tiridate, ou après Tigrane. Ils appri-
rent uniquement que c'étoit non Joleph le
jufte, mais Matthias, qui devoit remplir la
place que l'apoftafie & le defefpoir de Judas
avoit laiflee vuide. L'efFet donc du fort dépend
en quelque manière de Tintention de ceux qui
y recourent, & par confequent on ne peut
dire que Dieu fe foit obligé de faire conoître
fa volonté par le fort indépendamment de
l'intention de ceux qui le jettent. Et en effet
quelle volonté de Dieu le fort fera-t-il co-
noître, Il ceux qui le jettent n'ont aucun dcU
fein ? Par exemple fî étant feul dans une chamn
bre, & trouvant des dès fur la table ^ je les
jette fans penfer à rien, quelle eft alors la vo-
lonté de Dieu que le fort révèle ?
Il faut donc dire de neceflité que fi Dieui
s'eft obligé de faire conoître fa volonté par le
fort, c'eft feulement en fe conformant àl'in^
tention de ceux qui cherchent à s'inftruiret
par là de cette volonté. Mais fi cela eft il s'en-i
fuivra que lors qu'on jette le fort fans avoir
aucun deffein de s'informer de la volonté dcf(
Dieu , le fort n'eft plus un Oracle , & n'ai
abfolûment rien de facré, rien qui le diftin-
gue des autres adions ordinaires. Ainfi lejet-c
ter fans refped, & fans dévotion , n'eft pas
un plus grand péché que jouer de cette méme(
manière aux dames, ou aux échecs.
Cela pofé on ne peut nier première
EienDl
T>es Jeux de hazard. 219
; ïnent que ceux qui en jouanc nejouentàrien
< ne lepuiflent faire innocemment, puis qu'ils
ne confultenc Toracle fur quoi que ce foie.
En deuxième lieu il paroit que ceux qui jouanc
; de l'argent regardent le jeu , non comme un
3 moyen propre à faire conoître à qui c'eflque
Dieu veut que cet argent appartienne , mais
uniquement comme un moyen propre à fe
divertir, ne profanent pas lefort , puis qu'a-
[lors le fort ne fignifie rien. Ceci me fuffit,
|câr je n'ai garde de nier que ceux qui confide-
[ranc le fort comme un moyen propre à co-
inoître la volonté de Dieu l'emploient à àcs
[chofes auffi vaines que celles qui font la ma-
nière du jeu > ne commettent un très grand
^)eché.
CHAPITRE V.
Réfonfe a deux ohjeBions*
r\Uelqu'un dira peut é;re qu'il fufBt que le
p4fort foit de fa nature un moyen propre à
faire conoître la volonté de Dieu pour faire
ju'on ne puifTe l'employer qu'àcefeul ufage,
)c que ce foit le profaner que d'en faire ua
mple divertififement. Mais j'ai deux répon-
;s à faire à cette objedion. ^
La première que je ne conviens pas que
î fort foit aujourd'hui un moyen^propre à
pus inftruire de la volonté de Dieu. Il l'a
té autrefois, je l'a voue, maisil nel'eftplus,
K2 &
5.2© Traita
& ce que je viens de dire le prouve afles.
Mais j'ajoute en deuxième lieu que quand
même il pourroit fervir aujourd'hui à cetufa-
ge il ne s'enfuivroit pas qu'il y eût du mal à
l'employer à quelque autre. L'eau, le pain>
(Se le vin font propres à célébrer les Sacremens
de la nouvelle alliance. L'inftitution de Je-
fus Chrift leur a donné cette aptitude, ôc la
leur confervera jufqu'à la confommation du
monde. S'enluit il delà qu'on ne puiffe fe fer-
vir dé ces fubftances qu'à ce feul ufage.?
La ledure peut nous inftruire des vérités
du fâlut. Mais cela fait il qu'on ne puiffelircf
que dans ce deffein ? Nous pouvons employer
nos biens en aumônes. En faut il con-i
clurre qu'il ji'y a que ce feul ufage qui foit
innocent?
Pour faire qu'il y eût du mal à fe fervir du
fort à aucune autre chofe qu'à s'inftruiredela
volonté de Dieu , il faùdroit que Dieu nous
eût défendu expreflement d'y avoir recoun
que dans cette feule intention. Comme il efl
certain qu'il ne l'a pas fait, & qu'on ne pro-
duit rien qui tende à le prouver, il y aur(M!|
de l'imprudence aie croire, & delatemeri
té à-l'affeurer.
D'autres peut être diront qu'à la vérité 1(
fort n'efl: plus un moyen qui puifle fervir \
conoître la volonté de Dieu , mais que Tac
tiôn de cçlui qui jette le fort étant d'elle mé
me, & de fa nature, une demande qu'on fai
à Dieu de révéler immédiatement ce qu'j
veut, elle efttousjours criminelle, puisqu'cl
le tend à obtenir de lui une chofe qu'on fait i
^^i
I^es Jeux de Bazar d-. 22 1
ou qu'on doit fa voir, qu'il ne veut pas ac-
corder, & qu'en particulier il y a de l'impié-
té à lui faire cette demande à l'égard du jeu,
qui n'eft pas affés important pour prétendre
que quand même Dieu voudroit s'expliquer
;fur les autres chofes, il deûc le faire fur
j celle ci.
\ Ceci eft tant foit peu plus plaufîble que tout
le refte. Cependant fi on s'y réduit il eft clair
en premiep lieu qu'il n'eft plus permis d'allé-
guer l'endroirdes Proverbes qu'on nous op-
^pofe, ôc que même étant entendu au fens
qu'on lui donne, ou ne prouve rien, ou ren-
verfe cette réponfe. Suivant cette réponfe la
Providence de Dieu ne dirige plus le fort en
la manière en laquelle elle le dirigeoit autres-
fois. C'eft donc fort mal à propos qu'on nous
vient dire que félon le Sage lors qu'on jette
le fort dans le fein, cequienavient eft de par
l'Eternel. Dans cette fuppofition ce que le
Sage dit étoit vrai en fon temps, maisnel'eft
plus prefentement.
II. Si ceci a lieu il n'eft plus permis d'em-
ployer le fort, ni pour la création des Magif»-
trats, ni pour le partage des fucceflîons, ni
éans aucune autre occafion, quelle qu'elle
foit. Car enfin quand peut il être permis de
demander à Dieu une chofe, qu'on fait, ou
qu'on doit favoir, qu'il ne veut pas accor-
der?
' III. Je voudrois bien favoir comment on
entend ce qu'on dit que le fort eft de foi une
demande qu'on fait à Dieu d'une révélation
immédiate de fa volonté. Je ne voi que trois
K 3 fens
222 Traité
fens auxquels on le puilTe entendre. Le pre-
mier que ce foit une demande expreffeÔc for-
melle d'une telle révélation i Le fécond que
c*en foie une demande implicite ^ interpréta^
tive. Le troifiéme que ce foit le figne fenfî-
ble, & la demonftration extérieure, de cet-
te demande.
Le premier de ces trois fenseft vifiblement
faux. Une demande exprefle & formelle
n'eft autre chofe qu'un defir découvert, &;
manifeflé à celui qui peut le remplir. Elle!
fuppofe une penfée adtueile, qui fe termine,;
d'un côté à ce qu'on fouhaitte, & de l'autre i
à celui de qui ois veut l'obtenir. Et rien des
tout cela n'a lieu dans le jeu. On ne penfe,,
niàDieu, niàfa volonté. On nedefîrepoint'
quil découvre c^tte volonté. On ne lui ma-
nifefte pas ce delir. Ainlï il n'y apointdede-
Cjande proprement dite.
Eft ce donc une demande implicite c^ inter4\
pretativey qui confifte à faire ce qu'on feroitt
lî on demandoit.? C'ell là apparemment lec
fens de ce qu'on nous dit. Mais ceci mémee
en peut recevoir deux affés differens. On:-.
peut entendre qu'en jouant on fait, ou touti
ce qu'on feroic, ou une partie de ce qu'on fe*-
roit, fi on demandoit. i
Le premier de ces deux fens eft faux, &<
ce que je viens de remarquer le fait affés voir.'.
En jouant on ne fait pas tout ce qu'on feroitii
fi on demandoit à Dieu qu'il fît conoîrre fa:
volonté. Lui faifant cette demande on pen-
feroit à lui, à fa volonté? à lamanifeftationt
de cette volonté, on fouhaitteroic cette roa-i
nifeila-i
Des Jeux de hazard. 223
nifeftation, on lui decouvriroit intérieure-
ment, ou extérieurement ce fouhaitj & on
ne fait rien de tout cela.
Le fécond de ces fens efl vrai , ma's ne
prouve rien. 11 efl vrai qu'en jettant àts dés
fur une table, on fait une partie de ce qu'on
feroit fî on vouloit conoître la volonté de
Dieu par ce moyen , mais il ne s'enfuit pas
de là qu'il y ait du mal à le faire. S'iinefaloic
que cela pour pécher, que pourroit on faire
innocemment? Car que fait on qui ne peut
fervir à quelque chofe de criminel, & qui n'y
[fervîten effet étant joint à d'autres chofes
I qu'on ne fait pas ? Un boucher , qui égorge
I un bœuf, fait une partie de ce qu'il feroit,
^s'il le vouloit facrifier. Un homme qui jette
■quelques grains d'encens dans le feu fait une
partie de ce qu^il feroit s'il encenfoir une ido-
jîe. S'enfuit il de là qu'ils pèchent nii'un, ni
l'autre?
* Le jeu n'eft donc, ni une demande for-
melle, ni une demande interprétative, d'u-
ne révélation immédiate. Si on entend que
c'en efl un fîgne, & une demonflration ex-
térieure, je demanderai comment on l'entend.
En eâFet ceci même reçoit deux fens. Le pre-
mier que ce qu'on £iit efl tousjours un fîgne,
'& une demonflration extérieure de cette de-
mande, en forte qu'on ne le fait jamais que
dans ce defïein. Le fécond que ce qu'on faic
a quelquefois cet ufage..
Le premier de ces fens efl faux, & ce que
je viens de dire le fait affés voir. Le fécond
efl inutile. Car combien ne fait on pas tous
K 4 les
^24 Traité
les jours de chofes, qui ont fervi autrefois^
êc qui fervent encore aujourd'hui, en diver-
fes occafions à manifefter des fentimens inté-
rieurs, qu'on n'a pourtant pas ? Par exemple
découvrir la tête, fléchir les genoux, joindre
les mains, & les élever, font autant de li-
gnes de l'adoration, & de l'invocation reli-
gieufe. Cependant on les fait innocemment
à l'égard des hommes, qu'on n*a aucun dcf-
fein d'adorer, ou d'invoquer reiigieufement.
Par conlequent encore que le fort ait peu être:
employé à exprimer la demande qu'on faifoitt
à Dieu de révéler fa volonté , il ne s'enfuit i
pas qu'on ne puifle l'employer aujourd'hui à^
d'autres ufages- ,
C H A P I T R E VI,
Si: le J€H de haz>ayd a quelqm chofe £iiÂj>
CE que je viens de dire fufSt pour déchài?*r.
ger le jeu du premier reproche qu'on luîii
fait, & pour prouver que ce n'eft pas unoî
profanation de quelque chofe defacré. llfauGi
voir maintenant s'il a riend'injufte. Pour^ar
mieux juger il faut le comparer premieremeafe
avec le droit naturel, & enfuiteayfic. Je-
civil. • \ '
Pour le premier plufieurs prétendent qii*i(
le jeu de hasard eft contraire au droit natujrcl,-!
Desjeuxdehazard. ,-^25
.& fè fondent fur deux raifons. La première
qu'il eft malaifé de comprendre comment ia
cheure d'un dé fur une certaine face, ou le
partage fortuit de quelques cartes, peut faire
que ce qui appartenoit à l'un des joueurs ap-
partienne tout d'un coup à l'autre. La fécon-
de que l'un àcs joueurs ne peut gagner fans
que l'autre perde, ce qui fcmble n'être difi^e-
rent en rien de ce que S. Paul condamne,
lors qu'il dit aux Thefl. ^e perfonne ne fou-
le^ ou fajje [on profit du dommage de Jen frère
I en aucune affaire i car le Seigneur eji le vengeur
j de toutes ces^ chofei»
\ Mais ces raifons n'ont rien qui doive faire
I aucune pêne. Car premièrement elles ont ia
i Hjéme force contre les jeux d'adrefTe que con*
i tre les jeux de haT^rd. llelltout auffi difîici-
: le de comprendre comment l'entrée d'une
ba(e, ou d'une boule de billard dans un cer-
tain trou, peut tranfporcer la propriété de ce
qu'on joue que de comprendre comment la
S Gheute d'un dé fur une certaineface peut Faire
\ le même efifet. D'ailleurs dans les jeux d'a-
Ijdreflfe celui qui gagne profite auflî bien de la
[perte defon prochain, que s'il gagnoit à un
^u de hazard. Ainfi fi ces deux raifons font
bonnes, elles aurorit la même force contre
ces deux efpeces de jeu. Ainfi les unes & les
;:autres feront injuftes, ou ni les unes , ni les
autres ne le feront.
Pour répondre plus diredement je dis que.
ce n'eil pas la dieute à^s àès 5, ou le partage der
cartes^ qui fait paffér ce qu'on joue des mains
dfi l'un des joueurs en celles de, l'autre. C'ej^^
226 ^ Traité
la convention qu'ils ont faite là deflfus. DeuJE
chofes me paroiffent certaines fur ce fujet.
La première que comme chacun peut don-
ner abfolûment, & fans aucune condition,
ce qui eft à lui il peut à plus forte raifon
le donner fous de certaines conditions,
pourveu que ces conditions n'aient rien,,
ni d'injufte , ni d'impoffible. Ainfi n'yy
ayant, ni aucune impolîîbilité à ce que le déé
tombe fur une certaine face, rien n'empêche;:
qu'on ne faffe dépendre de cette cheute unec
donation, ou une convention qu'on fait, Ôc:
que cette condition pofée la donation & h:
convention ne fubfiftent.
L'autre chofe qui efl certaine fur ce fuject
e'eft que félon tous les jurifconfultes onpeutt
faire dépendre tant les donations, que less
conventions, d'une condition fortuite. A\
J^'égard des donations on n'a qu'à lire les Infti--
tûtes liv. 3. Tit. 16. Et pour ce qui regarde:
l'es traités, qui ne voit que ceux d'alïeurancec
dépendent d'un événement fortuit? J'en ài^i
donné d'autres exemples dans mon traité dec
rinterét, chapitre V.
Il fuffic donc que les parties aient convenu ■
volontairement de fe donner l'une à l'autre
telle, ou telle fomme, au cas que le dé qu'on
jettera tombe fur telle, ou fur telle face,
pour faire que la chofe étant arrivée celui qui
doit gagner fuivant cette convention ait un
droit légitime fur ce qu'il gagne, Ô5 en de-
vienne veritablementle maître > comme ilfuf*
£t qu'un negotiant aflèttre un navire, & que c
se nayire vienne ^gerir, pour donner au pro- ►
frietairgf
Des yeux de hazard. tLlLf
'pfietaire de ce navire le droit de fe le faire
payer par rafleureurdemémequefil'affeureur
î'avoic fait périr volontairement. En un mot
e'eft/non la condition, mais le traité qui a
pofé cette condition , qui tranfporte la pro*
prieté. Ceci eft évident, & il n'eft pas ne-
eeffâire de s*y arrêter.
■ La féconde raifon n'eft pas plus folideque
îa première. On dit que gagner au jeu c'eft
profiter de la perte d'autrui. Ce qu'on dit eft
Vrai , mais il ne s'enfuir pas de là que ce profit
îo'it injufte. S'il Fétoiton nepourroit fans in-
juftice accepter une donation , car la dona-
tion prive toiîsjours le donateur de ce qu'il»
donne. Il perdtolisjours, êc le donataire pro-
i'fiie. Comme peur rendre une donation Vali-
f de, il fuffit que le donateur ait, d'un côté la
i difpofition decequ'ildonnejôc de l'autre qu'il
É donne volontairement, il n'en faut pas da-
[vantâge pour faire qu'on gagne légitimement
|iai jeu. Il fufSt que les joueurs foienr maîtres
I de ce qu'ils jouent, & qu'ils conviennent li-
brement êc volontairement de jouer. Ceci
Ipoféilsne fefont point de tort l'un àTautre.
Voila pour ce qui regarde le droit natu-
rel. Il n'en eft pas tout à fait de même du
«i'roit civil. Le Romain a pluQeurs deciiions
é'es fortes contre le jeu de hazard , non feu-
lement dans le Code, qui contient les loix'
des Empereurs Chrétiens, maiscûCofe dans
Ife 0igefte , qui n'eft qu'un centoncoffipofé
des deciûons des JurifconfultesPâyeiïs» DànB
ce droit celui qui a gagné n'a point d'action-
«outre celui qui a perdu? ôc celui qui a perdu'
: ' %^ m
228 lYaité
en a contre celui qui a gagné, & peut le con-
traindre à rendre ce qu'il a touché. Ce droit
même ne fe prefcrit que dans cinquante ans,
quoi que trente ans fuffifent pour en anéantir
plufieurs autres très légitimes. Ce n'eft pas
tout. Le jeu emporte note d'infamie, & l'ac-
tion intentée fur ce fondement eft.uneadion
infamante. Il eft ordonné qu'on rafera Jes
maifons de ceux qui reçoivenc les joueurs. II
eft permis de les battre eux mêmes. 11 eft per-
mis de les piller 5 & lors qu'ils s'en plaindront
il eil défendu aux Juges d'avoir aucun égard
à leurs plaintes.
Louis XIII. Roi de France par une or-
donnance du 30.: de Mai i5ii. déclara nul-
les toutes les debtescontraâ;ées,& toutes les
obligations & promeffes faites pour le jeu ,
quelque déguifées qu'elles foient, déchar-
geant ceux qui les ont faites de toute obliga-
tion civile & naturelle.^
Ces decifîons font non feulement très fortes
mais encore nettes & precifes. C'eftpourquoi
je ne doute point que dans tous les lieux où
elles font reçues, & demeurent en force & en
vigueur, le jeu nefoit un très méchant titre,
ôç un moyen illégitime pour aquerir. Mais il
n'eneft^pas de même des iieux> où ces loiiç
2i'ont Jamais été reçues, ni même de ceuxoù
rayant-été) Tufage contraire les a abrogées.
Carchâcun fait que c'efl; Jà une des voies par
lefquelles les loix peuvent perdre tout cequ'el|i
|eiL<W de force & d'autorité.
Des Jeux de hazard. zz^
G H A P I T R E VIL
St les jeux , tant dadrejfe > que de hazaydi
font innocent» Divers excès qui peuvent hs
Mcompagner<i .
XL pàroit par tout ce que je viens de dire
•*qu'à confiderer le jeu de hazard en foi , &
à s'arrêter à ce qu'il ad'eflentiel? iln'€il<:on-
traire> ni à la juftice, ni à la religion. SI
celaeft, dira peut être quelqu'un, ilefl donc^
tousjours innocent, & on a tort de tant de^
clamer contre les joueurs. Mais c'eftlà une
confequence que je n'admets point. Quoi que
le jeu puifTe être innocent en lui même, il a
d'ordinaire des fuites afiPreufes, qui doivent le
faire confiderer comme quelque chofe 4'e??-
tremement dangereux. Gn va parcourir ces
fuites les unes après les autres, 6c remarquer
fur chacune l'efpece particulière de jeu d'où
elle vient.
I. Il n'eft premièrement qae trop ordinai-
re de voir de certains joueurs » qui après ce
qu'ils appellent des coups de malheur, vomi(^
fent des blafphemes & des impietés contre
Dieu, àC profèrent deshorreurs, qu'on ne
devroit attendre que des Démons. J'ai tous-
jours creu que ce péché eft Tua des plus
grands qu'on puiflè commettre» Voicienef-
f^ autant que j'en puis juger, g^^uliepaûTe
dan§
150 Tfmié
dans ces occafions dans Tame de ces tnlfe-
rables.
Ils fâvent en gros & confufement que la
Providence de Dieu dirige les evenemens
qu'on nomme fortuits, ce qui eft très certain,
comme on Ta fait voir dans le chap. IL de
ce traité. Dans cette fuppofitiôn ils feperfua-
dent que s'ils ont perdu, c'efl; parce que Dieu
Ta voulu. Mais au lieu que cette perfuafion
devroit les porter à fe foûmettreàla volonté"
de Dieu, & à acquiefcer à ce qu'il a trouvé'
à propos de faire, il font àfîes deteftabies
pour en avoir du reiTentiment contre lui. I)»^
cherchent à faire éclater ce reffentiment^ &
ne pouvant le faire par des avions, ilspren-
nent le feul parti qui leur refle, c'eftdcfefa*
tisfaire par des paroles. De là viennent les
horreurs qu'ils profèrent dans ces occafions.
Ici je prie mon Lcûeur de lie me pas at-
tribuer une penfée dont je luis très éloigné.
Je ne dis pas que tous ces a<3:es que j'ai indi-
qués fe luccedent les uns aux autres^dansl'or-*
dre que j'ai marqué,comme il arrive lors qu'on
raifon ne tranquillement & de fens froid.
Il y a trop de trouble ôc deconfufiondansles
pénfées & dans les tranfports de ces mifera-
bles pour rious permettre de croire que la
chofe fe pafîe de cette manière. Je dis feule-
inent qu'ils font tous les ad^es dont j'ai parlé,
foit qu'ils les faEent tous à la fois, un feul
les contenant tous virtuellement, & implici-
tement, foit pluftôt que ces aétes fe fuivent
f un l'autre avec tant de^rapidiré ôc depTOtnp-
4ttfde> -qu'-â cft impoffîWc de dire pteciSî*
Des Jeux de hazard. 231
ment lequel eft le premier, ou le fécond.
( Quoi qu'il en foie je fuis perfuEdé qu'il n*y en
\ manque aucun, & je ne comprends pas en
5 effet de quel autre principe les horreurs qu'ils
profèrent pourroient venir.
Mais ceci poféeft il poffible d'imaginer rien
j€ ne dirai pas de plus effroyable, maisd'auffi
effroyable, qu'un tel excès? Qui ne voit que
les empoifonnemens, les afTaffinats, les par-
ricides, les facrileges, & les inccftes, ne font
rien au prix de ceci? Car comme on peut ou-
trager un Prince en trois manières > dont la
féconde efl: beaucoup plus atroce que la pre-
mière, & la troifiéme plus que la féconde,
la première en violant fimplement (es loix,
la féconde en outrageant fes Miniflres, &
fcs Officiers, qui font fes images, & la troi-
fiéme en l'outrageant perfonneliem-ent lui mé-
Inej on peut aufli offenfer Dieu en ces trois
manières, il y a des péchés qui violent fim-
plement fa loi. Tels îbnt les excès de l'intém-
perance. Il y en a d'autres qui routragent
dans fes images. Telles font les violences
\ qu'on exerce contre ïqs enfans, tel eft l'ho»
i micide, l'empoifonnement, le parricide, &c.
\ Enfin il y en a de ceux qui l'attaquent lui mé-
I me direâement. Tel efl celui ci. Car que:
; peut on faire de pliis à cet égard , & en ce
i îens ? On ne fauroit l'outrager par des efiFets^
'] Sa grandeur l'en met à couvert. Au défaut
1; des effets , on a recours aux paroles. On lui
\ dit des injures. Peut on porter la rage & la
' fureur à un plus grand excès?
' B parole clairement par là quel e:ft le pe^
:^32 Traité
ché que Commettent, non feulement ceux
qui fe portent adtuellement à de tels excès,
mais encore ceux quis'expofentau danger de
s'y porter. Je parlede ceux à qui ce malheur
étant arrivé j une, deux, trois fois en leur
vie, au lieu de regarder le jeu comme un pie-
^e efFroyablement dangereux que le Démon
leur tend, au lieu de i'eviter avec foin , s'y
jettentétourdiment & brutalement 5 & jouent
encore tout de nouveau avec aufïî peude ré-
pugnance que s'ils n'avoient rien de tel à ap-
préhender.
Je dis la même chofe de ceux qui n'ayant
pas lieu d'appréhender que de telles horreurs
leur échappent, ont dejuftesraifonsdecrain*
dre qu'elles échappent s ceux avec qui ils
jouent. li eft certain qu'ils fe rendent de cet-
te façon refponfables du crime de cqs furieux*
Tout le traité du Scandale, qui eft lederniec
de ce volume, en eft une preuve;
J^ajoûte. que ce péché a plufîeurs degrés.
Ce que Je viens d'indiquer en eft la confom-
mation j ^ en effet il eftimpoffible d'y riea
ajouter. Mais il y a d'autres degrés au deflb us.
de celui ci, qui pour être un peu moins affreux»,
ne font nullement inîiocens. Je parle de cqs^
murmures , de> ces dépits, de ces mouvemens-
de chagrin ôc d'impatience, qui n'éclatent,
ni par des paroles, ni par des geftes, mais
qui ne laiflent pas de fe former intérieure-
ment dans le cœur. Les hommes ne les ap-
perçoivent point, mais Dieules voit très dif-^
îinâement, & pénètre tout ce qu'ib ont de
^ûtiâire i fa ^ volonté» Ainfi il n'y a point
I Det yeux de hazard. ijf:
àt doute qu'il ne fe referve de les punir ri-
goureufement dans la vie à venir.
Au refte je ne diflingue pas en ceci les jeux,
d'adreffe de ceux de hazard. On fait que quel-
ques uns de ceux de ce premier ordre, par.
exemple le billard & la paume, font prefque
au ffi dangereux à cet égard là que les féconds.
Ainli on ne doit pas regarder à Tefpece parti-
culière du jeu, cpais au dangerqu'ily a qu'on
y trouve l'oceaiion de coromettre.. quelqu'un
des excès que j'ai indiqués.
1 1. C'eft là à mon fens le plus grandtiefor*^
(dre que le jeu puiffe caufer. Mais s'il eu le
plus grand il n'eft pas le plus ordinaire. 11 J
en a un autre, qui bien que moindre que le
précèdent, eft g^randea lui même» & d'ail-
leurs imcomparablement pi us fréquent.. G'eft
^u'ii rend les paffions extrêmement vives.
Je fuppofe en premier lieu que la violence
àQs paffions eft un très grand mal. N'eft ce
pas la fource de la-plufpart de nos crimes ^
Combien peu en commettrions nous,, fi' l'a--
mouf, la haine, ledellr, lacrainte, lacole-
re, & les autres-mouvemens femblables> ne
nous y porcoient ? Qui ne fait d'ailleurs que
plus ces paffions font fortes & véhémen-
tes, plus il eft difficile de leur refifter ? Une
raifon foible-, une vertu médiocre , de lé-
gères reflexions, viennent facilement à bout
d'une paffion naiflantc, & qui n'agite l'ame
que foiblement & languiffammant. Mais lors
que les paffions font emaordinairement vio-
lentes, rien n'eft plus^aîaiféquede leur. re-
fifter, & peu de gens font capables d'un tel
eôort. Je
a^4 Traité
Je fuppofe en deuxième lieu que deuxcho-
(cs principalement contribuent à rendre les
paffions plus violences & plus emportées,
Tune eft le tempérament, Tautre eil l'habk-
tude. Car pour ne parier maintenant que de-
l'habitude, il eft certain qu'à force derefifter
à une pafîîon on TafFolblit peu à peu, & on.
vient en6n à l'étoufFer tout àfait- Qu'y a-îil!
dé plus ordinaire que de voir des gens natu-
rellement tiniides, & que le moindre dangert
effraye d'abord, qui par les foins qu'ils pren-*-
nent de combattre cette foibieffey reuffiflent,,
& deviennent enfin hardis & intrépides??
C'eft ce qu'on voit particulièrement à la guer--
re, où à force de foins & de reflexions on fe.
fait une manière de eoufage aquis, qui n'eft-
pas de moindre ufâge que le nattîreK
Au contraire en ^'abandonnant pendant t
uii efpaceconfiderable de temps à unepaflîôn,,
on la rend fi forte & fi véhémente, qu'on n'efti
phis en état cîe lui refifter. La raifon en eft^
que les paffions font tousjours accompagnées
d'un certain mouvement d'efprit» animaux,,
& que plUsce mouvement eft rapide, plus^
la paSîon eftforte & violente. Comme donc"
plus les efprits fontfouvent un même chemin,
plus ils l 'élargi flent, plus par confequent ils s
le parcourent rapidement, & y coulent mé--
me dans une plus grande abondance, il eftl
évident que plus fouvent on eft agité, foitdess
paffions en général, foit de quelqu'une érti
particulier , plus il faut necefTaireroént què^î
ces mouvemens deviennent impétueux, &c
par confequent que la raifon trouve de la diffi-
culté à les gouverner. )€
Des Jeux de hazard. 25$
Je fuppofc en troifjémelieu que rien n'ex-
Cite autant de paflîons que le jeu , fur tout le
jeu de hazard, & quelques uns de ceux d'a-
drefle, fur tout encore lors qu'ion joue gros
jeu. Ceci même eH vrai en deux divers fens.
Premièrement le jeu excite des paflîons de dif-
férentes cfptces, le defir, la crainte? l'efpe-
irance, la douleur, la joie 5 ledépit> quelque-
fois même la colère & la haine, témoin les
querelles & les conteftations qui en font les
fruits ordinaires. En deuxième lieu les mou^
vcmens particuliers de chacune de ces paffions
i reviennent fouvent, parce qu'en eflPet les di-
vers incidens du jeu étouffent les uns & ex-
citent les autres. Ainû pour bien concevoir
fl'état où fe trouve Tame d'un joueur , il ne
S faut pas Amplement fe reprefenter une mer
kousjours agitée: Il faut «"imaginer que ces
agitations viennent de cinq ou fix vents op-
pofés , qui y régnent chacun à fon tour, en
îbrte qu'il n'y en a pas un qui n'ait pluGeurs
Ifois le deffus dans chaque quart d'heure.
I II faut ajouter en quatrième lieu que c'eft
^d'un côté cette véhémence, & de l'autre cet-
te fucceffion perpétuelle de pafïîons contrai-
ires les unes aux autres qui fait le ragoût du
jeu. On ne s'y p'ait qu'à proportion deladi-
verfité & de la véhémence des mouvemens
qu'il excite. De là vient qu'on s'ennuie d'a-
bord d'un jeu où l'on ne joue rien, parce
qu'en effet un teljeun'intereflant point, n'ex-
cite aucune paflîon. De là vient encore que
les jeux de hazard plaifent plus que les jeux
d'adreffe, & plus le hazard prédomine furl'a-
dreffe»
S3^ Trmté ' 'j
dreSèy plus«ls donnent de plaifir. v^ L
Mais cela pofé qui ne voit à quel point le '
jeu. efl pernicieux ? Il excite beaucoup de paf-
fions. Les paffions qu'il excite font extrême-
ment violentes. Que faut il davantage pour
nous porter à le detefter.? On fait en jouant
le contraire de ce qu'il faudroit tâcher de faire.
On devroit s'^appliquer de toute fa force à fe
rendre maître de fes paflîons. C'eil là en ef-
fet prefque toute l'occupation du Chrétien.
Et en jouant, fur tout en jouant foulent, on
les rend plus vives & plus emportées. N'eft
C€ pas agir de la même manière qu'un mala»
de, qui au lieu dé travailler à diminuer fon
mal ne s'ocçupeioit qu'à l'empirer, ou qu'un:
blefîé qui feroit ce qu'il pourroit pour enve^:
IHmer fes plaies^
m. Ge^ fécond effet , qui vient principal
lement des jeuif de hazard, me fait fouveniiji
d'un troiiîéme , qui eft particul i^r au jeux d'a*i
dreffè, fur tout à ceux, r4 le hazard n'a au* i
cune part, tels que font les jeux des Dames >
& des Echecs. Rien n'efè plus propre que ces
jeux- à nourrir l'orgueil. Qu'eft ce qui fait le
ragoût de^ ces deux efpecesdejeux.^C'eftque
comme ils demandent une application, une
pénétration, & une étendue extraordinaire
d'efprit j fur tout le fécond, lorsqu'on y ga-
gne on a lieu de fe féliciter foi même de la
fupcriorité de fon efprit, & éc (e dire qu'on
en a plus que celui à qui on vient de gagner.
Far confequent jouer à cette efpece de jeux,
c'eft fortifier & augmenter lorgueil. C'eft l'af-
fermir & l'enraciner, au lieu qu'un de nos
plus
Des Jeux de hazard. %IJ
>lus grands foins devroit être celui de l'âne-
mtir tout à fait.
CHAPITRE VIII.
Quatre antres p(^hés qui a^ompagnent cr*»
dinatrement le jeu,
LE quatrième dérèglement qui fuit d'ordi^
naire le jeu eft particulier à ceux où l'on
peut, foit gagner {bit perdre y des fom-
fmes confiderables. Cette poffibilité, tant du
I gain , que de la perte , mérite qu'on y fafïe
une attention très particulière. Car pour le
gain il faut voir s'il n'incommodera pas celui
à qui on gagne. Pofé qu'il iefaffe, comme
en efiPet la c* «^ eft très ordinaire, on agit
direâ:em(/'*- . r.tre les loix de la charité en
s'expofant au danger de cauier un tel préju-
dice à ion prochain , & de lui ôter ce qui peut
' être necelïaire, foit à lui même, foit à fa fa-
mille. Je fai que les joueurs ne font pasordi-
nair-ement fort fenfibles à de telles confidera-
tions. Maisvelles ne laiffent pas d'être tresfo-
lidcs & très importantes ea elles mêmes.
Le danger de perdre mérite auffi qu'on y
fafîe beaucoup d'attention. Il peut première-
ment arriver qu'en perdant on perde le bien
à'autrui, parce qu'en effet en le perdant on
fe met hors d'état de fatisfaire fes créanciers,
gi cela eft c*efl un yeritable larcin > c'eft au
* moins
î,38 Traité
moins une Injuflice aufli defagreable à Dieu
que le larcin même.
Souvent c'eft le bien des povres. Ceft un
fuperflu qu'on devoit employer à faire des au-
mônes, & d'autres aAes de charité, qu'on
s'ôce le moyen de' faire, confumant en des;
ufages vains & inutiles , ce qui devoit fervin
àfouiagerla mifcrc & l'indigence des. enfansî
de Dieu. Que répondra t-on a Jefus Chrifl;,j
lors qu'il reprochera au dernier jour à pluûeurs;
de ceux qui fe prefenteront devant fon tribu-
nal, qu'il a eu faim, & qu'ils ne lui ont pas:
donné à manger, qu'il a été nu, & qu'ils;
ont refufé de l'habiller? Pourront ils s'excu-
fer en difant qu'ils n'avoient rien à lui donner,;
tout ce qu'ils pouvoient employer à ce fainti
ufage ayant été diffipé au jeu ? Sera ce une(
bonne raifon à lui alléguer, & ya-t-il lieu de
croire qu'il s'en contente?
Souvent c'eft le bien des eti fans* qu'on pri-
ve de cette façon de ce qui leur étoit necef-
faire, foit pour s'entretenir, foit pour avoir i
une éducation qui répondît à leur naiflance,;
foit pour fe mettre à couvert des tentations:
infeparables de la povreté. Qu'on fe fouvien-
ne cependant de ce que dit l'Apôtre S. PauU,
que celui qui n'a aucun foin de ceux de fa fa-
mille a renié la foi, & eft pire qu'un infi-
delle.
Il arrive encore ordinairement qu'en per-
dant fon bien on s'expofe foi même à mille
tentations, & on fe jette en àts dangers ter-
ribles, foit d'ofFenfer Dieu, foit de fe perdre.
Combien n'a- t-on pas d'exemples de joueurs,
qui
Des Jeux de hazard, a 39
qui ayant tout perdu, & ne fâchant plus que
devenir, ont pris des refolutions defefpe-
récs , & fe font portés à des extrémités qui les
ànt perdus?
J'avoue qu'on ne s'expofe pas topsjours à
ces quatre inconveniens à la fois. Maisil eft
rare qu'on ne s'expofe à quelqu'un, âcil n'en
eft aucun qui ne mérite qu'on prenne tous
les foins poflîbles pour l'éviter.
V. La cinquième fuite .du jeu eft la perte
du temps. Ce temps pouvoit avoir de meil-
leurs ufages. Nous pouvionsFemployeràfer-
vir Dieu & le public, à nous avancer nous
mêmes dans la pieté, à travailler, foitànous
inftruire de nos devoirs, foit à nous corrjg'er
de nos vices. Au lieu de répondre de cette
[manière à la bonté de Dieu, qui nousaccor-
doit ce délai, & nous donnoit ce moyen de
tfavailler pour lui ôcpournôus mêmes, nous
|en faifons un ufage, ou criminel, ou quG)i
qu'il en foit vain & frivole. Nous enfouif-
ifons ce talent, qui pouvoit nous enrichir fpi-
Irituellement. Nous nous privons volontaire-
ment d^s avantages que nous en pouvions
.retirer.
H VI. Le fîxiéftie dérèglement qui accompa-
gne le jeu-, c'eft le fcandale. Ceci regarcje
principalement ceux que le rang, oûilapleu
à Dieu de les placer, foit dans le monde,
jfoit dans i'Eglife, obligeoit à tâcher d'édifier
les autres par leurs bons exemples. Si au liei^
de le faire ils lesfcandalifent, &leur donnent
l'occaûon de tomber dans quelque péché.
Dieu leur redemandera le (âng de ceux
donc
24® Traité
dont la perte fera TefFet de leurraauvaife con
^uite.
C'eft à quoi il feroit à fouhaitter que le;
Pafteurs en particulier priflent garde. Jeveui
qu'ils évitent tous les inconveniens que j'a
indiqués 3 comme en effet la chofe h'eft par
impoflîble. Peuvent ils empêcher que ceui
qui ne font pas en état de faire toutes les difi
tindl'ons que j*ai touchées, ôc qui mcttenr
tous ies }eax en un même rang, ne fe difen
à eux mêmes que puis qu'un Miniftre joui
ils peuvent le faire, & qu'en le faifant ils m
fe portent à la plufpart des excès que j'ai in^
diqués ? Si cela arrive, ne fera ce pas ce Mi
niftre indifcret , qui aura mis cett« pierre ài\
fcandale fur leur chemin , & qui fera devenn
par là l'une d^scaufesdeleureheute, & com
îequemtnent de leur perte? Ne fait on pas ce-
pendant ce que Jefus Chrift dit dans l'Evan»
gile? Malheur à celui par qui U fcandale arrive
illui vaudroit mieux qu on lui attachât um mem
le au col, é^ q}ion le jettàt dans la mer. MatC
XVIII.
^ VII. Ce flxiéme defordre mefaitfouveni?
d'un feptiéme. II y a peu d'Eglifes, à quii
foit permis d'avoir quelque fbrme de Difci:
pline, oûles jeux de'hazard, 6e mémepliK
fieursjeuxd'adrefle, ne foient défendus. G'e|
ce qu'on peut voir en particulier dans laDiÉ
cipline des Eglifes Reformées de France^
Chap. XIV. art. ap. Or tous nos Théolo-
giens conviennent qu'il y a deux cas danslef
quels les regîemefts Ecclefiaftiques lient Js
tcanfciehce> celui du mépris> ôc celui du fcaà<i
dale
Des yeux de hazard. 24-ï
fââle. Le premier a lieu lors qu'on viole les
iloix de l'Eglife fans y être oblige par quelque
jraifon extraordinairementpreffante, & digne
id'une gfande conllderâtion. Le fécond a lieu
ilors qu'on viole ces loix, ou publiquement,
!€>u du moins en prefencede quelqu'un. C'eft
lee que j'ai éclairci dans mon traité de laConf-
cienceîiv. L chap. X.
Cependant j'efpere de faire voir dans le
chapitre fuivant qu'on n'a jamais de raifon
tant foit peu confiderable qui oblige, foit è
jouer de l'argent, foit à jouer à un jeu de ha-
sard, pasiméme en ne jouant rien. Par confe-
quenttous ceux qui le font violent avec mé-
pris les loix de l'Eglife, ce qu'on ne peut
faire innocemment. Par confequent encore
tous ceux qui jouent en prefence de quel-
qu'un violent ces mêmes loix avec fcandale,
qui n'eft pas un moindre péché queie précè-
dent. Et comme on ne feuroit jouer feul,
cette feule confideration fait voir qu'on ne
Ifauroit jouer innocemment, au moins dans
pes lieux où les reglemens Ecclefiaftiques coi^-
damnent ces fortes de jeux.
Je ne dis rien desfupercheries, & généra-
lement des fraudes, dont quelques uns ufent
dans le jeu. Il eft certain qu'en employer quel-
i^u'une c'eft voler. Mais comme, non feuîe-
3îent les Chrétiens, mais les honétes gens du
Inonde en conviennent, & que toute la ter-
re s'accorde à condamner ces manières obli-
ques & indirex^es de gagner au jeu , il n'eft
ipas neceflaire que je m'y arrête.
L C H A-
2^1 Traité
CHAPITRE IX.
Réflexions fur ce qui vient d*étre dit dam lea
detix chapitres precedens* Conjïderationdesi
motifs qui portent a jouer»
OE font là \qs fuites les plus fâcheufes dai
^^jeu. Cela feul fait voir le peu d'utilité dee
ia diftindion des jeux en jeux d'adreflTej,
& jeux de hazard. Les uns ôc les autres peu-
vent avoir dQS fuites terribles. S'il y en a dee
particulières à Tune de ces elpeces > il y en aa
auffi de particulières à l'autre, & la piuspard
font communes à toutes les deux. Mais il y aï
une autre diftindtion bien plus importantcf
que celle la , 6c qui eft d'un tout autre ufagçf
dans cette matière. En effet tantôt on jouet
de l'argent, ou des chofes qui valent autant
que l'argent, des habits, des chevaux, des
armes :» &cj Tantôtonnejouërien, oupref-l
que rien , car en ceci le peu eft conté pouB
rien. ,^
Je dis donc que la pluspart àes inconve^î
niens que j'ai indiqués ne font pas àcraindrçi
dans les jeux, foit d'adrefle, foit de hazard^
lors qu'on ne joue rien. Il n'eft pas à crain-i
dre que ceux qui ne jouent rien vomiffentde«
blafphemes & des impiétés. Les paffions quci
cette efpece de jeu excite font fort languiflTaa*
tes. On s'en lade même bien tôc> ôcainfioit)
n'î
Des Jeux de hazard. 243
n'y perd pas beaucoup de temps. Il n'y a IJt
d'ailleurs, ni prodigalité, ni avarice. En un
mot fi on en excepte le jeu des échecs, qui
fait perdre beaucoup de temps , & nourrie
l'orgueil, lors même qu'on ne joue rien, il
peut arriver fort facilement qu'ils foient tous
très innocens , pourveu feulement qu'il n'y
ait rien, ni à perdre, ni à gagner.
Les autres inconveniens que j'ai indiqués
font les fuites naturelles, non du jeu en gê-
nerai, non du jeu de hazard en particulier,
mais feulement decesjeux, foie d'adrefle,
foit de hazard , où l'on joue quelque chofe
de confîderabie. C'eft donc à ceci qu'il faut
s'arrêter. Mais pour en mieux juger il faut
■ comparer ces inconveniens du jeu avec fes
utilité^, & généralement avec ce qui fait
iqu'on s'y applique. Quatre principaux motifs
Iportent à jouer, le foin qu'on prend decon-
[ fer ver la fanté, le deflein de fe delafîer, &
de recréer le corps ou i'efpric,* celui de fe di»
vertir, & le defir qu'on a de gagner.
Le premier eft à mon fensleplus innocent
des quatre, mais e'eft auffi le moins ordinai-
re. Un homme replet & cacochimea befoin
pour coriferver fa fanté de faire un exercice
^n peu violent. Le jeu de paume lui convient
iffés. Jl y pafle quelque heure de temps en
emps. Rien ne me paroit plus innocent que
:e qu'il fait, & je ne croi pas àuffi qu'il y'àit
>èrfonne qui le condamne. . '
Mais, comme je l'ai déjà dît, il eft aftés
are que ce foit ici, ni le motif, ni le prétexte
àéme du jeu. On allègue plus fouvent le def-
L 2 feifl
û j.4. Traité
>fe n de fe delafïer des fatigues d'un travail
^o ^g & incommode. Mais il y a fur ceiadeux
pi trois remarques à faire.
La prerpiere que rien ne me paroit plus ridi-
cule que de jouer ^ux échecs pour fe dclaffer
6c fe recréer l'efprit. Rien ne l'applique, &
par confequent ne le fatigue davantage. C'eft
ce qui fait dire à Montagne que ce \eu 7iefi
^as affés jeu , qu'il nous ébat trop ferieu jement ,
ÔC qu'on devroit avoir honte d^ y fournit V atten-
tion quijujfiroit à quelque bonneçhoje. JiflaisUv.
ï. chap. L.
La féconde qu'on a d'autres moyens ,de fe
xielafler, qui font, ôcplusaifés, & moins
jdangereux, que celui ci. On a la promenade^:
les vilîtes, les çonverfations honétes. Je co-i
nois des perfonnes extrêmement occupées,
qui ne jouent jamais, & qui bien loin d'avoiri:
quelque tentation de le faire remercient Dieu
tous les jours de la grâce qu'il leur a faite en
leur donnant du dégoût pour cette vaine op*;.
cupation.
,La troifiéme enfin quefi le deiïein defede-i
laffer porte à jouer, on doit au moins fe prêt
cautionner contre les inconveniens, auxquels
je viens de faire voir qu'on s'expofe ordin^?
retnencen jouant , & que pour peu qu'il y ail
lieu d'en craindre quelqu'un, l'avantage qu'pip
fe propbfe d'en retirer n'eft pas allés grap^
pour contrebalancer le danger auquel ons'ei^i
pofe. Qu'eii ce en effet qu'une miferable ren
création au prix du moindre à,QS njaux que h
|eu produit naturellement ?
J.e troifiéme motif > qui eft celui de (Qéi<
vejri
Def Jeuxàe hazard. l^f
Vértif, n'eft pas innocent. Car premièrement
pourquoi veut on fe divertir que parce qu'on
craint de s'ennuyer > Et pourquoi craint on
de s'dnnuyer j que parce qu'on n'a rien à fai-
re? Et pourquoi n'a-t-on rien à faire, que
parce qu'on ne conoit pas fon devoir, ou'
qu'on ne fefoucie pas de s'en aquitter? J'ai fait
voir dans le chap. IX. du fécond traité de ma
Morale abrégée que tous les Chrétiens fans
exception font obligés à travailler, & qu'it
n'y a perfonne à qui l'oifiveté foit permife.
Ainfî'ceux^dont je parle ne faifânt rien, ôc
ne voulant rien faire, ils font voir par là mê-
me qu'ils ne font pas dans la voie du ciel.
Par confequent le motif qu'ils allèguent pour
ptouver qu'il leur eft permis déjouer, bieiï
loin de jûftifîer leur conduite les rend tout à
fait inexcufabrès:
\ J'ajoute que ce font principalement ceux ci
qui font expôfés aux dangers que j'ai indiqués
dans lès cîtapitres precedens. Ceux qui ne
jouentque pour cônferver leur fanté , ou pour
delafler, foi! leur efprit, foit leur corps, peu-
vent' esTitér facilement ces inconveniens.
Mais il eft, ou difficiles ou impofïîble, que
ceux ci le faflent. Comme ils n'ont jàma^is,
' GUprefque jamais, rien à faire, & que d'ail-
leurs leur oifiveté les accable, il faut qu'ils
cônfument une partie cbnfiderabie' de leuf
temps au jeu. Ceci pofé comment pourroient
ils ne fe pas expofer aux dangers qui font com.-
m'e infeparables de cet exercice ?
Rien donc n'eft plus ridicule que ce qu'ils
ont ordinairement à la bouche* Lôr.s q\i*cfn
L 3 leur
2^6 Traité
leur reproche Texcés de rattachement qu'ils
ont pour le jeu, ils s'imaginent de fe bien dé-
fendre en difant qu'ils aiment mieux jouer
que médire. Ils fuppofent par là qu'il n'y a
point de milieu pour euxentrele jeu&lamé-
difance, & qu'ils ne fauroient éviter l'un de
ces péchés que par l'autre.
Quand ce qu'ils fuppofent feroit véritable,
je ne fai s'ils raifonneroient jufte, & fi quel-
ques uns des excès qui fuivent le jeu ne font
pas plus atroces que le péché qu'on commet
en ruinant la réputation du prochain. Le pre-
mier au moins de ceux que j'ai indiqués eft
plus horrible fans comparaifon. Mais en effet
leur principe ell inlupportable. Il faut qu'ils
médifent. C'eft à dire qu'ils font fi détermi-
nés au mal, que c'eil la feule occupation
qu'ils puiflTent avoir. Tout ce qu'ils ont deli-,
berté fe réduit à aller de vice en vice,& dépê-
ché en péché. Voila ce qu'ils difent, & qu'ils,
difent froidement & tranquillement. Peut on
imaginer une fecurité, & une llupidité pareil-
le à la leur?
S'ils font fi méchans&fi corrompus, qu'ils
penfent ferieufement à fe convertir. Qu il$
changent promptement d'inclinations & dçs'
fentimens. Qu'ils s'affranchiflentabfolûment
de la tyrannie du péché, auquel ce qu'ils di-;
fent donne lieu de croire qu'ils font fi aflujet-
tis, ou qu'ils fe refolvent à périr éternelle*
ment.
Il ne me refte plus à parler que du quatrié- \
mé motif. C'efl le defir de gagner. C'eft ici
le plus gênerai , & en même temps le moins
honé-
Des Jeux de hazard. .247
honéte, de ces motifs. C'eft un compolede
deux vices, tous deux vifîblement oppofésj
non feulement aux maximes deTEvangile,
mais encore aux règle s de i'honéteté mondai-
ne, laparefTe, & l'avarice. L'avarice fait fou-
haitter de gagner. La parefîe s'oppofe à ce
que pour reuffir dans ce deflein on emploie le
feul moyen permis & innocent, je veux dire
ile travail. Pour fatisfaire ces deuxpaffionson
fe met à jouer, & c'efl là, comme je l'ai dé-
jà remarqué, ou l'unique, ou la principale
caufe de l'attache que laplufpart ont pour cet-
te vaine occupation.
Je ne m'arrêterai pas à faire voir combien
peu ce moyen eft propre à faire reuffir dans
le defïein qui fait qu'on l'emploie, y ayant
bden plus d'exemples de ceux qui fe ruinent
au jeu, que de ceux qui s'y enrichiflènt , &
n'étant pas même poffible qu'il en foit autre-
ment, parce qu'en effet celui qui gagne ne
profite pas de tout ce que l'autre perd, &
qu'il en faut neceflairement rabattre les frais
du jeu , qui bien que peu confiderables par
rapport à ce qu'il en coûte chaque fois qu'on
joue, ne laiffent pas de le devenir beaucoup
par la continuation ôcTaffiduité. Je laifTe dis-
je, tout ceci, & jeme contente de dire que
bien loin que ce double motif, je parle de l'a-
varice & delà parefle, puifle excufer la paf-
fion qu'on a pour le jeu , il la rend criminel-
le, 6c directement oppofée aux maximes de
l'Evangile.
L 4 C H A-:
248 Traiîi
C H A P I T R E X.
Quelques confequences qnon peut tirer de cei
qui vient d'être dit dam le chapitre précè-
dent»^
/^E que je viens de dire fait voir clairement
^^deux chofes^ La première qu'il n'y a que
deux motifs innocens qui puiflcnt porter àii
jouer, le foin qu'on peut, & qu'on doit pren«
dre de iâ fanté, ôcle moyen que le jeu donnci;
de fe delafîèr après les fatigues d'une occupa-
tion pénible Se laborieufe. La féconde que.:
le jeu peut également fervir à l'un & àl'autres
de ces deux ufages foit qu'on joue quelque;
chofe , foit qu'on ne joue rien^
De là jfi conclus que quoi qu'on puifTe avoir t
quelque^ raifon de jouer, il eft impoffibles
qu'on en ait de bonnes pour jouer d^J'argent,.,
& fur tout pour jouer gros jeu. Ainfi tout
jeu, foit d'adrefle, foit de hazard, où l'on
peut perdre ou gagner quelque chofe de con-^
îiderable, ayant deux caraâeres qui lui fontt
propres, l'un qu'on n'a aucune bonne raifort j
de s'y appliquer , l'autre qu'il peut avoir dess
fuites extrêmement fâcheufes, & le bonfens
ne voulant point qu'on s'expofefans raifon
à de tels dangers, il eft évident que le bogi
fens ne permet jamais de perdre un feul mo-
îaent à un tel jeu, & qu'ainû il eft du devoir
des
Des Jeux de hazarâ. 2-49
des Chrétiens de s'en abftenirabfolûment» Ôc
fans refervc.
Qu'on juge maintenant ce qu'on doitpen^-
fer des loix^ foie civiles, foit EccleCaftiques,
que j'ai rapportées. Piulieùrs les trouvent
feveres, jufqu'à l'excès, & c'eft auiïî ce qui
fait qu'on n'en prefle i'obfervation prefque
nulle part. Mais pour moi je fuis perfuadé
qu'à la referve de ceUe qui permet de piller &'
de maltraiter ceux qui tiennent àç.^ berlans,
^& qui en efFer a quelque chofe d'outré ôc de^
bizarre, àlareferye, dis je, de celle ci les
autres n'ont rien d'exceffif.
On convient qu'afin qu'une loi foie juile^-
il n'eft pas neceflaire que ce qu'elle défend
foit, otr criminel, ou pernicieux dans toute
forte de cas faTis exception. ^'\ cela étoit il y
auroit peudedefenfesquifuffentjuftes. Deu^r
chofesfuffi-fent pour faire une loi, non feu-
lement jufte, mais utile, mais neceflaire.
L'une que ce qu'on défend foit plus fouvenc
criminel, qu'il n'eft innocent. . L'autre que
les inconveniens qui nàiflent de ce qu'on ci(>.
fend pefent plu^ que les utilités qui en peu-^
vent revenir. Or qui ne voit que ces deux con-
ditions fe trouvent dans les lorx civiles ôc Ec-
ckfiaftiques qui condamnent le jeu ?
Ileft premièrement certain & indubitable^
\ que lejeueftplusfbuventcrimtnei, qu'il n'eft
i innocent.- Il eft certain d'ailleurs qu'il n'a pref-
[ que point d'utilité, , & qu'il aaucontrairedes^
i fuites terribles. Rien^ donc ne feroit plus jufte-
que dfe l'abolfrj & je fuis perfuadé qiîe les
I fe<ine€s>..&- autrcsSouvcrâins, ont peu d'oo --:
25^o Traité
cafîonsplus favorables, pour avancer lé règne
de Jefus Chrift , & pour travailler efl5cace-
menc à rendre les peuples heureux, que d'a-
bolir abroiûmenc le jeu, non en fe conten-
tant de le défendre, l'expérience a fait affés
voir combien cette voie eft inutile, mais en i
défendant étroitement, & fous de grofles pé-.
nés, foit de faire, foit de vendre, les inftru-
mens de ces jeux , particulièrement les dés
& les cartes. De cette manière ils épargne-
roient à Dieu des millions d'outrages qu'on i
lui fait chaque jour par tout* & previen-
droient une infinité de defordres, qui n'ont
point d'autre fource que celle ci.
En deuxième lieu on peut voir par là ce
qu'on doit penfer de ceux dont le jeu fait,
ou la feule:, ou la plus ordinaire occupation,
paffànt la plus confiderable partie de leur vie
à ce vain amufement. Je ne m'arrêterai pas à
faire voir l'impoffibilité qu'il y a qu'ils pofle-
dent l'un des plus grands biens de la vie, l'un
de ceux dont les Sages ont tousjours fait le
plus d'état, foit dans le Chriftianifme, foit
même dans lePâganifme, je veux dire la tran-
quillité de i'efprit. Je ne m'arrêterai pas à fai-
re voir que leur état efl directement oppofé
à celui ci, puis que leur ame bien loin d'être
tranquille, eit au contraire inccfîamment agi-
tée. Comme ils ne conoiffent pas l'excellen-
ce du bien dont ils fe privent , il vaut mieux
laiiïer cette confideration , & s'arrêter à quel-
que chofe de plus fenfible.
Deux chofes font certaines fur leur fujet.
La première qu'il t& impofËble que cet attar
çbc-
Des Jeux de h^zard. 251
chement qu'ils ont pour le jeu > ait un prin-
cipe innocent. Ce n'eftnipourconferverleur
fanté , ni pour fe delafler le corps ou refpric
qu'ils jouent. C'eft ou pour fe divertir, ou
pour gagner, ou pour tous les deux enfem-
femble, & Ton vient de voir que ces deux mo-
tifs ne font nullement innocens.
La féconde que de feptdefordres, qui com-
me on vient de le voir accompagnent ordi-
nairement le jeu, il y en a au moins* cinq
qu'ils ne fauroient éviter en perfiftant dans ce
miferable genre de vie, le fécond, le quatriè-
me, & les trois fuivans. Il eft difficile même
qu'ils foient abfoiûment à couvert du premier.
Par confequent fi le jeu eft jamais criminel ,
il l'eft principalement en la manière en laquel-
le ceux dont nous parlons s'y appliquent.
En troiûéme lieu on peut voir par là ce
qu'on doit penfer d'une réponfe qu'on attri-
bue au célèbre Profeffeur Burman. Il foûte-
noit, comme je l'ai déjà remarqué, que le
jeu de hazard peut être innocent. Pour lui
faire avouer le contraire on lui demanda un
jour s'il feroit bien aife que la mort lefurprîc
en jouant , & il répondit que quand même
cela lui arriveroit il necraindroitrien, pour»
veu qu'il ne jouât qu'avec les précautions ne-
ceflaires. Voyés M. Vandei Muelen For.
Confc. part. I. pag. 94.
On ne marque pas quelles étoient les pré-
cautions que ce fameut Théologien croyoit
neceffaires. Mais j'ai de la pêne à croire qu'a-
vec quelques précautions qu'on joue, le jeu
ée hasard foir une occupation fort convena-
^'■'^ ■ ■ - • L 6 |D,e
252 Traiié
ble à un mourant. On vient de voir qu'il eit.
ou difficile, ou impoffible qu'un tel jeu foie
innocent. Le moins criminel de tous eft fans*
difficulté celui qu'on n'emploie que comme un.
moyen propre à fe delaffer après le travail..
Encore faut il qu'on nejoue.rien, & qu'on-
n'y perde que quelques momens. Mais com-
ment evitera-t-on ni le péché de fcandale, ni
celui qui n'ait du mépris des reglemens.£ccle'<.
iiâftiques qui !« défendent?
Pour moi je fuis perfuadé qu'un homme.de,
bien doit regarder comme un grand malheur
celui d'être- iur|?ris par la mort dans une oc-,
cupation de la nature de celle ci. , & outre les^;
bonnes, il y en a un grand nombre d'indiffé-
rentes , qui lui devroient être préférées. Je,
fuis perfuadé qu'un homme qui conoit diftinoç,
îement ce que c'eft que le jeu , bien loin de
confentir à ce. q vie cefoit fa dernière action
doit fe faire des- reproches fi dans la fanté.
même il. lui arrive d'y perdre un. quart»
ë'heure.o
y»
-^
^
Des Jeuicde kazard. 2^535
C H AP I T R E XL
sut faut reftiiuer ce quon a gagné atijeu:
A prés ce que je viens de dire il ne fera pasv
•"difficile de favoir fi on doit reflituer Tar-
genc qu'on a gagné au jeu. Mais pour décider,
plus nettement- cette queftion , qui eft très,
inaportante, ii faut prendre garde qu'elle a.
deuxfens. On demande en premier lieu s'il,
faut reftituer tout ce qu'on a gagné au jeu >
au moins à un jeu de hazardj de quelque ma-,
niere qu'on ait joué. Qn demande en deuxié*
me lieu s'il n'y a pas au moins des câï^arti-*
culiers, où cela eil necefïaire.
La première de >ces deux queftions n'a plus
aucune difficulté après les refleKions qu'on >a.
faites dans, les chapitres precedens. Ea effet
ceux qui prétendent qu'on doit rendre ce qu'oa
a gagné à cet efpece de jeu , ne le prétendent
que parce qu'ils prefuppofent d'un côté que le.
contraâ: du jeu eft uneontraâ injulle, &de.
l'autre quele jeu eft une profanation du fort*.
Commeje croi avoir prouvéJe contraire, j'ai
fait voir par là même qu'on peut retenir en.
bonne confcience ce qu'on a gagné au jeu y.
foit quece jeu (bit un jeu d'adrefle^ .^pu.un.
jeu de hazard. ,
Mais, dira-t-on, n'eft il pâ^ certain qu'on,
doit rendre ce qu'on n'a aquisquepardespe-
^§? M'^I^PM Y£?K4'§^Jfttwqu'qnpeche^,
a^4 ^î^aité
outousjours, ou prefque tousjours, en jouant,
& n'eft ce pas là une chofe qui vient d'être
prouvée dans les trois chapitres qui précèdent
immédiatement celui ci? Comment donc
peut on fe difpenfer'de reftituer ce qu'on a
aquis de cette manière?
Je réponds qu'il y a deux fortes de péchés
qui peuvent accompagner un contrad:.
Les uns font effentielsau contradj les autres
font extérieurs & accidentels. J'appelle
eflentiels, ceux auxquels tout au moins l'u-
ne des parties contraâ:antes s'oblige. Tel eft
le traité par lequel un Juge promet de donner
un arrêt injufte. Tel eft celui qu'on fait avec
un témoin, qui promet de depoferfaufîement
contre un innocent. J'appelle des péchés ex-
îciieursôc accidentels au contraâ: ceux qui
ne viennent pas du contrait même, mais de
îa mauvaife difpofition , ou de la mauvaife
conduite de l'un des tràitans , en forte que le
traité pourroit fe faire & s'exécuter fans que
€e traitant péchât. Par exemple un Marchand
¥eut vendre (es marchandifesàunprix raifon-
mble. Mais ne pouvant porter l'acheteur à lui
en donner ce qu'elles vftîent, il jure qu'elles
lui coûtent tant* quoi qu'en efiFet elles lui
coûtent mfoins. H jar^ donc fauffement, &
par c^nfcquefit il cotômet un très grand pé-
ché. Mais ce péché eft extérieur 6c acciden-
tel au traité, l«qiad ne laifleroit pas d'être
bon & valide , quand mém€ le Marchaini
ii'âumit pas juré-
Cêl4 pîofé j# dis gu^à la vérité les péchés
^ ç,g^
Dis Jeux de hazard, 2^^
Ceft ce que je croi avoir prouvé dans mon
traité de la Reftitution liv. IV. chap. I.
Mais il n'en eft pas de même des féconds. Il
n'annuUent pas les traités qu'ils accompa-
gnent, comme ils paroit par l'exemple que
j'ai allégué, & par plufieurs autres qu'on y
pourroit ajouter. Ainfî un foldat qui s'en-
rôolie, non pour fervir fon Prince , mais par
faineantife, ou par ambition, pèche fans diffi-
culté , mais n'eft pas tenu de rendre fa paye.
Ainfi un Pafteur qui ne fait fa charge q'ue
par intérêt, commet fans doute un fort grand
péché, mais n'eft pas tenu dereftituerlafub-
I vention qu'il reçoit, pour veu qu'il faflfed'ail-
! leurs le fervice. Je dis la même chofe d'un
\ Juge, qui n'a recherché cet emploi que pour
i fatisfaire fa vanité, & qui ne l'exerce que par
! de femblables motifs, pourveu qu'en tout
ce qu'il fait il obferve les règles de la juftice.
Comme donc les péchés qui accompagnent
le jeu font tous de ce fécond ordre, il ell cer-
tain qu'ils n'annuUent pas le traité qu'on fait
en jouant, & qu'ainfi ils n'obligent point à
reftituer.
Mais,dirat-on,ne viole-ton pas en jouant
lesloixEcclefiaftiqaes qui le défendent? Je l'a-
voue. Mais je niequelatranfgreffiondesîoix
Ecclefiâftiques invalide les contrats, & les
rende nuls. Ceft ce qu'on pourroit prou-
ver par mille exemples. Les loix Ecclefîaf-
tiques , veulent qu'on fe marie avec de cer-
taines folemnités. Elles veulent, par exem-
ple, en divers endroits qu'on fe marie en
face d'Eglife, Elles condaxnnem \^s mariai
^^6- traité
ges çontratStés avec des perfonnes de dFfFé'-'''
rente Religion. Mais il ne s'enfuit pas de^
là que les mariages dans iefques on n'a pas
obfervé ces loix^ foienc nuls. Ils fubriflenb
fans difficulté, & ont les niémes droits que\
les autres. Les laiX'E-ccleliaftiques défendent-
aux Marchands de vendre de certaines mar-r
chandifes les jours de Dimanche, & les;
jours de. jeunes publics. Mais s'ils le font la^i
vente ne4aille pas de fubfifter.
Cela fuffirâ' à^ l'égard du premier fens de:
la queftion. Le fécond ne nous arrêtera pas»
long temps. En effet il n'y a point de:
doute qu'il n'y ait plofietirs cas particuliers-;
auxquels on- eâ obligé de rendre ce qu'on ai
gagné au jeu, foit d'adrefle, foit de-hazard»
Tels font les fuivans.
L Lors qu'orï n'a gagné qu'en trompant, ;
fok par des. mfenteries, foit par des tours
de fouppleflcj ce qui n'arrrive que trop:
fouvent dans toute forte de jeux. Ce cas^î
n'a point de difficulté. Car qui ne fait qu'ill
n'y a pomt de. çontràd: que la fraude ne:
rende invalide? Et en vertu de<iuoile jeti.
iêroit il excepté^ie cette loi ?
I L Lors qu'on n'engage quelqu'un' à jouer '
qu'en lui perRiadant qu'arv n'entend pas le jeu.
En effet c'eff ici une fraude auffi criminelle
que la précédente*
ILL Lors qu'on ne s'eft pas contenté de
propofer de-jouer, mais q\i'&n y force en*
qvielque manière par des importunités auxquel-'-
les il eft difficile de refiffer. J'ai fait voir dans*s
mon uaicéde.la RefUtutioQ qu$ ceci fuffic pourri
Des Jeux de hazard. 257
rendre un eontradt involontaire > & parcon-
fequent invalide.
IV. Lors qu'on a gagné à des mineurs à
des enfans qui font fous la puiffance de leur
père, à des femmes qui dépendent de leurs
maris > & qui n*ont pas leur confentement 9
à des valets qui ont joué l'argent de leur maî-
tre, & généralement à ceux qui n'àvoient
pas la difpofition de ce qu'an leur a ga-
gné.
V. Lors qu'on joue dans des lieux , où les
lôix civiles, non feulement défendent le jeu,
mais déclarent ce traité nul, comme font
quelques unes de celles que j'ai rapportées dans
le chap. VL .
Je croi qu'il faut rendre dans tous ces cas*
& je ne me paye pas à l'égard du dernier de^
la défaite de Leflîus, d'Azor, ôcdeplufiéurs
autres, qui difent quf à la vérité il faut reftituer
lors qu'on y eff condàmné.parle Juge» mais
qu'avant cela on n'y eft pas obligé. Cette de*
faite eft vaine 6c illufoire. Car enfin peut on
me nier qu'il ne faille rendre tout ce qu'on
n'aquiertpas légitimement.^ Peut on d'ail-
leurs aquerir legitimetnent par un contraâ:
nul & invalide? Enfin peut on nier qu'un
contrad ne foit nul & invalide, lors qu'il efè
déclaré tel par les loix?
Je fuis donc perfuadé que dans ce cas
la il ne faut pas attendre la condamnation
du Juge. Il faut fe condamner foi même
dés qu'on s'apperçoit qu'on eft dans le cas.
J'ajoute feulement que ce cas eft rare. En
effet je ne> coaois point de païs où l'on
preffe
15 s Trait J
preffe l*obfervatioD d'une telle loi. Où il n'y)
en a aucune qui condamne de cette maniera
le jeu > ou s'il yen a quelqu'une, l'ufage con-
traire Ta abrogée , ce qui fuffic pour luii
ôter tout ce qu'elle avoit de force & d'au-
torité.
QJLJ A-
2 5P
QUATRIE'ME TRAITE'.
Du droit que chacun a de fe
defFendre.
Où Ton examine cette queftion,
Si un homme injujiement attaqué
^ peuttuerl'aggreffeury lors qu^ une
peut autrement conjerver fa *vie.
C H A P I T R E I.
Etat de la quefiïon* Raifon de ceux qui pre»
tendent que dans le cas propafé il nefi pas
permis de ttier»
IL n'eft que trop ordinaire de voir qu'on
eft attaqué injuftement. On voit mémeaf-
fés fouvent que les aggreflèurs en veulent,
non au bien, non à l'honneur, mais à la vie.
Il paroit qu'ils ont deflèindeTôter, & on ne
doute
a<o Traité j
doute pas que fi on les laifle faire ils n'execû^ •
tent cette cruelle refolution. 11 peut d'ailleurs
arriver fort facilement qu'on n'ait qu'un feui ^•
moyen pour «'yoppofereificaecmeBt, quieft
celui de les tuer eux mêmes, & que tous lei
autres foient, ou inutiles > ou impraticable^
On demande fi dans cette fuppofition, qu'il
faut admettre dans toute fon étendue , ^^àis-
je, en pofam qu'un homme de bien fe trouve
réduit à une neceffité abfolue ôè indifpçnfable
de tuer pour n'être pas tué, & ne voyant
point de milieu entre ces deux extrémités, il
lui eft permis d'ôter la vie à fou ennemi, pour
ne pas perdre la fienne. . ' ''^
Je ne pofe que cette feule condititJH, paYCd
qu'en effet elle comprend toutes celles qu'on
a accoutumé d'y ajouter, & qui n'en foA
que de.fîmples explications. On demande IJ
qu'on fait attaqué. II. Qu'on ne tuë que
dans le Dàcménî aaqâef on eft attaquée
III. Qu'on fe contienne dans la moderatioai
d'une jufte defenfe c'eft à dire qu'on ne faâe
que ce qui ed abfolûment necelTaire pour n'étré
pas tué; î V. Que l'attaqué né cHerche pas à
ôter la vie à fon ennemi ,, mais feulement à
fauver la fienne. J'avoue que tout cela eft nè^:
ceffaire, mais je foûtiens que tout eft com-;]
pris dans ce que j'ai dit. 1
Prefque tous les Jurifconfultes, & prefquè
tous les Théologiens V conviennentque dans)
ce cas il eft permis de tuer. Il en faut extep_^i
ter Accurfe parmi ks Jurifconfultes, AuguP
tin d'Ancone parmi les Canoniftes, Gerfoœi
parmi les Théologiens de la communion Rô-'
mairie*
Du droit que chacun a de Je défendre'. 261
maine , 6c Louis Volzogue parmi les Soci-
uiens. Ce dernier a traité amplement cette
queflion en trois divers ouvrages , qu'on a
inférés dans le IX. volume de la Bibliothe*
que des Unitaires, & a foûtcnu par tout qu'il
n'eft jamais permis, ni de tuer, nimémede
fe défendre. Il s*eft éloigné en cela, non feu-
lement du fentiment d'un de fes confrères ,
notnmé Slichtingius, contre lequel il a écrit»
mais encore de celui de Socin lui même. Voi-
jci en effet ce qu'il cnHiti MaU.aVicubi Socinus
ad hune cafumfihi ah aliquo pimpoftum refpondef
fatius ejfs aliquod Jubire perimlum fiandaii apud
cateros Jratres i quàmviî^am perderey hoc efi ag-
^rejf/orem pot tu s occide^e, quam ah ipfo occidi,
Volz-cont. Slicht. pag, 73.
V Epifcopius auffi a beaucoup penché de ce
xôté la> & Ton voit bien par ce qu*il en dit
fur I. Jean. III. 15. qu'il a de la pêne à croi-
re qu'il foit permis de tuer danrcesoccafions,
-quoi qu'il ne foûûenne pas poûtivement le
-Contraire.
On pourroit appuyer ce fentiment de quatre
-raifons. La première eft le tort qu'on fait au
proçhainjenjui raviflant un bien aufii précieux
que la ^ie, dont Dieuiious a défendu fi expref-
iement de le priver, lors qu'il nousadit dans
le-V I. commandement, Tu ne tueras point,
La féconde çft la defenfe expreflè de Jefus
-Chrift, qui ne veut pas qu'on refiileaumaL
.§c qui au contraire ordonne de prefenter
june joue à celui qui a frappé dans l'autre.
. Latroifiéme eft la parfaite confiance que
flous devons avoir au iecoursdeDieu> &en
la
2^2 Traité
la proteAion de Jefus Chrift nôtre Roi, &*
la parfaite foûmiffion qu'il eu, jufteque nom
ayons pour (es volontés.
La quatrième eft la charité que Jefus Chrift
veut que nous ayons pour nos plus mortels
ennemis* & par confequent pour celui qui
veut nous ôter la vie. 11 nous défend par là
de tuer ce miferable, parce qu'en effet en le^
tuant nous lui fermerions la porte du ciel > ôc c
le précipiterions dans l'enfer.
De ces quatre raifons la dernière eftla plus
plauiible. C*eft aufïi la feule que Gerfon pro-
duit. Epifcopius de fon côté ne l'oublie point.
Mais Volzogue par je ne fai quelle bizarrerie,
non feulement ne s'en fert pas, mais la rejet-
te. Voici ce qu'il en dit contre Slichtingius
pag. 73. Dum me maBari ah hofte paiior^ eu jus
manus effugere aliâ ratione nequeo^ non id facto
ex tali amorey quodipjîus vifam magis amem quàm
meam , fedfumma patientia exereenda , c^ VO'
luntati Dei , eut taies vita mèa termines conflit
tuere placuit , obtemperandi eau] a. Et dans la pa-
ge- 127. Vt vitam latronis magis amemus , ^luàm
noftramy nuncjuam fane dixero. Namf hocejfet
deberemus etiam tune cum ab aîio vit a ejus effet
in periculo nofiram vitam pro ilîo difcrimini obft-
cere , ad quod puto nos non obligari. Inde tamen
non fequitur à nobisvitamlatroni finepeccato eri»
pi poffe , etiam tum cum ilîe mita nofira , noftro»
rumque inftdiatur. Tune enim fî ei parcamus non
tam id fit iLLius caujâ^t^uod EUM, vel vitam
ïllius adeo amemus y quàmnofirâ id fît caufny ne
manus noftras Deo conjecratas fanguine ejus fol-
iuamus.§luamvis enim immici dileéiio etiam tan^
ta
Du droit que chacun a de Je défendre, 2,61
ta nobis injun£ia fit , ut nos potiùs perire debea-
mus, t^uàmillum perdere , tamendileâio ifta non
\ tam in ajfedu quàm in effettu débet confrère.
'■ Cet Auteur donc fe réduit à la féconde &
à la troifiéme de ces raifons, qui pomme on
le verra dans la fuite> n'ont rien qui appro-
che de la quatrième. Je vai les examiner tou-
tes, à la referve de la première, fur laquelle
j'ai fait les reflexions neceflaircs dans moo
traité de la Reûitution liv. IIL chap. V.
CHAPITRE IL
S* il efî vrai qHeJefusChrifineveutpasqHon
- fe défende lors qnon eft attardé injnjie"
ment.
T701zogue prétend qu'à la vérité Dieu per-
^ mettoit, autrefois aux Ifraelites de fe dé-
fendre lors qu'ils étoient attaqués ^ mais il
foûtient que Die\i ne le permet pasauxChré-
I tiens fous la nouvelle difpenfation. Il croit
l^vec tous ceux de fa fede, & avec plufieurs
I autres, que Dieu exigé fous r£vangile une
\ fainteté plus parfaite & plus achevée que cel-
le qu'il demandoit fous la loi, &que c'eftce
qui paroit en particulier dans la manière en
laquelle nous devons foufFrir les violences
& les injuftices qu'on nous peut faire. Il
ctoit autrcsfois permis d^ le? repoufier,
mais maintenant il faut les fouffrir, fiii-
vaiit
2^4 Traité
vant ce que Jefus Chrift dit dans rEvangilifiij
Fous avis entendu qu'il a été dit y œil pour œik
dent pour dent , mais je njous dis , moi , Ne reftfij
tés poïnt\6U maly mais fi quelqu^un te frappe en U
joué droite ^.tourne lui au Ifi T.autre, Matt. ^|'
38. 3^.
Mais premièrement Volzogue fe trompe
lors qu'il s'imagine que Dieu exige de noufi
fous TEvangile unefainteté plus parfaite, âf5
plus accomplie, que celle qu'il exigeoit dee
Juifs fous la loi. S. Paul fait entendre affé^
nettement le contraire, difant aux Rom
VII. que Dieu a envoyé fon Fils eafbrme dd
chair de péché, & pour le péché, non poui
porter nôtre fainteté àundegrédeperfedionji
qui padè ce que la loi exigeoit des Juifs, maia
■feulement afnquelajuftice de la loi /oitaccom-t
plie en nous y qui nemarchons point félon la chair i
mais jeton PEfprit, Et en effet le dernier effort
de la fainteté que rEvangile nousrecommanH
de confifle uniquement à aimer Dieu de tout
nôtre cœur, & nôtre prochain comrn^ noua
mêmes. Il n'y a, ni aucune vertu, ni aucuiïi
degré de vertu, que ce feul devoir ne renfer^
me. La loi cependant rexigeoitauffiexpref-;!
fement, & auffi fortement que l'Evangile.
Mais, dit Volzogue, peut on nier que Jef,
fus Chriïl ri'oppofe fes préceptes à ceux delili
loi? N'eft ce pas là ce qui paroit clairemené
par la manière en laquelle il s'exprime dansi
tout ce chapitre , Fous avés entendu qu'il a étéi
dit aux anciens y mais je vous dis , moi. Je ré*^;
ponds qu'il y a bien de la différence entreopw
pofer ien quelque trianiere, & à de certaia«i
égards
Du droit que chacun a de fe defeiîdre. z6^
égards, les préceptes de Jefus Chrift à ceux
de la loi, & corriger, ou Tuppleer, ou per-
fedionïîer les uns par les autres. Jefus Chrift
a fait le premier , & Ta fait même en plufieurs
façons, mais il n'a pas fait le fécond.
Il a en premier lieu condamné ouvertement
de certains péchés, que la loi Morale bien
entendue, & bien expliquée, condamnoic
auffi , mais que les loix judiciaires toleroient
en quelque manière, non à la vérité en les
permettant expreffement & formellement»
mais d'un côté en les fuppofant, & de l'autre
en ne les punififant pas, comme elles en pu-
niflbient quelques autres.
Il faut favoir en effet que la loi judiciaire
ne puniflbit pas tous les péchés que la loi Mo-
rale condamne, mais feulement ceux qui
étoienr les plus oppofés à la tranquillité pUr
blique, & les plus propres à ruiner la focie-;
té. Pour les autres elle ne les approuvoitpas
à la vérité, mais auffi elle ne les condamnoit
pas expreffement, & n'ordonnoitpas aux Ju-
ges de les punir. Par exemple le divorce a
tousjours été contraire à la volonté de Dieu,
& a la nature du mariage, comme Jefus
•Chrift le fait voir dans fon Evangile. Cepen-
idant la loi judiciaire le toleroit en quelque
^rte, ne permettant pas à la vérité derepu-
Idier les femmes qu'on ne pourroit plus foufr
jfrir , mais défendant de le faire autrement
'qu'en leur donnant la lettre de divorce. Je^
fus Chrift au contraire ne tolère rien à cet
égard, & défend expreffement ce que la loi
judiciaire fuppofe fans le punir, ôc ce que la
M loi
266 Traité '
loi Morale ne condamne que d'une manière
.indire(Se. C'eft ainû qu'il faut entendre ce que
Jefus Chrifl dit dans l'Evangile : Il a été dit , Si
quelquufi delaijfe fa femme , quil lui donne la letmu
ire de divorce. Mais je vous dis ^ moi y que qui"
conque aura delaijfé fa femme , excepté pour U
caufe d'adultère y la fait devenir adulterejfe ,
quiconque fe mariera à la femme délai jfée commet
adultère. MsLtth. V. 31. 32. ^
C'eft à cela encore qu'on peut rapporter ce:
qu'il dit dans les paroles qu'on nous oppofe*
La loi Morale n'approuvoit pas qu'un homme
qu'on auroit maltraité pourfuivit par devant l
le Magiftrat la punition de l'outrage qu'il au- «
roit reçu. Au contraire cette loi vouloit quec
chacun aimât {es ennemis comme foi même,
6c leur rendit toute forte de bons offices. 5/,,
dit elle 3 tu rencontres le bœuf de ton ennemi^
ou fon âne y tu ne manqueras pas à le lui rame»
fier. Exod. XXIII. 4. Et au chap. IX. dui
Levitique, Tu tte h air as point ton frère en ton)
cœur. Tu reprendras foigneufement ton pro chaînai
e^ ne foujfriras point de péché en lui. Tu nufe--'
ras point de vengeance , ^ ne la garderas point.
aux enfans de ton peuple , mais tu aimeras ton)
prochain comme toi même. Saîomon nous dit en)
cemémefensj Si celui qui te hait à faim -^ don-y
ne lui du pain à manger <i é^s'ilafoif^ donnei
lui de l'eau à boire. Prover. XX V. 21.
Au cas pourtant que celui qu'on avoit mal-
traité portât (qs plaintes au Juge, la loi judi-
ciaire vouloit que le Juge fît fouffrir la pén©
de talion à celui qui auroit feit l'outrage. Ain-
Çi Jefus Chrift ii'ajoûte rien à la loi morale.t
11
Du droit que chacun a de fe défendre. 26"/
Il condamne feulement ce que la loi morale
condamnoit aufli , mais que la loi politique
ne puniflbit pas temporellement, ce qui eft
bien éloigné de ce que les Sociniens préten-
dent.
En deuxième lieu Jefus Chrift oppofe fes
préceptes à la loiprife, non dans fon vrai
fens, ôcdansTintentionduLegiflatcur, mais
à cette loi mal entendue par les Juifs, & mal
expliquée par les Scribes & les Pharizienj.
Les Scribes, les Phariziens, & généralement
tous les Juifs, entendoient très mal la loi de
Moïfe. Ils fe figuroient qu'elle ne condamne
Ique les adions extérieures, & ne défend pas
hs mouvemens intérieurs. A Tégard même
|des aâ:ions externes ils croyoient que la loi
ne condamne que celles dont elle parle nom-
mément & expreflement, au lieu qu'il eft
Certain qu'elle condamne le genre, quoi qu'el-
le ne parle que d'une efpece. Ainfi la defen-
fe du larcin & de l'adultère condamne tou-
tes les différentes efpeces d'injuftice & d'im-
pureté.
C'eft à ce fens qu'il faut rapporter ces pa-
roles du veifet 43. yous avez entendu qu'il a
été dit y Tu aimeras ton prochain^ ^ha'iraston
ennemi. Mais moi je vous dis ^ Aimés vos ennemis
'é^c. La loi comme je l'ai déjà remarqué, bien
loin de permettre de haïr les ennemis, or-
fdonne de les aimer & de leur rendre toute
; forte de bons offices. A cet égard donc Je-
|fus Chrift n'y ajoute rien , ôc par con(êquent
[il faut expliquer ce qu'il dit, non de la loi
Iméme, mais de faufles glofes des Scribes &
ides Phariziens, M 2 C'eft
2(58 Traité
C'eft à ce fens encore qu'il faut rapport
les paroles qu'on nous oppofe. En effet
précepte de la loi, œil pour œil, & den
pour dent, ne s'adreffoit pas aux particuliers:
pour leur permettre de rendre la pareille
ceux qui les auroient outragés. Il ne s'adref-
foit qu'aux Magiftrats, pour leur apprendr
ce qu'ils dévoient faire pour reprimer les vio-^l
iences, & les autres femblables excès, ce qui*
eft fi vrai que Socin & Volzogue même l'a-
vouent. Cependant lesjuifsprenoientcepre-i
cepte comme s'adrefîant à chaqueparticulier,
& s'imaginoient qu'ils ne pechoient point en-
fe vengeant, pourveu que leur vengeances
n'excédât point, & qu'ils ne fiCfent fouffriràa
leur ennemi qu'un mal femblable à celui que(
cet ennemi leur avoir fait. C'eft pour rejet-
ter ce mauvais fens que Jefus Chrift dit , Il
a été dit ^ œil pour œil-, dent pour dent. Mais
woi je vous dis y Ne rejtfiés point au mal» ^c.
Enfin Jefus Chrift oppofe fes préceptes à:
ceux de la loi confiderée, non dans fon fens,
mais uniquement dans la lettre de quelque^
unes de fes expreflîons. La loi ne parloit pa^
tousjours aufli clairement que Jefus Chrift,j
Ainû on peut dire que ce grand Sauveur op*;3
pofe {es préceptes à ceux de Moïfe, noncomi
me des préceptes plus feveres, ou plus éten,-i
dus à d'autres qui le fuffent moins , maisfeu
lement comme des préceptes plus clairs, 6t
plus nettement exprimés à d'autres un peu plus
obfcurs. C'eft ainfi qu'il faut prendre les ver^
fets 27. & 28. ybus avés entendu qu'il a été diU
aux Anciens ) Tu ne commettras point adultère.
Mais
Du droit que chacun a de fe défendre. 269
Mais moi je vous dis que quiconque regarde une
jemme pour la convoiter il a déjà commii adultère
avec elle en [en cœur.
Voila comment nous pouvons admettre ce
qu'on nous dit que Jefus Chrift oppcfe Tes
préceptes à ceux de la loi. A l'égard de ce
qu'il ajoute j Si quelqu'un te frape en ta joué
droite tourne lui au ffi Vautre -^ Volzogue, ÔC
avant lui Socin dans fon Commentaire fur ce
paflage ) avouent qu'il ne faut pas le prendre
à la lettre. Ils le prouvent mémeparplufieurs
raifons, & particulièrement pas celle ci, qui
eft demonftrative. C'eft que ni Jefus Chrift,
ri fes Apôtres, n'ont jamais fait ce que ces
paroles femblent exiger , quoi qu'ils en aient
eu Toccafion. Gela feui fait voir ques ces
paroles ont un roue autre fens que le li-
terah
S'il faloit prendre à la lettre ce que Jefus
Ghrift dit en cet endroit > il ne feroit jamais
permis, ni de fuir, ni de parer les coups poi-
tés par un»ennemi, ni de le fléchir par des
i prières & des remontrances, beaucoup moins
: de lui tenir les mains, ou de le jetter par ter-
; ire, comme Volzogue le permet, n'y ayant
I perfonne qui ne voie que faire quelle que ce
j foit de ces chofes n'eft pas prefenter une joue
à celui qui a frappé dans l'autre. Ainfi tous
ces moyens de fe mettre à couvert de la vio-
lence d'un ennemi étant innocens, comme
tout le monde l'avoue, il eft évident qu'il ne
faut pas entendre dans le fens propre ce que
Jefus Chrift dit en cet endroit.
D'ailleurs à le prendre ainfi ce grand Sau-
M 3 veur
270 Traité y
veur nous ordonnoitune chofeformellcmcn1^|
oppofée aux règles de la charité- En eflFetten-i|
dre une joue à celui quia frappé dans V^LUtieÀ
c'eft l'inviter à continuer, &parconfequent|
à pécher. Car qui peut douter que ce ne fbit |
pécher, & pécher même bien grièvement >.|
que de déférer à une telle invitation ? Eft ce ^
là au refte Pefprit de la charité.? De quoi fe
fe garde- 1 elle avec plus de foin qlje d'induire
£es prochains, à offenfer Dieu, ou de leur en
donner même l'occafion.
Socin & Volzogue avouent que tout ce que
Jefus Chrift veut dire par là c'eft qu'il vaudroit
mieux tendre une joue à celui qui auroit frap-
pé dans l'autre, que de fe venger, ou d'em-
ployer quelque autre moyen criminel pour re«
pouffer cet outrage i à peu prés comme quand
Jefus Chriil dit dans le chapitre fuivant, que
lors que nous jeûnerons nous devons oindre
nôtre, tête & laver nôtre vifage. Nonqu'ef-
fedivement il prétende qu'on fe lave le vifa-
ge, ou qu'on fe parfume la tête, lors qu*oii
jeûne, mais feulement pour dire qu'il y au»
roit moins de mal à en ufer ainfi , qu'à imiter
les hypocrites, qui accompagnent leur jeûne
de toutes les demonllrations fenfibles de ce
qu'ils font, & qui ne négligent rien de ce
qui peut leur attirer l'eftime & les éloges du
public.
Ainfi tout ce que Jefus Chrifî: condamne
par ces paroles c'eft la vengeance. Il veut
que lors qu'on a été ofFenfé on pardonne à
celui qui a fait roffenfe, & que bien loin de
s'en venger par voie de fait on n'enpourfui-
vc
Du droit que chacun a de [e défendre. 2jl
ve point la réparation par devant la jufticehu-
jmainei en quoi il n'exige rien des Chrétiens
Ique ce que la loi cxigeoit des Juifs , leur or-
donnant d'aimer leurs ennemis comme nous
nous aimons nous mêmes.
Ce que nous permettons efl tout autre cho-
fe. C'efl, non la vengeance du paffé, mais
Ifi foin d'aller au devant de l'ennemi, non de
r^poufïer les outrages déjà reçus, mais de pré-
venir ceux qu'on appréhende de recevoir.
Ainfi c'eit fort mal à propos qu'on nous op-
pofe ces paroles de Jefus Chrift, qui en
çj9Fec ne touchent point la quellion que nous
traitons.
CH APITR.E ÎII.
Si repoHjfer U force par la force efl faire
voir qpton înanque de patience on de
• > confiance*
T A féconde raifon de Volzogue eft encore
•*-^plus foible que la première. Il dit que fe
défendre lors qu'on eft attaqué injuflemenr,
c'eft témoigner bien ouvertement qu'on man-
que, ou de patience, ou de confiance. Il dit
que û nous fommes véritablement Chrétiens,
^ Jefus Chriii nôtre Roi celefle ne foufFrirx
point que nos ennemis temporels aientJe pou-
voir de nous faire le moindre mal, à moins
qu'il ne veuille nous punir par là de quelque
M 4 pc*
272 Tf-aiié
péché. Si nous en avons commis quelqu'un^
il avoue que ce grand Sauveur peut permettrez
à nos ennemis, non feulement de nous mal-
traiter, mais de nous tuer. Mais à cela prés
il ne foufFrira jamais qu'on nousfaÛTe aucune
violence. Ainfi félon Volzogue un fidelie in-
juftement attaqué peut fe dire à foi même.
Ou ceci m'arrive pour me punir de quelque
péché que j'ai commis, & ii cela eft je doiï
le fouâFrir avecfoûmiffion> fans faire le moin*
dre effort pour m'y oppofcr j ou la violence
que l'on me fait vient d'ailleurs, & danscet^
te féconde fuppofition Jefus Chrilï m'en ga-
rentira très certainement , car il nous a éit\
Ne craignes point ceux ^ui tuent le corps y ^ m
peuvent tuer Pâme mais plu flot craignes celui q^u
peut détruire Vame ^ le corps en la,gehenne\
Deux pajjereaux ne Je vendent ils pas une pite t
Heantmoins l'un deux ne tombera point à terre
fans votre Père., ^ les cheveux mêmes de vâtri
tête font tous contés. Matth. X.
Mais rien n'eft plus creux que cette fpecu
lation. Car premièrement fi oppofer la fore
à la force eft manquer de patience ou de con
fiance, c'eft pour une, ou pour l'autre de ces;
deux raifons, ou parce que ces deux vertu
s'oppofent à ce qu'on faCTe ab fol û ment rien
pour échapper, ou parce qu'encore qu'elles
permettent d'avoir recours à des moyens in-
nocens, elles s'oppofent à ce qu'on en em-
ploie de criminels, tel qu'eft celui ci.
Volzogue ne dira paslepremier. IlpermeÊ-|
expreflementdefuir, de tâcher de fléchir l'ag-:
greffeur par des remontrances & par des prie-
res-
Du droit que chacun a de fe défendre. 273-
tes. Il permet de lui oflFrir & de lui donner
de Targent. Il permet de lui tenir les mains.
Il confent même à ce qu'on le jette parterre,
& il avoue qu'il y auroitde la folie à felaifler
tuer comme une béce, fans rien faire pour
i'empécber.
S'il dit le fécond , il tombe dans cefofifme
grofïier & puérile , que l'école appelle peti-^
tion de principe, & qui confiûe à fuppofer
fans preuve ce qui eft en queftion. En effet
toute-la queftion confifte à favoir s'il y a du
crime à oppofer la force à la force. Volzogue
l'afleure éc nous le nions. Mais au lieu de le
prouver il lefuppofe. Ainfirien n'eft plus ri-
dicule qu« fa manière* de difputer.
J'ajoute que rien n'eftplus faux quelafup-
polition fur laquelle Volzogue fonde fon rai-
îbnnement. Il dit que Jerus Chrift garen tit
tousjours infailliblement fes fidelles injuile-
ment attaqués, à moins qu'ils ne foient cou-
pables de quelque péché, dont il les veuille
punir. Car pour ne pas dire maintenant qu'il
^n'eft pas vrai que Dieu punifïe jamais à par-
ler proprement & exadement les fidellesy
outre cela, dis -je, n'a- t-on pas mille exem-
ples du contraire ?
Dieu permit que la vertu de Job fût exer-
cée, non pour le punir de quelque pechéy
mais uniquement pour lui donner le moyen
de faire paroître fa fermeté & fa confiance.
Et lors que les Apôtres demandèrent à Jefus
Chrifi d'où venoit le malheur dé l'aveugle né^
il leur répondit , Ni celui n'orpechêy nifonpe"
f± pi la mre y mais cefi afin que lef œuvres dtf
274 Traité
Dieu fgieTJt Mamfe fiées en lui ^ faifant voir c]ai-|
rement par là que le defïcin de punir les pe4
chés n'eft pas le feul qui porte DieuàfoufFrirl
que (es fidelles fbient affligés. - ;)
Mais il ne faut que lire lePfeaunie XLIV. j
pour voir clairement le contraire de ce que^
Volzoguefuppofe. Là les fîdellesfe plaignent à^.
Dieu de leurs maux. Ils difent qu'ils font aban-
donnés en proie à la violence de leurs ennemis.
Ils difent qu'ils font égorgés tous les jour?,
comme les brebis de la boucherie, llsfoûtien-
nent pourtant que ce qu'ils foufîrent n'eft pas
la punition de leurs péchés, mais l'efïet delà
haine de leurs ennemis. Tout cela 3 difent ils,
nous eft avevu , ^ nifus ne f avons point oublié,
^*> n^ avons pas faujfé ton alliance. Nôtre cœur
fia point reculé en arrière ^ <^ nos pas n^ ont point
décliné de tes fentiers. St nous eujjtons oublié le
nom de 71 être Dieu y ^eujjtons étendu nos mains
à des Dieux étranges y Dieu ne s^en enquerroit
il point J Car c^efi lui qui conoit les Jecrets dif
tœur. Mais pour l* amour de toi nous fommes tués-
tous les jours y t^ fommes e [limés comme des bre-*-
his de la boucherie,
Volzogue peut être dira qu'à la vérité Dieu
pcrmettoiî quelquefois ceci dans l'ancien^
ne Economie, mais qu'il ne le fouffre'plus
fous la nouvelle. Mais il efb aifé de lui répli-
quer 1. que les promeiïes du fecours de Dieu
ne font pas moins fortes dans le vieux Tefta-
roenc que dans le Nouveau. Qu'y a-t-il dans
TEvangiie, non feulement de plus fort, mais .
peut être même d'auflî fort, que ce qu'on i
uouve fur la £ix du DeuteronojQae^ dans tout :
Du droit que chacun a de fe défendre» 275
le livre des Pfeaumes , & en divers endroits
des révélations d'Efaïe & de Jeremie?
1 1. N'efl il pas vrai que Dieu étoit auflî
bien le Roi de l'ancien peuple quejefus
Chrift l'eft du nouveau? N'eilil pas vrai que
que le gouvernement du premier étoit une
véritable Théocratie ? Si donc la qualité de
Roi de l'Eglife ne permet pas à Jcfus Chrift
de fouftrir que fes fîdelles foient opprimés >
cette même qualité que Dieu prenoit à l'égard
de l'ancienne Eglife a deu faire en ce temps
la ee même efïet.
II L On voit auffi dans les difcours des H-
delles du Vieux Tei^ament jufqu'où ils por-
toient leur alTeurance & leur confiance. Que
peut on par exemple imaginer de plus fort que
ce que David dit au Pf. ÎII. Je ne craindrai
point plufieurs willïers de peuples , quand ils Je
rangeroient contre meï. £tau Pf. XL VI. Vis»
nous efi retraite ^ force ^ Jecours en nos afflic-
tions. Ceji pourquoi nous ne craindrons point j c»-
corequonvint à remuer la terre ^ ^ que les
montagnes fe renverfajfanî au milieu de la mer. Et
au Pf. ex Vil L V Eternel efi pour moi y je
né craindrai point, ^lue me ferait l homme ?
IV. Enfin le nouveau Teftament bien loin
d'appuyer cette penfée de Volzogue, à cent
chofes qui la renverfent. Témoin ce que Jefus
Chrift dit à {ts Difciples: Je^ vous envoie corn-
me des brebis au milieu des loups. Le frère livre-
ra fon frère à la mort , le père Veiifaiit , ^ les
enfans $* élèveront contre leurs pères ^ leurs me-
rer^ ^ les fsf ont . mettre à mort^ x^ vous ferés
haïs de tous à eau fe de mon nom. Matth. X-
^^ n M 6 JBiea
2j6 Traité
Bien loin que ce foient nos péchés qui nou^
attirent tousjours la perfecution , c'eft d'oi
dinaire la pieté qui fait cet effet. Tous ceux,
dit S. Paul, qui veulent vivre Jelon la pieté foufk
friront des perfecutions.
Si les affliâions étoient tousjours fousl']
vangile la punition de quelque péché, àquoi
S. Paul auroit il penféendifantquenousnoi
en glorifions? Y a t il quelque chofe de for^
honorable à fouffrir la punition des crim(
qu'on a commis ? NVft ce pas la pluûôt ui
j.ufte fujet de confufion?
S. Jaques de même nous diroit il que nouî
devons tenir pour une parfaite joie lors qu<
tombons en diverfes tentations? Quel fujet d«
joie pourroitontrouveren àts maux qu'on fij
feroit attirés par quelque péché, & qu'oi
devroit regarder comme des preuves fenfibl(
de la mauvaife conduite de ceux qui les'
&ufFrent?
Enfin que peut on imaginer de plus oppofé
à la vénération qu'on a tousjours eue pour les
Martyrs, que de dire que leurs combats, qui
leur ont aquis tant de gloire, n'étoient que
de juftes punitions des péchés qu'il avoiem
commis ^
Tout cela fairvoircîàirement que Dieu peut
avoir d'autres deffeins que celui de nous pu*
nir de nos péchés lors qu*il permet que fious
foyons maltraités par quelque ennemi. Par
eonfequent s'affeureF pofitivement & abfolû^
ment qu'il ne le permettra jamais hors de ce
feul cas > eft la conBance du monde la plus
Bu droit que chacun a de fe défendre. 2JJ.
CHAPITRE IV.
! Sf la charité permet a un homme hj^ftement
attaqué £ aimer mieux qtiel^aggrejfeHrper'^
de la vie temporelh, que de la perdre IfH
même*
TL paroic par tout ce que je viens de dire
-^-que les preuves de Volzogue ne font ni for-
tes, ni fpecieufes. Il n'en eft pas de même
de celles de Gerfon. En effet on ne peut nier
que l'aggreffeur ne foit le prochain de celui
qu'il attaque injuftement, & par confequent
qu'il ne doive être l'un des objets de fa cha-
rité. Si l'attaqué Tairoe véritablement, &
comme il s'aime foi même, il doit premiè-
rement éviter de lui faire aucun mal, & en
deuxième lieu il doit lui faire tout le bien qui
dépend de lui. Il ne doit donc pas le tuer,,
car en le tuant il lui fait deux maux extrême-
ment grands. 11 lui ôte la vie, le plus excel-
lent à^s biens temporels, & ce qui eft mille
fois plus confiderable, il lui ôte letempsque
la mifericorde de Dieu lui laiflbit pour tra-
vailler à fon falut. Voyons en peu de mots fi
la chariré peut permettre de faire ni l'une, ni
l'autre, de ces deux chofes.
Je foûtiens qu'à s'arrêter au premier de ces
intérêts la charité n'oblige point l'attaqué à
ftiœec Qvim pourijr que de tuei i'aggrefîeur.
r: ' - - ^ ij^
2.78 Traite
La raifon en eft évidente. C'eft que fi Tatra
que étoit obligé de perdre la vie pour ne pa
tuer raggrefleuï-j il (eroittenude Taimerplu
qu'il ne s*aimeroitlai même. Carfis'agifran
de deux biens égaux en tout fens , on doi
préférer le bien du prochain au fien propre
on doit aimer le prochain plus que foi même
ïleft cependant certain que ni la loi, ni TE
vangile, ni quoi que ce foit, ne nous oblige
à aimer nos prochains plus que nous mémei
Tout ce que Dieu exige de nous, c'eft qu<
nous les aimions comme nous mêmes. Enco-
re ce covîfne emporte pluftôt une fimple ref
femblance qu'une véritable & parfaite égalité
comme je Tai fait voir dans le fécond volum<
de mes Eflais de Morale pag. 14.
) Ceci eft fi vrai que je ne conois perfonn<
qui le contefte, 11 eft vrai que Socindansfon
Commentaire fur I. Jean. III. 16. femble
dire le contraire, puis qu'il afleure en autant
de mots qu'il eft du devoir du Chrétien d'ai-
mer fon prochain plus que foi même. C'efl
pourquoi il veut que ceux qui en mourant
peuvent conferverlavied'un homme qui n'efl
ni plus ni moins utile au public, que la leur
propre, lui donnent cette preuve de leur
amour, & meurent pour les empêcher de
mourir.
Mais premièrement il veut que fi on fe croit
plus utile au public que celui qu'on peut garen-
tir de la mort, on le laiffè mourir, & qu'on
feconferve foi même. Ceci me fufïit. Car
enfin peut on me nier qu'un homme qui de-
litiéïci pour fevoir s*il doit fe laifler tuerpiui^
tôt
Du droit que chacun a de fe défendre. 279^
I tôt que de tuer unaggrefleur injufte n'ait lieu
I de croire que fa propre vie fera plus utile au
public que celle de cet aggrefleur injufte, qui
fait voir par fa conduite qu'il importe bien
plus au public d'en être déchargé, que de le
conferver.
D'ailleurs Socin ne produitque deux preu-
ves du parodoxe qu'il propofe. L'une eflTen-
droit de S. Jean, à l'occafion duquel il traite
cette queftion. Comme Jefus Chrifi^ dit cet
ApôtrCj^ mis Ja vie pour mus ^nous devons mettre
nos vies pour nos frères. L'autre efl l'exemple
de S. Paul qui confcntoit a être fait anathe-
me pour fes frères félon la chair. Mais il efl:
facile de voir que ces deux preuves ne font pas
folides.
Car pour la première Socin avouedans ce
même endroit que tout ce que S. Jean exige
de nous, c'eft que nous falîions tout ce que
Jefus Chrift à fait, ôc quecequefefus Chriiï
a fait c'eft qu'il a perdu la vie temporelle^
pour nous procurer l'éternelle. En effet ce
qu'il avoue eft évident, ôc il ne faut que lire
le texte de cet Apôtre pour en demeurer con-
vaincu. C'efbtdoncfort mal à propos, &fans
aucun fondement, quecet Auteur s'imagine
de prouver par là qu'on doit perdre la vie
temporelle pour conferver la vie^enàporelle
du prochain.
Pour ce qui r^arde l'exemple de S. Paul,
Socin fuppofe que ce que cet Apôtre fouhait-
toit c'étoit la damnation éternelle. Mais j'ai
fait voir dans le fécond volume de mes Eflais
qu'Un tel fouhait fcroit crffaiftdi bien loin
•^^' d'^
28o Traité
d'être l'effet d'une faintetéconfommée. Ain
je ne doute point qu'il ne faille donner un au-3
tre fens aux paroles de cet Apôtre. Pour moi
je ne voi point d'explication plus narurellc
que de dire que ce qu'il fpuhaitte, e'eft d'ê-
tre retranché de la focieté extérieure de TE-
glife, ôc d'être traité comme le dernier & le
plus infâme de tous les hommes.
% On dira peut être qu'à le prendre ainfi S. Paul
n'aura pas donné une preuve auffi éclatante
de fa charité pour les Juifs, que toute la fui-
te de fes paroles le fait entendre. Mais en ef-
fet on en jugeroit autrement fi on faifoit at-
tention âdeuxchofes. L'une que Texcommu-
nicationen foieft un malheur qui ne peutpa-
roître léger qu'à ceux qui ne comprennent
pas quel a^vantagec'eftque celui de vivre dans^
la communion dei-Eglife. L'autre que quand
même le malheur d'en être feparé feroit fup-
portable pour un Chrétien du vulgaire, il
ne devroit pas laifïer de paroître afîreuxeniè
conllderanc par rapport à un Apôtre, qui te*
noit un rang û eminent dans cette fainte
focieté.
Si on joint emfemble ces deux conûdera-
tions, on netrouvera rien d'indignede la cha-
rité & du zèle de ce faint homme danslefou-
hait qu'il feit d'être fait anatheme pour fes frè-
res. Ainfi rien ne nous obligeant à dire que
nous devons aimer nos prochains plus que
îîous mêmes, ce que Dieu en ei&t ne nous
a' jamais commancfe;, ; ^^eft évident quefi nous
aimons mieux tuer nôtre aggrefifeur, que de
ffîôuii^^nous mêmes ?, lous nefaifons rien mi
Du droit éfue chacun a de Je défendre. 28 ï
|foit contraire à ce que nous lui devons par rap-
port au premier des deux intérêts que f ai
diilingués.
CHAPITRE V.
Si la charité permet a un homme injujîemeni
attaqué de tuer Vaggrejjeur dans le temps
ijHtl a lieu de croire <]ue cet aggrejfeur ne
peut mourir fans fe perdre eternellemenU
A ^^^ égard dfonc la charité n'empécbepaf
•*^qu'Gn ne puifle tuer raggreffeuV. Mais
voici quelque chofe de bien plus prefTant. Cet
aggreffeur injufte efl fans difficulté dans un
très mauvais état. Il eft tranfporté de colère,
ou pour mieux dire de rage & de fureurcon-
tre celui qu*il attaque. Il pèche aduellement
par là même, & il fe met en, état de porter
ce péché à fon comble en répandant cruelle»
ment le fang innocent. S'il meurt dans cet
état il eft infailliblement damné. Car quel-
le efperance y peut il avoir pour lefalut d'un
homme qui meurt en commettant un fi grand
péché } Par confequent le tuer dans cet état
c'eft faire la même chofe que û on le jettoit
dans Tenfer, c'eft mettre un obftacle invin-
cible à fon falut, & rendre fa damnation cer-
taine & inévitable.
Ne diroic on pâs qu'un homme en feroit
tom:
1
282 TfArfi
tomber un autre dans un précipice, s'il "^ lui
ôtoit de deffous hs pies une planche, fous
laquelle il marcheroit, quoi que la véritable
caufe de fa cheute ne fût pas la fouftradion
de la planche , èiais la pefanteur de fon corps?
Pourquoi donc ne dira-t on pas qu'un hom-
me, qui en tuë un autre, qui eft en état de
péché, le jette dans Tenfer, quoi que cet en-
fer foit la punition , non de fa mort , mais de
fon péché?
Au contraire en fe laiflànt tuer on lui fait
deux biens ineftirnsbles. Premièrement o«
lut donne du temps pour fe convertir, & pour
implorer la mîfericorde de Dieu. En deuxiè-
me lieu on travaille efficacement à lui infpi-
rer de tels fentiinens. Car que peut on faire de !
plus efficace dtios ce deflein, que de lui fai-
re voir qu'on Taims fi tendrement, qu'on ai-'
me mieux fe laifler égorger foi même, que de :
le laifTer tomber dans l'abîme où il fe jette fii
brutalement? Qjel cœur faut il avoir pour:
lî'étre pas touché d'un tel excès de douceui^r
& de charité, foit dans le moment même ^>,
fbit principalement après que le tranfport de :
la paffion fera pafîe >
Il eft donc certain qu'on ne fauroit imagi-
ner une occafion dans laquelle la mort d'un
homme puiffe être plus utile à un autre par
rapport au falut, que celle d'un homme, qui
étant injuftement attaqué felaifferoit tuer, le:
feroic à fon aggreffeur. Mais fi cela eft la i
charité lui permet elle de ne pas prendre ce
parti ?-
En eSht tous les Théologiens conviennent t
que
Vu Âroit que chacun adefe défendre, 283
que nous devons aimer davantage l'ame de
nôtre prochain que nôtre propre corps. Ils
conviennent que toutes les fois que nous pou*
vons lui procurer la vie éternelle en perdant
la temporelle, nous fommes obligés à lui don-
ner cette preuve de nôtre amour. C'eftceque
S. Jean nous ordonne expreffement & for-
mellement lors qu'il dit dans l'endroit que j'ai
déjà allégué. A ceci avons nous connu la charif
té y c'eliqu'Hawisfaviepournous. Nous devons
aujji mettre nos vies pour nos frères. Cet Apô-
tre veut que nous faffions pour chacun de nos
prochains ce que Jefus Chrift a fait pour pous
tous. Mais qu'eft ce qU2 ce grand Sauveurs
fait.? Ilamisfavi&pournous, C'eft àdire qu'il
a perdu la vie temporelle pour nous procurer
Teternelle. Nous devons donc faire la même
chofe lors que nous en trouvons Toccafion.
Ainû n'y ayant point d'occafion plus favora-
ble pour rendre ce bon office à nôtre pro-
chain que celle ci> il fembie que nous la devons
embraflèr, & que lalaiflèr pafTcr c'eft pocher
contre la charité 9 le plus faint de le plus in^
difpenfable de nos devoirs.
Cette raifon eft tr^s fpecieufe, & je ne
croi pas qu'il fût aifé d'en produire une autre
qui étant auffi frappante que celle ci ne fût
pas folide. Mais quoi qu'il foit afïés difficile
d'y répondre dircdement > il ne l'eft pas de
prouver demonftrativement le contraire.
Car premièrement fi la charité s'oppofoit à
ce qu'on fît mourir des perfon nés qu'on fau-
roit être en état de péché & de damnation ,
il s'enfuivroit que les Magiftrats ne pourroient
/aire
2S4 Traité
faire foufiFnr Je dernier fupplice à des fceleratî
qui feroient voir par leurs paroles, ou pî
leurs actions, qu'ils n'ont pas les difpontioi
neceflaires pour bien mourir. Ces miferabl*
n'auroient qu'à proférer des blafphemes
des impietés > 'pour fe mettre à couvert de h
punition qu'ils ont méritée. Ceci eft abfurdél
& infupportable. C'eft pourtant une fuite ne^
ceflâire du fenttment de Gerfon. AinGil faut
de neccfïîté que le fentiment de Gerfon foifc ;
faux.
Il s'enfuivroit encore qu'il n'y auroit point
de guerre qui fût perxnife. Car comme il eft
moral emeat-impofïîble que la moins fanglan-
ié de tduiés lés guerres nvemporte un grand
nombre de miferaferes qui meurent dans de
jaaauyaires difpoûdons>. ©n n'énpourroiî en?»
treprendre aucune ^^ns s'expofer à ce danger, i
6c par confequent fans violer les loix de la i
charité.
Pans cette faf^MDijuan encore comtnentfe^
'fpit il poiBble de jaftifîer> l!4^io$jde Phinées,
qui tua^ Zimfi àt Cosbi dans on temps où il
ne pouvoit douter du deploTablfe état de leur
ame j puis qu'il les tua dans le moment mê-
me où ils pechoient. Son a<ftion pourtant fut
tellement agréable à Dieu ^ que David afleu-
re qu'elle lui fôt réputée àjuftice, ôc que
Dieu même fut appaifé pà^r là envers tout
le peuple, & donna en recompenfe la fou-
veraine Sacrificature à Phinées, & à fa fa-
mille.
Dans cette fuppofîtion il feroit impoffible
de juftiôer l'avion du Prophète Elis> qui fit
def-
Du droit que chacun a de fe défendre 28^
defcendre le feu du ciel pour confumer les
deux Capitaines , & leurs foldars, qui le ve-
noienc prendre. En effet il prefuppofoic que
ces Capitaines & ces foldatspechoient en exé-
cutant les ordres du Roi Achazia, puis qu'il
les en puniffbit fi feveremenr. Nonobftant
cette confiderationil \qs fit mourir, fans leur
donaer le temps de fe repentir, & fans rien
faire pour les y porter. Et il faut bien que fon
aâion ne fût pas mauvaife, puis que Dieu y
voulut concourir, par la produ<îiion du mi-
racle qui exécuta fur le champ l'arrêt que le
faint homme avoit prononcé.
Dans cette fuppofitionilferoit impoffiblede
juftifier ra<Sïion de S. Pierre. Il fit mourir fubi-
rement Ananias ScSapphira pour les punir du
crime qu'ils avoîent commis en voulant pafîer
pour plus charitables & plusliberaux qu'ils n'é-
toient. Ils ne travailla pas même, comme il
Tauroit peu, à faire naître en leur ame la foi
& la repentance qui leur étoient neceflTaires
pour bien mourir. Il ne leur parla, ni de re-
courir à la mifericorde de Dieu, ni de met-
tre leur confiance au mérite de Jefus Chrift.
En un mot il ne tint pas à lui qu'ils ne perif-
fent. Son adlion pourtant fut très bonne, csr
fi elle ne l'eût pas été Dieu n'auroit pas ratifié
l'arrêt que cet Apôtre prononça, comme il
le ratifia en l'exécutant fur le champ.
Enfin dans cette fuppofition Dieu n'auroit
pas permis à ceux dont les voleurs enfonce-
roient les maifons pendant la nuit de les tuer.
Car qui peut douter que ces voleurs ne mou-
luiOient dans le péché > ôc par confequent np
2Î6 Traité
periflent? Dieu pourtant le permettoir, &<:
defendoit expreflement de punir ceux qui l'au* •
roic fait, les traitant même beaucoup plus fa*
vorablement qu'il ne traitoit les homicides in- •
volontaires.
Tout cela fait voir que les preuves qui ap-
puient le fentiment deGerfonnefontpasauffi
folides qu'elles paroifïent, & qu'il faut ne-
ceffairement qu'elles aient quelque défaut fe-
cretj dont on a de la pêne à s'appercevoir.
Mais quel eft ce défaut? C'tft ce qu'on va re- ■
chercher dans les chapitres fuivans.
CHAPITRE VI,
Oh l*on examine ce que les ScoUfllques oppO"
fent aux ratfons rapportées dans k chapitre
frecedenu
IE n'ai veu aucun de nos Auteurs qui ait rien
répondu aux raifons dont Gerfon fe fert
pour prouver qu'il n'eft pas permis à un hom-
me injuftementattaqué de fe défendre en ruant
Taggrefleur. Il n'en eft pas de même At^ Scho-
laftiques. Ils ont tous fait leurs efforts
pour y répondre, & ont dit trois chofes dans
ce deflein.
La première que ces raifons feroient con-
vaincantes, fi celui qui fe laifîèroit tuer de
cette manière étoit bien afïeuré de mourir en
état de grâce > mais que comme perfonne ne
l'eft,
Du droit que chacun a de Je défendre. 287
l'eft, chacun doit fouhaitter de vivre pour ne
perdre aucun moyen d'afleurer fon propre
falut.
La féconde que ces raifons feroient deciiî-
ves fi en fe laiflant tuer on étoit feur de con-
vertir & defauverl'aggrefleur, maisqu'étant
très poffible qu'il fe damne nonobftant tout
ce qu^on peut faire pour le fauver, il ne fau£
pas perdre un bien auffi excellent que la vie
dans une efperance auffi incertaine que
celle ci.
La troifiéme» qui eft la principale, & fur
laquelle ils appuient le plus, c'efl qu'à la vé-
rité nous fomroes tenus de perdre la vie pour
le falut du prochain , lors que ce prochain ne
peut fe fauver que par ce moyen, & qu'ainfi
il a un befoin extrême d'un tel fccours. ils
ajoutent que c'eft ce qu'on ne peut dire de
cet aggrefîeur injufte. Il a d'autres voies pour
fe mettre à couvert de la damnation. Il n'a
^u'à étouffer fa paffion. Il n'a qu'à deman-
der à Dieu le pardon de fon emportement,
& qu'à en avoir une véritable repentance-
Comme il ne tient qu'à lui de le faire, on
ne peut pas dire qu'il ait un befoin extrême
de la charité & de la patience de celui qu'il
tuë, &• par confequent que celui ci foit dans
l'obligation de fe iaiffer tuer.
Mais il eft évident que, ni aucune de ces
réponfes, ni toutes enfemble, nedétruifent
pas les raifons de Gerfon. Les deux premiè-
res ne roulent que fur de fauffes fuppofîtions,
& les trois ont ceci de commun , que même
«n admettant ce qu'elles fuppofent, elles ne
ren-
âS8 Traité
renverfent pas les preuves auxquelles on les
applique.
Car premièrement iln'eft pas vrai qu'il foie
impoffible de favoir avec certitude fi on cil
en état de grâce, comme la première de ces
trois réponfes le fuppofe. J'ai prouvé le con-
traire dans mon traité de la Confcience liv.
IIL chap, XIII.
En deuxième lieu fi en fe laiflant tuer on
n'eil pas feur de fauver celui par qui on vai
être tué, on eft feur au moins de lui faire un ^
bien d'un prix infini. On eft feur de le met-
tre en état de pouvoir fe fauver. En effet on i
ne peut nier, ni qu'on ne lui procure ce bien
en le laifîant vivre, ni que ce bien ne foict
ineftimable, & ne mérite qu'on n'épargne;
rien pour le lui procurer.
Mais j'ajoute en]troi(îéme lieu que Ci ces ré-
ponfes étoient folides à pêne y auroit il au-
cun cas, où l'on fût tenu de perdre la vie
pour le falut du prochain, &qu'ainfile pre^
cepte de S. Jean feroit inutile puis qu'on n'au:
roit jamais i'occalion de faire ce qu'il prefcrit.
On croit communément, qu'on a l'occa-
fion de faire ce que S. Jean ordonne, qu'on
l'a, dis je, principalement dans ces deux cas,
Le premier eft lorsqu'on peut inftruire desi
ignorans, ramener ceux qui s'égarent, re-
lever ceux qui font tombés, ou affermir ceux
qui font encore debout, & qu'on n'y peut:
travailler fans s'expofer à quelque danger'
-eminent de perdre la vie. Les Scholaftiqucs
foûtiennent qu'il n'y a point de danger fî
grand auquel il ne faille s'expofer dan s ces oc-
cafions*
■if
"Du droit que chacun a de Je defe7îdre. 2S^
calons. Et c'efl ce que font parmi nous ceux
qui vont donner leur fecours à leurs frères
pendant la perfecution , foit pour les empê-
cher de fuccomber , foit pour les aider à fe
relever lors qu'ils font tombés. Le fécond efl:
lors qu'on s'expofe pendant la pefte pour af-
filier ceux qui font attaqués de cette terrible
maladie.
11 eft pourtant certain que fi les réponfes
àt^ Scholaftiques étoient folides ilyauroitde
la témérité & de l'imprudence à s'expofer
dans ces occafions % de tels dangers. En effet
eft on plus feur de mourir en état de grâce en
mourant dans ces deux occafions, qu'en fe
lâiffant tuer par un aflTaffin ? Eft on plus feur
de.travailler efficacement, & avec fuccés,
au falut de fes frères perfecutés, ou attaqués
de la pefte, en les allant affifter, qu'on ne
Tefti de travailler efficacement au falut de cet
aggreiTeur injufte> par lequel onfelaifletuer,
en lui donnant premièrement du temps pour
fe repentir, & d'ailleurs en lui mettant de-
vant les yeux tous les motifs qui font renfer-
més dans cette adion, & qui onttantdefor-j
ce pour l'y porter ? Enfin ceux qui courenc
danger de fuccomber, ou de ne fe pas rele-
ver pendant la perfecution , ceux encore qu£
font attaqués de la pefte, fe trouvent ils dans
une neceffité extrême du fecours qu'on peuc
leur donner? N'eft il pas vrai que les uns
& les autres n'ont pour fefauver qu'à faire ce
qu'ils peuvent ôc qu'ils doivent , fans que
perfanne s'expofe à aucun danger pour les
iecourir ?
2^o Traité
C'eft ce qu'on ne peut contefter. Par con-
fequenc il faut dire de deux chofes Tune, ou
que toute la terre fe trompe/^ croyant unani-
mement qu'on eft obligé dans ces deux cas
à s'expofer aux plus grand dangers, pour af-
filier le prochain , ou que les réponfes des
Scholaftiques, d'où cette conséquence fe ti-
re d'une manière û naturelle j ne font pas fo-
lides.
Quelqu'un peut être s'imaginera de pou-
voir éluder ceci en difant qu'en aflîftant k^\
frères perfecutés 5 ou peftiferés, ons'expofe;
à un danger qui eft à la vérité très grand , ,
mais qui n'eft pas inévitable; au lieu qu'effi
fe laiflant tuer par un aflafïîn on h'a aucune:
efperance d'en échapper; d'où l'on conclura-
ra qu'il n'y a point de confequence à tirer de:
l'un de ces cas à l'autre.
Mais il eft aifé de répondre que s'il n'eft l
pas feur qu'on meure en aliantaffifterfes frè-
res perfecutés ou peftiferés, il l'efttout au(S-i
peu qu'on foit tué en ne fe défendant pas lorss
qu'on eii attaqué injuftement. M'eft il pas,,
non feulement très poflible , mais très vrai-
femblable, qu'un tel miracle de patience, dee
douceur, & de charité, defarmera l'aggref^'-
feur ? Eft il d'ailleurs certain que quand mê-
me on en fera blelTé ou maltraité, on em
meure ? ne voit on pas aflfes fouvent le con-
traire? Ainfiil n'y a que probabilité àQs deuXï
côtés,& on n'a aucune certitude dans pas un.
Je ne fai même fi tout bien confideré la pro-i'
babilité eft plus grande dans le dernier de cesî
cas que dans le premier.
C H A-
Du droit que chacmt a de je défendre. 291
CHAPITRE Vir.
-Oh Von répond dircSi entent anx rai/on s ds
Gerfon rapportées dans le chapitre V*
/^Es réponfes donc ne lèvent pas la diffi-
^^culté. Voici, fî je ne me trompe, quel-
que chofe de plus folide. Je fuis perfuadé en
premier lieu que pour être obligé de s'expo-
fer aux plus grands dangers de perdre la vie,
il n'eft pas neceffaire qu'on foit feur de fau-
ver par œ moyen le prochain. Il fuffit qu'on
aie lieu de l'efperer, & que cette efperance
foit fondée fur des raifonsqui aient delà pro-
babilité & de la vraifemblance.
Je fuis perfuadé en deuxième lieu que pour
faire naître cette obligation il ne faut pas que
lé prochain fe trouve dans une neceflité ex-
trême de nôtre fecours. Il fuffitque cette ne-
ceflité, d'un côté ait quelque chofe d'un peu
preflant, & de l'autre puiifepafler pour invo-
lontaire. En effet fi elle eft abfolûment vo-
lontaire, ôç fi d'un côté celui qui s'y trouve
fe l'eft attirée , fi de l'autre il n'y demeure
que parce qu'il y veut demeurer, la charité
ne m'oblige pas à perdre la vie pour le fe-
courir.
C'eft ce qui paroit par l'exemple de Taumô-
ne. Je fuis tenu de rne priver de mon fuper-
fiu pour aflifter mon prochain, qui en a un
N a befoi»
iî9^ Traité
besoin preffant. Mais fi ce prochain s'eftpre
mierement jette par fa mauvaife conduite dai
la neceffité où il fe trouve, fi d'ailleurs il
demeure volontairement, en forte qu'il de*j
pende de lui de remédier à fon indigence,
s'eft par exemple un mendiant valide, qui
pourroit fe procurer tout le neceffaire parun
travail qui n'excède point les forces, & qui
ne ruineroit pas fa fanté, s'il ne lerefufeque
par parefle, ou par une vanité ridicule oc in-
fupportable, je ne fuis pas tenu de m'incom-
moder pour le fecourir. Ceci efl certain, &
perfonne ne le contelle.
C'eft là pourtant nôtre efpece. Unaggref-
feur injufte auroit befoin que celui qu'il atta-
que mal à propos fe laiflat tuer pour le laifler
vivre, & lui donner le temps & le moyen
de fe repentir. Mais premièrement d'oii vient
le befoin qu'il a d'un tel fecours ? C'eil de fa
propre volonté, il s'y eft jette de lui même,
6c perfonne ne l'y apoufl^é. En deuxième lieu
n'a-t-il que ce feul moyen pour fe mettre à
couvert du danger auquel il s'expofe? Il en a
un autre , d'un côté très feur, & de l'autre
très aifé. C'eft celui de s'arrêter tout courtj
de ne plus preffer celui qu'il attaque, de le
laifler en repos, & de demander à Dieu le
pardon de fa brutalité ôc de fon emportement.
Il fait qu'il n'auroit que cela à faire. Mais il
ne lui plait pas de le pratiquer. Il demeure
volontairement, & par une malice délibérée,
dans le danger eflFroyable où il s'eft jette ? Il
elt donc precifementdans le cas du méndiant|
yalide dont j'ai parlé, ôc par coqfequent oni
n'eil
M
î>u droit que chacun a de Je défendre. 295
fi'eft pas tenu de fe laifler tuer pour le tirer
d'un tel détroit.
Il n'en eft pas de même des deux autres cas
où Ton convient qu'on doit s'expofer aux
plus eminens dangers pour alTifter le prochain.
Je parle du fccours qu'on donne aux malades
pendant la pefte, & à ceux qui font tombés,
ou qui courent danger de tomber pendant la
perfecution. Premièrement ni ces malades
ni ces fidelles tombés, ou chancelans, ne fe
font pas jettes eux mêmes dans le danger qui
les environne. Les premiers n'ont pas fait ve-
nir la pefte, 6c les féconds n'ont pas excité
la perfecution. Ils fouhaitteroient les uns &
les autres que ces deux malheurs cefTalTent.
D'ailleurs les premiers fouhaittent de bien-
mourir, & les féconds de fe relever^ & de
perfeverer. Il efl vrai que fi les uns & les au-
tres le vouloient fortement &abfolûmentîis
le pourroient. Mais il faut une force & une
refolution non commune pour le vouloir de
cette manière, & ceux qui le voulant plus
foiblement n'ont pas toute la force neceffai-
re pour le vouloir comme ils devroient, ne
hiflent pas d'être dignes de nôtre compâiTion,
& des effets de nôtre charité. Ce font des ma-
lades qu'il ne faut pas abandonner, quoiqu'ils
ne faffent pas tout ce qu'ils devroient pour
guérir, & pour fe mettre en état de fe pafler
du fecours de ceux qui les traitent. Ainfi il
y a une différence fenfible entre ces deux or-
dres deperfonnes, &raggrefïeurinjufledonc
nous parlons, & il n'y a point de confequen-
ee à tirer de ce que l'on doit aux uns à ce que
Von doit à l'autre. M 3 Ceci
2514 Traite
Ceci fuffit pour réfoudre les objeftions de
Gerfon. Mais quelqu'un peut être demande-
ra û les deux conditions que j'ai exigées pour
fiaire qu'on ne foit pas tenu d'expofer fa vie
pour le falut du prochain font d'une égale ne-
ceffité, & (i la féconde ne fuffit pas fans la
première. Voici en effet un cas où la pre-
mière ne fe trouve point. Un homme trou-
^blé par l'excès du vin fe jette fur moi pour me
tuer, & me prefTe de telle forte que je ne
puis Tempécher de m'ôter la vie, qu'en lui
©tant la fienne. Il s^gù. jette volontairement
dans le danger où il efl , puis qu'il ne s'y efl
jette qu'en beuvant avec excès. A cet égard
donc la neceflité où il fe trouve des effets de
ma charité eft très volontaire. Mais elle ne
i'eft pas au fécond égard. Car dans l'état où
il eft il ne fauroit, ni fe retenir, ni repren-
dre Tufage de fa raifon, jufqu'à ce que les fu-
mées du vin qui le lui ôtent, foientdiffipées.
Je dis la même chofe d'un phrenetique* qui
auroit perdu fa raifon en fortant de commet-
tre un péché atroce, & avant que d'en avoir
demandé le pardon à Dieu, ôc qui fe jettc-
roit fur quelque autre pour le tuer.
Ces deux cas ont ceci de commun , qu'ils
ne font pas impoffibles. Mais ils font fi rares,
qu'ils peuvent pafler pourmetaphyfiques. En
cflFet il eft difficile de concevoir qu'un homme
qui eft en fon bon fens ne puifle fe garentir
des infultes d'un yvrogne, ou d'un phreneti-
que, qu'en le tuanr. Je pourrois donc négli-
ger ces cas. Neantmoins en les admettant je
dis que dans l'un & dans l'autre la neceffité
où
Du droit que chacun a de Je défendre. 29Ç
OÙ ces miferables fe trouveroienc de la chari-
té & de la patience de celui qu'ils attaque-
roienC> feroit extrême & infurmontable ,
puis qu'il ne feroit pas en leur pouvoir de
s'empêcher de mourir en état de péché & de
damnation. Par confequent je ne doute pas
que dans Tune & dans l'autre de ccsoccafions
il ne falût fe lai (Ter tuer par ces miferables
pour les empêcher de fe perdre. C'efllàaufn
une vérité dont les Scholaftiques demeure-nt
d'accord. Sur tout ce que je dis eft certain
fur le fujet de Tyvrogne, parce qu'on eft
comme feur qu'il recouvrera dans peudemo-
mens l'ufage de fa raifon, au lieu qu'on n'a
pas la même certitude du phrenetique. Ainû
en laifiànt vivre le premier on a plus de rai-
fon d'efperer qu'on lui donnera le moyen de
fe fauver> qu'en fâifânt la même chofe pour
le fccond*
N 4 G H A^
2^f} Traité
CHAPITRE VIIL
s'il y a quelque autre cas oh il foît permis de
tfser pour ne pas perdre ce quon fojfede le-
gitimemenî».
TL paroit par tout ce que je viens dédire
-•■que ni la juftice, ni la confiance, ni la pa-
tience, ni la charité, n'ont rien qui s*oppo-
jfe à ce qu'un homme injuftement attaqué,
& qui n'a que ce feul moyen pour fe défen-
dre, tue Taggreffeur. Mais on demande s'il
n'y a pas quelque autre cas, où l'on puifîe fai-
re la raéme chofe, & où l'homicide foit in-
nocent. Les Cafuiftes de la communion Ro-
maine en admettent trois , ôc il ne fera pas
inutile de les parcourir en peu de mots dans
ce chapitre.
Le premier eil celui où fe trouve u n hom-
me à qui un voleur enlevé fon bien. Carde-
nas remarque qu'il y a peu de chofes fur lef-
quelles les Cafuiftes foient plus d'accord que
far celle ci. Il dit qu'il a conté jufqu'à quaran-
te deux Auteurs qui conviennent qu'il eft
permis de tuer dans cette occafion. Toute la
diverfité qu'il y a parmi eux fe réduit à favoir
quel eft ce bien qu'on peut conferver par cet-
te voie. Quelques uns ont die qu'il fuffit que
ce qu'on craint de perdre vaille unécu. Mais
le Pape Innocent XL ^condamné cette pro-
poû^
î>u droit <^ue chacun a de fe défendre. 297
pofition comme fcandaleufe, ôc depuis ce
temps la perfonne ne la foûtient. Cardenas
qui a foufcrit à cette condamnation, comme
tous les autres, 6c qui veut faire voir qu'il s'é-
loigne de cet effroyable relâchement, dit que
pour pouvoir tuer innocemment ii faut que ce
qu'on appréhende de perdre foit d'une valeur'
eonfiderabîe, ou en loi, ou par rapport à
celui à qui la choie appartient. Il dit qu'ab-
folûmcnt partant quarante patagons font une
fomme coniiderable, & qu'ainfi il n'y a per-
fonne qui ne puille tuer pour ne la pas per-
dre, îi ajoute qu'une moindre fomme fuffic
lors qu'on ne peut la perdre fans en être in-
commodé.
Mais cette decifîon me paroit infupporta-
ble. C'eft mettre la vie & le falut des gens à
un prix bien bas, que de permettre de les
taer, ôc de les damner, pour fi peu de cho-
fe. Pour moi je fuis perfuadé qu'il faut pre-
mièrement prendre garde au befoin qu'on a
de ce qu'on appréhende de perdre. Si c'eft
une chofe abfolûment necelTairepourlacon-
fervation de la vie de celui à qui elle appar-
tient, de quelque prix, grand ou petit, que
la çhofe foit, je croi qu'il peut tuer celui qui-
fe met en état delaiuienlever, pourveu qu'il
n'ait que ce feui moyen pour l'en empêcher.
Ainfi un homme à qui on voudroit arracher
une pièce de pain dan» une neceffité extrê-
me, & dans un temps où iln'auroit que cet-
te feule reflburce pour s'empêcher de mourir
de faim, feroit en droit de tout faire pour
Ù opposer,, La raifon en eil que cette pièce =
^
29S' Traité
de pain lui étant abfolû ment neceflaire pour
ne pas mourir, la lui ôcer c'eft faire la même
chofe que fi on lui donnoit un coup d'épée
ou de piftolet au travers du corps. Comme
donc j'ai fait voir qu'on peut tuer dans ce der-
nier cas, il n'y a point de doute qu'on ne le.
puiffe dans le fécond.
Que fi on peut fe paflfèr de ce;gu'on appré-
hende de perdre, il faut voir en deuxième
lieu quel eft le befoin qu'en a celui qui fe met
en état de fe l'approprier. Si le befoin que celui
ci en a eft extrême, bien loin qu'onait droit de
Je tuer, il faut le lui laifTer prendre, & on
ne peut l'en empêcher fans lui faire tort. Car
comme je l'ai fait voir dans mon traité de la.
Reftitution , dans ]es cas d'une extrême ne-
c^ffiié toutes chofesredeviennenjtcommunesj
& appartiennent à celui qui eaale plus de
befoin^
Que fi la necefSté où ce mifèrabie fe trou-
ve n'eil que preflfante, la juftice à la vérité
n'oblige paç à lui laifler prendre ce qu'ihâche
de s'approprier, mais ilfautque lachofefoitj
ou bien precieufe en elle même, ou bien ne-
ceflaire-à celui à qui^elle appartient, afin que
la charité ne l'oblige pas à la donner volon-
tairement.
Mais pofons qu'oa ne foit pas tenu de ce-.
der ce que ce voleur veut prendre. Pofons
que le befoin qu'il en a ne foit que commun.
Pofons même qu'il puifle abfolûment s'en
pafler. Dans cette fuppofition on peut bien
îe lui refufer, on peut l'empêcher de le pren-
dre > mm je ne croi pas qu'il foit permis de -
D» droit que chacun a de fe défendre. 299
îe ruer. £n Je tuant on lui ôte, non feule-
ment la vie, le plus excellent des biens tem-
porels , mais encore le temps que la miferi-
corde de Dieu lui donnoit pour fe repentir.
Et la charité peut elle permettre qu'on aime
mieux lui faire un tel préjudice, que de per-
dre un peu de bien temporel > dont je fuppofe
qu'on peut fe paiïer? C*efl ce que je ne fau-
rois mfe perfuader.
La principale raifon que j'ai de ne le pas
croire c'eft la diflindion que la loi met en*
îre un voleur qui enfonce de nuit les portes
d'une maifon, & un autre voleur qui dérobe,
ou enlevé pendant le jour. Elle permet de
tuer le premier, nonpasîefecond. Pourquoi
c^la? Tous les Interprètes conviennent que
e'efl: parce que celui qui ôte, ou dérobe pen-
dant le jour fait voir clairement qu'il n'en
veut qu'au bien mais celui qui enfonce une
maifon dans la nuit donne lieu de croire
qu'il en veut à la vie. La loi donc per-
met de tuer pour conferver la vie, mais
elle ne le permet pas pour s'empêcher de per*
dre le bien'
La raifon de la différence eft la difpropor-
îîon qu'il y a entre le bien & la vie. La
vie confiderée abfolûment eft un bien ex-
trêmement precieuxi Celle d'un homme
de bien en particulier, tel que je fuppofe
celui qu'on attaque injufbementj i'eft en-
core beaucdftïp davantage. Elle peut lui fer-
vir à avancer la gloire de Die«> le faluc
éi prochain, ôe le fîen propre. Au prix
^w tei biea qu*efl ce qu'uû die ces vils ia-
306 Traité
teréts, que le Chriftianifme veut qu'on re^
garde avec le dernier n^épris? A in fi il effc:
aifé de comprendre que la charité nous:
oblige à perdre un peu de bien temporel
pour retirer un mjferable du danger auquel
il s'expofe en voulant ôrer à un autre ce:
qui lui appartient» & qu'on ne foit pas te-
nu de fe laifler tuer lors qu'on eft attaqué in^
juftemerit.
Le fécond cas auquel les Cafuiiies de la
communion Romaine permettent de tuer
eft celui où l'on ne peut s'en empêcher
qu'en fe deshonorant. Ils donnent pour
exemple un homme qui auroit reçu des
coups de bâton , ce qui pafle dans le mon-
de pour un grand outrage. Innocent XI. a
encore condamné ce fentiment- Mais Car-
denas élude cette condamnation en difanC'
qu'à la- vérité il n'eft pas permis de tuer
pour f€ venger des coups de bâton qu'on
â déjà reçuSi mais qu'il i'eft pour s'empê-
cher de les recevoir. Il prouve la première
partie de fa decifion en foûtenant que bien*
loin qu'il foit permis de tuer pour fe ven-
ger ^ il ne Teft pas defë venger en ne tuant
point; La vengeance eft tous jours crimi-
nellô, tousjours contraire aux loix fonda*
mentales du Chriftianifme. Ainfi il n'y a;
aucun cas oà il foit permis de la recher-
cher, bien loin qu'elle puifle juftifier une
adion auffi, violente & auflî injuûe que Tho-
micidè*
Ceci eft certain,- ôc ne foufFrè point de
ii^culcé, Mais ce qu^il ajoute qu'on peuÊ)
Du droit <fue chacun a de fe défendre. 3011
prévenir un homme qui fe met en état de
faire un outrage,. & pour cet efïèt de le
tuer, eft abominable. Ce fentiment n'eft
fondé que far une faulTe idée que les
gens du monde fe font de l'honneur^ Ils
s'imaginent qu'on eft deshonoré lors qu'on
eft outragé. Mais qu'y a-t-il de plus faux
que cette imagination? & n'eft il pas
étonnant que des Théologiens au lieu de
la réfuter l'autorifenc? Si elle avoit lieu
Jefus Chrift, ks Apôtres, & fes Martyrs^'
auroient tous été deshonorés. Car qui ne-
fain les outrages qu'ils ont fouffèrcs? Ce-
pendant on fait que ces outrages bien loin'
de les deshonorer font une des plus conli-
derables parties de leur gloire. Rien donc
n'eft plus payen> rien n'eft plus oppofé
à l'efprit du Chriftianifme , que ce fend-
ment, quelque modification qu'on puifTe
y ajouter. Le faux honneur n'eft qu'une
chimère. Le véritable ne fe perd que par
de raauvaifes adions, & lors qu'on l'a
perdu par quelque péché, on ne le recouvre
que par l'exercice des vertus, & particulière-
ment par celui de la patience.
Le troifiéme cas eft celui d'une fem-
me, ou d'une fille qui ne peut défen-
dre fon honneur, qu'en tuant celui qui
fe met en état de le lui ravir. Cette ex-
cufe eft tout autrement plaufible que les
précédentes. C'eft pourquoi auffi les Ca-
fuiftes les plus feveres l'admettent. £n par-
ticulier Rivet & Amefius ne balancent point
îà deflusj Four x^oi je a'oferors ni l'ad-
^J' - - - - - naettrcjï
302^ Traité
mettre, ni la rejetter, & je ose réduis à It
decifion de S. Auguftin. Je-Ke condamne pas
die il 5 les loix qui permettent de tuer dans ces
occasions , mais je ne voi pas comment je puisjuj-
tifier devant Dieu ceux qui font ce qu'elles peV"
mutent, ^ug, de lik arb, lih, J. chap, K
eiNi
m
€ IN QU r E' ME TRAITE'.
DU SCAN D A LE.
C H A PI T R E I^
Ce que ctfl que le fcajtdale^^
LE fcandalô dans îe feirs propre & literal '
eft une pierre > ou un autre corps folide,
qu'on rencontre fur fon chemin , & qui i
fait broncher, ou tomber, ceux qui n'y pren-
nent pas garde d'affés prés. Comme la fanc-
tification nous eftreprefentée d'ordinaire dans
FEcriture fous Pi mage,d'unecourfe,d'un voya-
ge, d'un mouvement, que les bonnes oeuvres
font les pas qu'on fait pour s'avancer, & pour
approcher du but où Ton tend , & qu'au con»
traireles péchés font autant de cheutesfuneiles
& dangereufes* il étoit naturel de donner le
nom de fcandale à tout ce qui peutnous faire
faire quelqu'une de ces cheutes^, c'eft à dire
en un mot à tout ce qui nous fait pécher.
Çfi fecoad fens eftie feul auquel l'Ecriture
■ ^ ^^^te§
fainte> & après elle les Théologiens, emi.^
ploient ce mot. Dans le langage ordinaire il
y en a unautreplusétenduàunégard, ôcplus
reflerré à un autre égard. En efl-et dans le
langage ordinaire on ne fe iert jamais de ce
terme pour defigner Tadion d'un homme qui
en foUicite un autre à pécher. On ne dira ja-
mais par exemple que le ferpent fcandalifa
Eve, ou qu'Eve fcandalifa fon mari. Cepen-
dant il n*y a rien où Teflence du fcandak,
félon l'idée que l'Ecriture fainte nousen don-
ne, foit plus fenfibleque dans ces fortes d'in-
duètions. D'un autre côté on dit afîés fou-
vent qu'on eit fcandalifé d'une adion, pour
dire amplement qu^on en eil choqué, qu'ont i
la blâme, qu'on la condamne, cequieft tre^i
différent du Vandale tel que les Théologiens^)
le conçoivent. Dans tout ce traité je prendrai
ce terme, non dans le fens du vulgaire,
mais dans celui de l'Ecriture & des Théo-
logiens.
Tous les Scholafliques le definifîent après s
Thomas DièHmy 'velfaéîum^ minus reSium^^
ftrahens proximo occajionem ruina. Un difcours
6if une aèiigny qui na pas toute îa droiture y eu
toute la pureté necejfairct ^ qui donne au pro»
fihain Voccapon de tomber dans le péché. Mais je
ne faurois me contenter de cette définition.
Premièrement elle ne convient qu'au feij 1
fcandale adif , & il eft impoffible d'en fai- -|
r«e l'application au paflif. D'ailleurs on n'efl
pas feulement fcandalifé de ce qu'on voit fai-
re, ou de ce qu'on entend dire. Onl'eftauffiu
affés fouvem: du ûcipie filçnce, & de ifi fim- ■
Dujcandakl 305
pîe omiffîon de quelques aiStions: Et un hom-
me qui ne va jamais au temple, qui ne com-
munie point dans les occarions,.& qui entend'
proférer des impietés fans dire un feul mot
pour reprendre celui qui les profère, ne
fcandalife pas moins ceux qui le remar-
quent, que ceux qui parlent mal, & agiffent
mal.
Enfin on ne comprend pasr ce que veulent
dire ces mots, fad:um minus retïumy une aC'
tion qui n'efi pas ajjes droite. Entend onqu'ef-
feâ;iveraent ra<Stion eft mauvaife? Sicelaeft
on fe trompe. Les meilleures avions, celles
de Jeflis Chrift même, ontfcandalifédiverfes
perfonnes. Entend on que i'adion eft bon-
ne, mais qu'elle Teft imparfaitement? Ce
fera encore pis. Car d'un côté les aâions les
plus parfaites peuvent fcandalifer ceuxqui en
jugent mal , & de Tautre il y a des adtiops
très mauvaifes dont on eft fcandalifé.
Pour moi je croi qu'il eft impofliblede dé-
finir le fcandale pris en gênerai, parce .que
ce n'eft pas un genre qui fedivifeenplufieurs
efpeces, mais un terme équivoque qui deli-
gne d^s chofes affés différentes. Mais com-
ment le divifera^t on? La plufpart en font
deuxefpeces, le fcandale donné, ôclefcanda-
le reçu. lis entendent par le fcandale donné
celui qui fait fon effet par la faute de celui
qui le donne, & par le reçu celui qui
produit le fien paria faute de celui qui le
reçoit. •
Mais ceci ne me paroit pas bien exaâ:. Il
y a premièrement une autre divifion qui doit
précéder
3P<5 Traits
précéder celle ci, & d'ailleurs celle ci n'eft
ni bien conçue, ni bien exprimée. En effet
pcrfonne n'eft jamais fcandalifé qu'il n'y aie
de fa faute, comme j'efpere de le faire voir
dans le chapitre fuivant. Cependant l'expli-
cation qu'on donne à cette divilion fuppofe
le contraire.
Je croi donc qu'il faut divifer le fcandale
en aéijf&i paj]ïf. Le fcandale aéUf t&. toute
aârion, tout difcours , toute omiffion, fort
de difcours, foit d'adtion , qui porte, ou qui
peut porter les autres à commettre quelque
péché. Le fcandale pajjîf n'eft autre chofe que
î'impreffion que le fcandale a(^if fait fur ce-
lui qu'il porte aduellement à pécher.
Il y a , non deux , mais trois fortes de
fcandale aânf , celui qui eft donné, & n'eft
pas reçu ; celui qui eft reçu , & n'eft pas don-
né , & celui qui eft en même temps donné
& reçu. Le fcandale donné, & non reçu,
eft une action propre de foi & de fa nature à
fcandalifer , mais qui ne fcandaiîfé perfonne,
parce que tous ceux qui la voient, ou qui
l'apprennent , la condamnent en la deteftant.
Telle étoit l'adion de S. Pierre, lors qu'il
voulut diffuader Jefus Chrift du deflein qu'il
avoit de foufïrir la mort, ce qui lui attira cet-
te cenfure fi forte, Va arrière de moi y Satan jt.
tum^ es en fcandale. Le fcandale reçu & nott
donné eft celui qu'on prend d'une aâion bon-
ne & innocente- Tel eft celui que les Pha-
i^iziens trouvèrent dans les miracles de Jefus
Chrift. Le fcandale donné & reçu eft celui i
qii'on prend d'une aâion mauvaife, comme:
lors 5
Du fcandale. 50/
lors qu*on imite les péchés des autres.
Le fcandale paiSf peut être double. Il peut
être en même temps donné & reçu , tel qu'eft
celui où il y a de la faute des deux côtés? Il
peut être reçu fans être donné , tel qu'efb
celui dont toute la faute eft du côté du fcan-
dalifé.
Mais il faut faire des réflexions plus parti-^
culieres fur tout ceci. Je vai commencer par
le fcandale paffif parce qu'en effet iln'cfl pas
poffible de bien concevoir la nature du fcan-
dale a<Shf , qui cft ce qu'il y a de plus impor-
tant dans cette matière, fi on ne ikitenquoi
c'cft que le pafïîf cenfifte.
CHAPITRE IL
Dnfiandale pajjïf.
J'Ai déjà dit que celui qui fe fcandalife de quoi
que foit a tousjours tort > foit que celui qui
le fcandalife ait raifon de faire ce qu'il fait^
ou qu'il n'en ait point. C'eft ce qu'on n'aura
point de pêne à comprendre fi on confidere
qu'être fcandalife c'efi: être porté à pécher.
Àinfi n'étant jamais permis de pécher, &
chacun de nous étant obligé à refifter à tout
ce qui cous y porte> il eft évident que celui
qui s'y laifle portera tousjours tort;
S'il y avoit quelque chofe qui peûtexcufer
ceux qu'on porte à pécher, ceferoit la vio-
lence^
308 Traité
knce qu'on leur fait» fur tout celle qu*onleuf
fait en les menaçant de les tuer. Cependant
celle ci excufe fi peu* que Jefus Chrift die
dans l'Evangile que celui qui cherche foname,
c'eft à dire (a vie la perdra. C'eft pourquoi
Tancienne Eglife regardoit comme des apof-
tats indignes de fa communion, ceux qui
avoient fuccombé fous Teffort des perfecu-
tionsc
Mais il faut ajouter en deuxième Heu que
quoi que tous ceux qui font fcandalifés aient
tousjours tort, ils n'en ont pas tous égale-
ment. Il y a une très grande différence entre
les fautes où ils tombent par ta, non feule-
ment parce que ces .fautesfont très différentes
en elles mêmes, mais principalement parce
qu'ils y tombent fort diverfement. Trois cho- -
fes font que le fcandale qu'on nous donne a i
fon effet , je veux dire qu'il nous induit à pe--
cher, nôtre ignorance, notre fragilité, &
nôtre malice.
L-ignoraiiCe fait cet effet. Elle peut faire-
qu'on juge mal des adrons des autres* &:
qu'on eft porté par là efficacement à pécher.
Tel étoit le fcandale que les Chrétiens de Jc-
rufalem prirent de ce que S. Pierre avoit bap-
tisé Corneille leCentenicr. lues entrée luidi-
foient ils, chés des hommes incirconàs , ^ asi
mangé avec eux. Ce fcandale venoit unique-:
ment dô l'ignorance de ces fidelies. Ils n'é-
toient pas aiTés inftruits des myfteres de l'E-
vangile. Ils ignoroient d'un côté l'abolition
des cérémonies, & de l'autre celle de lafepa-
ration que ces cérémonies mettoient entre le^
Juifs
"Du fcandâle. 309
Juifs & les Gentils. AufB ce fcandale cefla
lors que cet Apôtre leur eût fait entendre les .
raifons qu'il avoit eues de faire ce qu'il avoit
fait.
Lafrag^ilité, ou l'infirmité, produit encore
le même effet. Nous fommespour laplufpart
difpofés de telle manière que de certains ob-
jets ne peuvent qu'exciter dans nôtre ame des
mouvemens criminels. Par exemple combien
peu y en a-til qui puifTents'empécber d'avoir
du reflentiment lors qu'on leur fait une inju-
re atroce.^ Ce qui nous difpofe à fuccomber
fous de telles tentations eft ce qu'on appelle
fragilité, ou infirmité. Etc'efllà, con^rneje
l'ai déjà dit, la féconds caufe qui fait que les
fcandales aient leur efFet-
La troiûéme eft la malice. C'eft ce qui
a lieu lors que par pure méchanceté on fe por-
te à pécher par la veuë de certaines adions
évidemment bonnes ôc louables, & qui bien
loin de faire ces fâcheux efFets, endevroient
produire de tout oppofés. Tel fut le fcandale
que les Scribes & les Phariziens prirent des
miracles de Jefus Chrifl, fe portant par là à
cet effroyable excès que de foûtenir que cts
miracles étoient les effets d'une intelligen-
ce fecrete que Jefus Chrifl avoit avec Beel-
zebub.
I.e dernier de ces péchés efl fans doute le
plus abominable de tous. L'ignorance peut
être plus ou moins blâmable félon qu'elle eft
plus ou moins volontaire. L'infirmité auffi eft
plus ou moins fupportable à proportion que
l'objet qui porte à pécher a plus ou moins de
pouvoir
3 lo Traité
pouvoir pour produire ce funefte efFet.
Tout cela eft certain, & perfonne n'en peut
douter.
Les Théologiens appellent ordinairement le
fcandale dont l'efficace afafourcedansTigno-
rance, ou dans la fragilité de ceux qui le re-
çoivent, le fcandale des petits. Ce qui leur
a donné ToccaGon de le nommer de la forte,
c'eft ce que Jefus Chrift dit dans l'Evangile,
Quiconque aura fcattdaîifé un de ces petits qui
croient £n moi &c. Quelques uns aufli l'appel-
lent le Tcandale des foibles * ou des infirmes,
par allufion à ce que S. Paul en dit en divers
endroits de {qs Epîtres, èc particulièrement
fur la fin de fon Epître aux Romains , où il
parle de celui qui eft dehile en la foi.
Pour ce qui regarde le fcandale qui a fa
fource dans la malice de ceux qui leprennent
£nal à propos , ils rappellent un fcandale Pha-
rizaïque» parce qu'en effet les Phariziens en
donnèrent plulieurs exemples dans tout c«
qu'ils firent contre Jefus Chrift.
CHAJ
Du Jcandak, 311
CHAPITllEIIL
Vefix conclufions quon peut tirer de ce q:ii
vient d'être dit dam te chafitr€ fruedenu
jOE que je viens de dire fait voir clairement
^^deux chofes. La première que c'eft une
fort méchante excufe à alléguer lors qu'on a
péché , que de dire qu*on y a été induit &
pouffé, je veux que cela foie vrai. S'enfuit il
de là qu'on foit innocent? N'a-t-on pas deu
îefifter à cette impulfîon , quelle qu'elle foit?
N'a- 1- on pas deu demeurer ferme ôcinébran*
lable?
Cette excufe auroit quelque couleur s'il
n'étoit pas en nôtre pouvoir de reûfter aux
efforts que les autres font pour nous portera
pécher. Mais qui ne fait que perfonne ne nous
îauroit faire peofeer malgré nous ? Il eft très
poffîble qu'on foit maître de nôtre corps.
Mais nous le fommes tousjours de nos vo-
lontés, & les adtions du <:orps auxquelles la
volonté ne confent point ne fauroient être
des péchés. D'ailleurs n'ayons nous pas le
fecours de Dieu, qui n'eft jamais refufé à
ceux qui l'implorent avec une profonde hu*
milité, & une fainte ardeur .> Et ce fecours
ne peut il pas nous faire triompher dé tousks
efforts qu'on fait contre nous?
La féconde efa<^ç qu'on doit conclurre 4e
ce
5 li Traita
ce que je viens de dire, c'eft que puis que les
fcandalespafïifsfont tousjours criminels, rvous
devons les éviter avec foin. Pour cet effet il
y a deux précautions à obferver.
La première c'eft de fuir tout ce qui peut
faire ce funefte efiFet. On verra dans la fuite
qu'il y a une infinité de chofes qui nous fcan-
dalifent. En effet il y en a très peu qui ne
foient tout au moins les occafions de quelque
péché. Mais comme on ne peut les éviter
toutes, il faut du moins s'éloigner de celles
qui ont quelque force & quelque, efficace par-
ticulière pour nous porter à pécher. Il yaplu-
fieurs moyens de les conoître. Unerecherche
exacfte de nos inclinations ôc de nosdeftiuts,
nôtre propre expérience, les obfervations que
nous faifons tous les jours fur ce qui arrive
aux autres, tout cela peut nous inftruire fort
facilement de tout ce qui peut nous fcan-
dalifer.
Mais lors que nous le conoiflbns , & ^ que
nous comprenons en quelque manière le fu-
nefte pouvoir que ces chofe* ont pour noués
porter à pécher, & confequemment à nouss
perdre, ne devons nous pas les fuir & les
éviter avec foin? Ne devons nous pas agir %
l!egard de l'ame tout au moins avec la mémcÉ
circonfpeûion avec laquelle npus agi (Tons ^
l'égard du corps ? Avec quel foin n'evitonsi
nous pas tout ce qui peut nuire à nôtre corps?:
Si le feu fe prend à la maifon où nous fom-i
mes, ou fi nous voyons qu'elle va tomber,
avec quelle précipitation n'en forçons nous
pas?iSi une béte ferocçfe jcj^te fur nous, fi
un
Du fcandaîe. 3 1 3
fi un ennemi nous attaque, que négligeons
nous pour les repoufTer? Il efl pourtant vrai
que la vie del'ame eft incomparablement plus
precieufe & plus importance que celle du
corps. Par confequenc il n'y a point de foin,
point de précaution, qu'il nous foit permis
de ne pas prendre, point d'effort que nous
ne devions faire, pour nous mettre à couvert
de ce qui peut la ravir.
C'eft principalement en ceci que paroit le
relâchement des nouveaux Cafuiftes. Ils per-
mettent de demeurer volontairement dans ce
qu'ils appellent les (7t:f^/o»f prochaines du péché.
Par exemple un homme a dansfamaifonune
femme perdue, avec laquelle il malverfe. Il
n'y a point de raifon fi foible , ni d'intérêt fi
léger , qui ne fuffife félon eux pour difpenfer
cet homme de la necefficé de congédier cet-
te m iferable, & ainii du refte.
Mais cette doâ:rine eft bien oppofée à celle
de Jefus Chrift. Ce grand Sauveur veut que
fi nôtre œil droit, nôtre main, ou nôtre pié,
nous fcandalife, c'eft à dire nous porte à pé-
cher, nous 2rrachii)ns cet œil, & coupions
ce pié, ou cette main, ajoutant qu'il nous
eft incomparablement plus avantageux d'en-
trer dans- la vie n'ayantqu'un œil, qu'un pié,
ou qu'une main, que d'être jette tous entiers
dans l'abîme du feu qui ne s'éteint point. J'a-
voue qu'il ne faut pas prendre ce difcours de
nôtre Sauveur à la lettre. Mais ileftvraiaufîi
que fon intention eft de nous faire entendre
par ces expreffions fortes & figurées, que
nous ne pouvons rien avoir, d'un côté de fi
O chef)
514 Traité
cher, & de Tautre de fi necefîaire>'dont
nous ne devions, foitnous priver, foitnous
éloigner, s'il y a cjuelque danger que cela nous
porte à pécher»?
Mais outre cela qui ne voit que le fenti-
jnent des Cafuiftes eft infupportable ? Vou-
drions nous par de femblables conûderations
tenir dans nosmaifons des perfonnes que nous
faurions avoir ledeffein d'y mettre le feu, de
nous empoifonner, de nous poignarder?
Comment donc ces confiderations pourroient
elles être affés fortes pour.nous porter à rete-
nir auprès de nous des perfonnes capables de
nous faire des maax imcomparablement plus
grands que ceux dont je viens de parler?
Je conclus de là que tout homme qui fait
par fa propre expérience , ou autrement , que
la fréquentation de certaines perfonnes eâ
propre à le jetter dans Timpurecé, dans lea i
excès de l'intempérance, dans des tranfports ^
de colère, dans la médifance, &c. que de
certaines occupations font le même effet,
qu'une profelîîon, qu'un art, qu'un métier,
qu'un genre de vie, qu'il a^mbrafle» eftpour
lui un piège perpétuel , & lui prefente fans
ceflè à^B occafions de pécher & d'oflPenfer
Dieu, qu'il n'a pas la force de laiffer paffer,,
jefoûtiens, di-je, qu'un tel homme eft obli-
gé indifpenfablement à s'éloigner de ces per--
fonnes, à quitter ces occupations, à abandon--
ner ces métiers, ces arts, ces genre de vie,,
6c a en prendre quelque autre moins dange-t-
r,eux.
Ne feroient ils pas tout ce que je viens de;
^ ' dire
Du fcandaîs. 315
dire s'ils apprehendoienc avec autant de raifon
6c de fondement de ruiner par là, foit leifr
fanté, foit leurs affaires ? Comment donc
pourroîent ils fe difpenfer de le faire ayant lieu
de craindre de fe perdre eux mêmes > ôcdefc
précipiter dans la damnation ?
CHAPITRE IV.
Qfie pour nétre fiandalifé de qnoi que ce [oit
tlfatit juger fatnement de toiiU
/^E que je viens de dire efl certain, mais il
^^faut avouer qu'il ne fuffit pas. On peut
fouvent, je l'avoue, éviter ce qui peut nous
faire tomber dans le crime, mais on ne le
peut pas tousjours. Ces fortes d'objets fe pre-
fentent fouvent malgré nous* Ainfî il fautfa-
voir quel eft nôtre devoir d^ns ces occaûons.
J'en ai parlé afiés amplement dans I« fécond
traité de ma Morale abrégée, indiquant ce
qu'ondoit faire pour refifter aux tentations. En
effet lesfcandales adifs & les tentations font la
même chofe, ou s'il y a quelque différence,
elle eft très petite.
N'étant donc pas neceffaire de repeter ici
ce que j'ai dit en cet endroit la, je me con-
tenterai d'y ajouter une conûderation que je
ne me fouviens pas d'y avoir touchée* C'eft
quepour pouvoir refifter , foit aux fcandales,
foie aux tentations, rien n'eft de plus grand
ufage que de nous accoutumer à juger iaine-
O 2 ment
2i6 Trai;é
mène de tout & à penfer tousjours confor-
mément à la vérité ? Si nous le faifions le pou-
voir que les fcandales adifs ont pour nous
porter à pécher fe reduiroit à rien. C'eft nô-
tre erreur, c'eft nôtre ignorance, qui leur
donne le pouvoir qu'ils ont.
Par exemple de quoi ferviroit il de nouspro-
pofer des motifs , fcit de crainte, foitd'elpe-
rance, pour nous porter àcommettrequelque
péché i fi nous concevions bien diftinctement
combien, foit les biens, foit les maux du
inonde, font petits, & peu confiderables au
prix des biens &des maux de l'éternité.
Ferions nous de même beaucoup d'état des
.mauvais exemples que les perfonnes les plus
diftinguées, foit par leur naiffance, foit par
leurs emplois, foit par leur favoir, peuvent
nous donner , fi nous favions un peu nette-
ment quelle eft l'ignorance, quelle la foiblefle,
quelle la fragilité & i'ineonftânce , pour ne
pas dire la méchanteté & la dépravation de
nôtce miferable flature?
A l'égard du fcandale que donnent les ac-
tions bonnes, ou innocentes, en verroit on
jamais aucun de cet ordre, fionjugeoitdroi-
tement de ces adtions, & fi par une erreur
dangereufe on ne s'imaginoic qu'elles font
mauvaifes & criminelles?
Sur tout ceci paroit dans les fcandales qui
naiffenc des actions de Dieu. Les hommes
font affés impies > & affés infenfés pour être
choqués de ce que Dieu fait. Sa conduite,
toute fage, & toute adorable qu'elle eft, ne
fâuroit avoir leur approbation. Ils côndam-i
nentr
Vsi fcandale. ^17
lient cent chofes, qui font les effets de fa
Providence. S'ils en étoient creus les chofes
iroient autrement. Les méchans n'auroient
pas autant'd'heureux fuccés qu'ils en ont. Les
gens de bien ne feroient pas auffi n^aliraités
qu'ils le font ordinairement. Tel Prince qui
paroiSoic utile à l'Eglife, & à la Religion,
lî'auroit pas été emporté par la mort, & tel
autre, que Dieu n'a donné qu'en fa coiere?
xnourroit d^bord-
Mais quoi de plus extravagant que ces juge-
mens? Ceux qui les prononcent avee tant
de hardiefle & de confiance, favent ils toutes
les raifons que Dieu a de faire tout ce quHl
fait? Sont ils en état de fonder la profondeur
de ît^ voies? Et ne devroient ils pas fe per-
fuaderque puis que Dieu eft incomparable-
ment plus îâge, plus jufle, & plus miferi-
cordieux , que tous les hommes effifemble,
tout ce qu'il a trouvé à propos de faire doit
être fans comparaison plus avantageux, &
plus neceffaire que tout ce qu'il ne fait
point ?
Il faudroit donc juger droitement de tout
pour n'écre fcandalifé de quoi que ce'*foir.
Mais au défaut de ce premier moyen, qui en
effet efl: quelquefois affés difficile à mettre e»
œuvre, il y en a un fécond, qui efttouf jours
aifé. C'effc celui de fufpendre fon jugement
lors qu'jon n'a pas affés d'évidence pour fe dé-
terminer fur chacun desobjeds qui feprefen-
tent. Si on n'a pas affés de lumière pour bien
juger, qu'on ait au moins affés d'humilité,
de modeflie* & de fageffe, pour ne fe pas
O \ ex«
5:i8 Trait é
expofer au danger de juger témérairement.
Qu'on lâiâfe les adlions des autres au jugement
de Dieu, qui voit très diftindtement tout ce
qu'il y a de bien & de mal, ôc qu'on fe con-
duire, non par ce que les autres font, ou ne
font pas, mais par ce qu'il a pieu à Dieu de
nous commander. Ce fera aux autres à répon-
dre de leur conduite lors qu'ils comparoîtront
devant le tribunal du Juge fupreme de tous les^
hommes. Laiffons leur cette grande aflPaire,
& pour nous contentons nous de travailler à
régler de telle forte nôtre conduite, qu'elle
puifle avoir l'approbation de Dieu> ôc fervir
à l'avancement de nôtre falut.
e HA P I T R E Y.
Vh fcanàaU aHif.
/^Èla fufKra fur le fujet de cette efpece de
^^fcandale qu'on nomme paffif. J'ai dit que
l'adif efl: toute adion , tout difcours, toute
omiffion de l'un ou de l'autre, qui peut faire
tomber le prochain dans quelque péché. Sur
quoi il faut remarquer en premier lieu que lors
qu'on parle de faire tomber le prochain dans
k péché, on n'entend pas que cela fe fafle
invinciblement, & d'une manière fi e^Hcace,
qu'il foit impolîîhle d'y refifter. Si ceci étoit
neceffaire on ne fcandaliferoit jamais perfon-
ae, Q^t ^ue peut on faire pour nous porter à
t>ufcandah. 319
pfecher, à quoi nous ne puiffions reffifter?
On entend donc (implemenc que l'acStion
fcandaieuie aie quelque efficace > grande ou
petite > pour induire nôtre prochain à pé-
cher.
Il faut remarqueren deuxième lieu que Tef-
iicace des moyens qu'on emploie pour nous
porter à pécher dépend beaucoup moins ^^^
qualités de ces moyens, que de nôtre difpo-
fition. Delà vient quecommecesdifpofîtions
font très différentes, ce qui eftfcandalepour
les uns, ne Teft pas tous}ours pour les autres.
De là vient encore que ce qui donne dufcan-
dale en un temps n'en donne point en un
autre. Aujourd'hui perfonne ne fe fcandalifc
de voir négliger l'ebfervation d-e la loi cere-
monielle, ôc une infinité de perfonnes s'en
fcandalifoient du temps de S. Paul, Ceci efl
très important, & il n'y a peut être rien qui
répande plus de jour fur cette matière. En
particulier on comprend par là comment la
fimple propofîtion d'un objet peut être un
fcandale. En effet il y a des gens difpofés de
telle manière qu'il ne faut que leur propofer
un objet, non feulement pour les porter à
le fuir, ou à le rechercher, mais encorepour
les y porter fortement & efficacement. Ce
fut en cela queconfifla le fcandale que Balaam
confeiila à Bilak de mettre devant les enfans
4'irrael par la proiiitution de Baalpeor. V.
Nomb. XXXI. 16. & Apoc. II. 14. Ce
fut encore de cette manière que Berfabée fie
pécher David.
En troifiéme lieu il faut remarquer qu'on
O- f peut-
320 Traité
peut fe conduire fort diverfement à l'égard
dQs péchés du prochain. Je parle des pé-
chés à faire, car c'eft de ceux la feuls qu*il
s'agit.
I. On peut s'y oppofer, faifanf fes efforts
pour empêcher le prochain de les commettre,
ibit en l'en difluadant, ou autrement. C'efb
ce que la charité exige de nous, & il y a des
devoirs qui ne confiftent qu'en cela feul, par
exemple la correction fraternelle. Ceci eft
oppofé direâ:ement au fcandale.
II. On peut laiffer faire le prochain qui
paroit prêt à commettre une méchante aélion.
On peut s'abftenir également , foit de l'en
empêcher, foit de l'y pouffer. Ce procédé effc
diredtement contraire à la charité. 11 Vq&
même quelquefois à la juflice , comme on Ta
fait voir dans le traité de la Reftitution. Mars
quelque criminel que ceci foit ce n'eft pas un
fcandale, & qui que ce foit ne fait confifter
ce péché en cela.
III. On peut faire quelque chofe de plus. .
On peut lever les obftacles qui empéchoient
le pécheur de faire ce qu'il avoit dans l'efprit,
comme lors qu'un domeflique ouvre la porte ;
à un voleur, ou à un adultère, qui veut en- '
trer dans une maifon avec de mauvais deffeins.
Cette adion eft encore plus criminelle , &
plus contraire à la charité que la précédente,
au moins lors qu'on fait ce qu'on fait. Mais
j'ai quelque pêne à croire que ce foit un-Veri-
table fcandale. Jenemefouvienspasau moins
d'avoir leu d'Auteur qui donnât ce nom à cet-
te aûion.
Vu fcavdaïe. 321
IV. On peur aider le pécheur a commet-
tre le péché qu'il a refolu. On peut lui en fa-
ciliter l'exécution, & lui en donner les
moyens, comme lors qu'un valet donne une
échelle à un voleur, ou à un adultère, pour
entrer dans la maifon de fon maître. Je ne me
fouviens pas d'avoir remarqué que l'Ecriture
donne le nom de fcandale àcetteadtion. Ce-
pendant j'ai de la pêne à croire que ce n'enfoit
un. On en verra les raifonsdan^ l'un des cha-
pitres fuivans.
V. On peur propofer à àes perfonces dif-
pofées d'une certaine manière des objets pro-
pres à les émouvoir, & leur inlpirer desfen-
timens criminels. C'eft ce qu'on peut faire
en quatre manières. I. Par des aâ-ions d'ail-
leurs criminelles, comme lorsqu'on fait un'
outrage à un homme emporté. II. Par dégr-
adions indiSFerentes, mais faites indifcrere-
menty 6l mal à propos. C'eftlefcandedonc
S. Paul parle en tant d'endroits. III. Fardes^
adions indifférentes faites innocemment y
comme lors Gîj'on fait des chofes dont on a
lieu de croire que perfonne ne fera choqué.
IV. Par des aâiions bonnes & louables, com-
me lors que les fidelles de Jerufalem fe fcan-
daliferent de ce que S.* Pierre étoit ailé chéS'
Corneille pour le baptizer.
V I. On peut induire ô^^pouffer le prochaiiif
à commettre quelque péché, employant àce-
deteftable defîein desraifons, des exhorta-
tions, des prières, des reproches, des raille-
ries, des promeffes , des menaces» des côupV
& d'autres Croies f€ffîblâbles.
J2Z Tfdtîté
Le péché de fcandale confifte principale-
ment dans ces deux dernières adîions , & l'E-
criture leur donne ordinairement ce nom.
Mais ce qu'il y a de plus important c'eft de
voir s*il y a tousjours du mal à donner de ces
ferres de fcandales. G'eft ce qu'on va recher-
cher dans les chapitres luivans.
C H A P I T R E VI.
Si le fcânâaîs aVvf efl tomjofirs un péché»
TL efl: certain en premier lieu que donner
•*^du fcandale eâ d'ordinaire un très grand pé-
ché, il le faut bien, puis que Jefus Chriftdic
dans l'Evangile j Malheu^r à.celui par qui le
fcandale arrive. ïi lui vaueir oit mieux qu on lui
attachât au €ol une meule d'ânes é^ qu'on le jet'*
tât dam la mer. Mate XvV 1 1 1.
Mais auffi d'un autre côté il eft certain qu'il
y a tel fcandale a<5tif qui eil très innocent, li
le faut bien > puis que Jefus Ghrift lui même
en a donné plufieurs en fa vie. Combien de
fois les Scribes^ & les Ptiariziens ont ils été
choqués, foit de ce qo'il mangeoit avec les
peagers, & les gens de mauvaiîevie, foit de
ce qu'il gueriflbit le^ malades le jour duSab*
bat? S. Paul même ne ditil pas quecegrand
Sauveur crucifié eft un fcandale perpétuel auXi.
Juifs? De là vient ce queJefusChriftluimé-;
mé difoit aux Difciples de S. Jean Baptifte, i
Bienheureux e^ cflm f»* m fita^ fa$ Jcandàlii-
Du fcandale, ^^3?
Le fcandale adif eft donc queîquefois cri-
minel, & quelquefois innocent. Ainfi toute
la difficulté fe réduit àfavoirquatid c'eft qu'il
a Tune ou Tautrede ces qualités. Tout dépend
principalement de deux chofes, de l'intention
avec laquelle on fait Tacflion qui donne du
fcandale, & de la eonoiflancequ'on a, ou
qu'on n'a pas, de l'effet que cette action peut
produire. C'eft ce qui fait cinq divers ordres
d'aélions fcandaleufes.
I. Quelquefois on induit îe prochain à pé-
cher, fans fâvoir qu'on l'induife , ni àpecher,
ni à quoi que ce foit, comme lors qu'on fait
une action qu'on croit que perfonne ne ver-
ra, ou ne remarquera , mais qui étant
veuë & remarquée porté quelqu'un à pé-
cher.
I f . Quelquefois on fait bien qu'on iuduit
le prochain a quelque chofe, mais on ne fait
pas que l'a€tion à laquelle on l'induit foit un
péché. C'eft ce qui arrive à ceux quiprefîent
les autres d'embrafler de faufles Religions.
III. Quelquefois on fait que ce qu'on va
faire induira le prochain à pécher, & on ne
laifTe pas de le faire, parce qu'on juge quece
qu'on fait eft nèceflaire, ôt qu'on ne peut
l'omettre fans offenfer Dieu. C'eft ce qui ar-
rive foavent aux Prédicateurs» Ils difent de
certaines cbofes dont ils faventbien quequel^
ques uns de leurs Auditeurs feront choqué**'
Mais comme ils les jugent neceiîâires, ils ne
lâiflent pas de les dire.'
IV. QUéiquefôis on fait que c6 qu'on vs-
filtre itt(îiiîïft.k ^o^ftia à pécher > èc on ««-
Q 6- kite
h
524. Traité
laifle pas de le faire, parce qu*on efpere que
ce peehé du prochain donnera quelque plai-
fir, ou quelque profit temporel à celui qui le
porte à le commettre, comme lors qu'on don^
ne de l'argent à un afTaflîn afin qu'il tue ua
ennemi, ou aune femme afin qu'elle fe
proftitue.
V. Quelquefois on induit le prochain à de.
certaines aéiions, qu'on fait être des péchés ^
& on les y induit par cette feule raifon qu'on:
veut qu'ils pèchent & qu'ils mettent de nou-
veaux obftacies à leur falut.
Quelques Cafuifles de la communion Ro-
maine ne font confiiler le fcandale que dans,
l'adion de ceux qui ont la dernière de ces in-
tentions» Mais rien ne nie paroit plus abfur-
de que cette penfée. Si elle avoit lieu le fcan-
dale lèroit u^ péché don^t on ne pourroit con-
vaincre perfonne, car le moyen de convain*
cre les plus fcandaleux qu'ils ont péché avec
une telle intention ? Qu'y auroit il d'ailleurs
de plus rare que le fcandale ? Car ne faut il
pas porter la malignité à fon comble pour in-
duire les autres à pécher dans le feul deflein
de les faire pécher? Qu'eftce que les Démons
fant capables de faire de pis? Et fi cela étoit
comment Jefus Chriflr auroic il peu dire qu'il
elt neceflairequ 'il arrive des fcandaies? Qu'on
prenne le mot de nsceffane au fens qu'on vou-
dra. On ne trouvera point deneceffitéqu'on
pui(Te attribuer à de tels excès, qui ne font,
ai utiles, ni inévitables. D'ailleurs qnandje-
fus Chrift difoit à S. Pierre, Tu n^n enfcan'
dalfx lui actcibuoic il ceci^ effîrpyable inten-^^
tion?
Bufeandaîe, 32Ç
tion? S. Paul de même Tattribuet-il à pas
un de ceux qu'il accufe de fcandalifer leurs frè-
res en mangeant indifcrecement devant euie
ÛQs viandes dont la loi de Moïfc defendoit
l'ufage?
Il faut donc tenir pour confiant qu'on peut
donner du fcandale en quelle que re foit des^
cinq manières que j*ai indiquées. Mais il eft
vrai auflî que ces cinq manières ne font pas
également criminelles. Les deux dernières le
font tousjours, & en toute forte de cas. Les
trois premières le fontquelquefois, mais quel-
quefois auflî ne le font point.
La troiûéme efb criminelle lors qu'on fe
trompe dans le jugement qu'on fait touchant
k neceffité de ce qu'on fait, & que l'erreur
où Ton tombe de cette manière eft une erreur
qu'on a peu éviter. Elle eft innocente, d'un
eôté lors que ce qu'on fait écoit véritable-
ment neceflaire> & de l'autre lors que ne l'é-
tant pas l'erreur qui le fait prendre pour tel
eft une erreur inévitable & involontaire.
U faut dire la même chofe de l'erreur qui
accompagne les deux premières efpeces de
fcandale. Si cette erreur eft inévitable & in^
volontaire, elleexcufe, mais fi on apeul'e^
¥iier, elle ne fait pas le même effec.
K^ £* £S3
^i,S Traité
CHAPITRE VIL
Viverfes mameres affx^uelles on peut induL
re le prochain a des atîions qtion fait éir0
criminelles, «
'T'Out cela eftaiïes clair , & il n'y a rien à
-■- ajouter, au moins à l'égard de la premiè-
re, de la féconde 3 & de la cinquième de ces
cinq manières de (candalifer le prochain^ Mais
iiy a quelques reBexions à faire fur la troifié^
mej& fur tout fUr la quatrième, par laquelle
âuffi je vai commencer.
Je i ai faite conhfter à fa voir que ce qu'on
va faire induira le prochain à pecherjôs à ne pa»
laiffer de le faire, parce qu'on efpere de re-
tirer quelque avantage > quelque utilité, ou
quelque plaifir, foit du péché que le prochain
commettra, foit de l'aâion par laquelle on le
porte à le commettre.
Ceci eftdcteftable, & ce n'eft pas fans rai-
fon que le Fils de Dieu s'explique fi fortemenC
là deflus dans \gs parolesque j'ai déjà rappor-
tées, déclarant qu'il feroit plus avantageux
d'être jette dans la mer avec une meule atta-
chée au col, que de fcandalifer le plus petit
de ceux qui croient en lui. Ce qu'il en dit n'eft
nullement outré & exccflîf. L'atrocité de ce
péché eft extrême. Il eft direétement oppofé
à la charité^ La charicé nous oblig« à faire'
Dufcandate. 327-
toute forte de biens à nôtre prochain , & ce
péché lui fait, non feulement du mal, mais
le plus grand & le plus terrible de tous les
maux, n'y en ayant point d'égal à celui d'of--
fcnfer Dieu, & de violer fa loi.
On regarde comme un grand péché ra<>
tion de ceux qui ôtent le bien à leurs frères > .
& on a raifon d'en faire ce jugement, lln'en ^
faut pas davantage pournous fermer la porte
du ciel, fuivant ce que dit S.Paul, Nefavés^
'VOUS pas que les injures n entreront point dans ie
royaume de Dieu ? On regarde la calomnie com-
me un péché encore plus grand que i'jnjufti-
ce, & on a raifon , parce qu'en effet la ré-
putation eft plus precieufe que les richefîes.
On regarde l'homicide comme un péché en»-
core plus grand que les precedens , & on eft
fondé à en faire ce jugement , parce qu'en
effet l'homicide ravit la vie, le plus excellent
& le pi us précieux des biens temporels. C'effc
pourquoi l'Ecriture dit que le fang innocent :
injuftement répandu crie> & demande ven«-
geance à Dieu.
Mais fi cela cfi: quel fera donc le péché de
ceux qui donnent à leurs frères cette forte de
feandale dont nous parlons? Ils ne leur ôtent
pas les biens, la réputation, ou-la vie, mais
le falut. Ils ne tuent pas leur corps, mais leur
ame. Ils leur donnent dans le moment mémei
la mort fpirituelle. Ils les aiTujettiflent à là
neceffité de foufiPrir un jour réternelle. Ils les
foûmettent à tous les efièts de la haine & de
la vengeance de Dieu. £n un mot ils leur
^^ £Qu$^ ks-maux poi£bk&|^ & les jettent
dans
5ZS Traité
dans un abîme, d*oii peut être ils ne fetire^
ront jamais.
Qu'ell ce que le Démon peut faire de pis ?
Quelle autre occupation a- 1- il? A quoi s'appli-
que t- il qu'à nous jetter dans le crime, & qu'à
nous porter à violer les loix de nôtre grand
Dieu? N'eft ce passée deceftable métier qui
fait que l'Ecriture lui donne les noms d'adver-
faire, de tentateur, & de feduâeur f^ Ceux
dont nous parions l'imitent. Ils font fes Dif-
cipies, fes organes, & fes emiffaires. C'eft
pourquoi auffi S. Paul nou5 dit qu'il agit en
eux avec efficace.
Ce péché pourtant n'eft que trop commun.
On Je commet chaque jour, & il y a même
plufieurs manières particulières auxquelles on
le commet. Les principales font les cinq fui-
vantes. La première c'eft de faire des adions,
ou de proférer des paroles,quî immédiatement,
& par elles mêmes , excitent des mouvemens
criminels dans Tame des autres. La féconde
c'efb de tâcher de porter les autres par des rai-
fons, ou autrement, à faire desadionsmau-
vaifes. La troifiéme de leur donner de mau-
vais exemples. La quatrième delesaiderpour
exécuter les mauvais deifeins c^j'ils ont déja^
formé», & de leur en donner le moyen. La
cinquième de faireindifcretement devant eux
des aâions indi^erentes deieurnaturer mais
propres à les porter à pécher.
Il eft bon dé faire des reflexions particulie-
tes fur chacune de ces cinq manieresauxquel-
ks on peut donner cette cfpeces de fcandale.
1
Dufcandale. ^i^
ce qu'elles ont de contraire à la volonté de
Dieu. J'y vai travailler dans les chapitre*
(liivans.
CHAPITRE VIIL
JDfffiandale qtton donne en excitant les paf^^
fions* T
T\Es cinq manières que j'ai indiquées dans
•*-^le chapitre précèdent la première eft celle
qui produit Ion effet le plus immediatenient,
leplus promptement,& peut être avec le plus
d'efficace & de certitude. En effet on eft d'or-
dinaire difpofé de telle façon qu'il ne faut
qu'une certaine adion du prochain pour faire
naître dans l'ame quelque mouvement crimi-
Hcl. Par confequent faire cette adtion c'eft
produire ce mouvement.
C'eft ce que font en premier lieu ceux qui
outragent leurs frères, foit par des paroles,
foit par des avions. Qui eft celui en effet qui
ne fait quel fond de vertu, & quelle plénitu-
de de charité & d'humilité il faut avoir, pour
recevoir quelque outrage fans en être émeu,
& fans en avoir aucun reflentiment contre
celui par qui on fe voit traité de la forte ? Et
qui ne fait en même temps combien cette
plénitude d'humilité & de charité eft, je ne
dirai pas rare, mais extraordinaire, dans un
fiecleauffi corrompu que celui ci ? Par confe-
quent
Ip» Traité
quent on ne peut douter, & on ne doute pas
en effets qu'outrageant quelqu'un on ne lui
infpire du reflentiment, & on ne le difpole
d'une manière qui n'eft que trop efficace, à
faire fucceder à ce refïentiment, &à tous les
tranfports qui l'accompagnent, une haine
permanente, c'eft à dire la difpofîtion du
monde la plus oppofée à la charité, & la mar-
que la plus certaine, & la plus fenfible delà
mort de l'ame.
Je ne demanderois que cecifeul, confidô-
ré avec un peu d^application, pour couvrir
de confufion tous ceux qui s'imaginant d'ail-
leurs d'avoir quelque pieté font en effet affés
impies pour outrager leurs prochains, fur
tout pour le faire de deflein prémédité, Ôe
après avoir eu le temps de réfléchir fur ce
qij'ik v^nt faire. Car enfin que peut on ima-
giner de plus infenfé qu'une telle erreur? Ne
pas douter qu'on ne foit Chrétien dans le
t^nps qu'on met fi indignement fous les pies
les règles les plus faintes du Chriftianifme , fe
flatter de l'efperance de l'impunité dans le
moment même qu'on fait un outrage fi fan-
glantàDieu, s'imaginer d'être l'enfant dé
Dieu , l'héritier du ciel, le vaiffeau de la grâ-
ce fanâ:iâante& régénérante, & en même
lemps affâffiner, non le corps, mais l'ame de
fon prochain , tranfpercer cette ame d'un trait
mille fois plus rapide, & plus pénétrant que
ceux qyi tuent le corpî, en former le deflein
par^vance , & l'executerquelque temps après ,
joindre V dis-je, toutes ees chofesenfe^ble?
is'eô ce pas atîocier le feu avec l'eau, & di-
gçrer.
Du fcandale. 551
g€rer les contraditions les plus immédiates?
Je mets en ce même rang ces faifeurs de rap-
ports vrais ou faux , ces femeurs de difcorde
& de divifion , qui fous prétexte d'avertir
ceux dont ils font femblant d'être les amis de
ce qu'il leur importede favoir , leurinfpirent
les haines les plus violentes contre leurs fre«
res, & les portent par là à tous les excès qui
ont accoutumé d'en être les fuites. Ge font
là ces langues malignes, qu i félon l'exprcffion
d'un Prophète ont un venin plus pernicieux
que celui des vipères & des afpics. Ce font
des flambeaux de difcorde & de divifion, qui
félon la penfée d'un Apôtre mettent tout le
monde en feu, & s'expofent à un danger
comme inévitable de brûler un jour eux mê-
mes du feu de l'enfer.
En troiiiéme lieu je mets dans ce rang 3.
non feulement les flatteurs, mais en gênera
les donneurs d'éloges , quelque finceres, de
quelque juftes qu'ils puiflent être. U n'y a
point de venin plus mortel que celui ci. Car qui
peut douter de deux chofes? L'une que l'or-
gueil eA l'un de nos plus criminels défauts,
l'un de ceux que Dieudeteftele plus , &qui
mètrent les plus puiflans obftacles à nôtre fa-
lut: L'autre que rien n'eft plus propre, je»e
dirai pas à faire commettre (^ pèche, mais à
le porter au dernier excès, que les louanges?'
Les cenfures, les reproches , les inveâives,
lesfatyres, ne font pas capables de nous ea
guérir. Que feront dont les louanges? Et que
croirons nous de nous mêmes lorsqu'on nous
dira que toute la terre nous admire* fi noue
se.-
332 Traité
ne pouvons nous empêcher de croire que
nous valons beaucoup lors même qu'on nous?
affeure que toute la terre fe moque de nou??
Ainû les empoifonneurs, que tout le monde
detefle avec tant de raifon & de fondement,
font de très petits pécheurs au prix de ces
loueurs déclarés, de ces lâches flatteurs, de
ces donneurs d'encens, qui empoifonnent,
non le corps 5 mais Famé, &y répandent un
venin fi pernicieux.
Les paroles libres, particulièrement celles
qui marquent quelque impureté, font enco-
re le même effet. Elles font naître des idées,
& excitent des mouvemens, qui n'ont rien
que de criminel. Elles détruifent peu à peu
l'horreur qu'une bonne éducation, & l'ouie,
& la lecture de la parole de Dieu, avoient
donnée pour le crime, & font qu'on le re-
garde comme beaucoup moins affreux qu'il
n'efl, après quoi on fe porte avec moins de ;
répugnance à le commettre.
La manière immodefte, & peu Chrétien*^'
ne, en laquÈÎle quantité de femmes s'habik-
lent, fur tout la liberté qu'elles fe donnent;:
de découvrir leur gorge, eft encore un fcan--
dâle de ce même ordre. Car enfin ileftcom--
me inévitable qu'elles n'infpirent par là de?;
defirs criminels à des hommes impurs, quit
n'ont d'eux mêmes que trop de pente au pé-
ché, & que la moindre chofe y porte effica-
cement.
C H A-
Xlacette CxmfcietLce
Du Jcandale. 333
C H A PITRE IX.
Vi$ fcandale qnon donne en perf^adant de
pécher,
T A féconde manière de commettre ce grand
•'-^peché confifte à tâcher d'infpirer aux autres
le deflein & la refolution de faire des adions
mauvaifes. C'efl ce qu'on peut faire en plu-
fieurs façons , en commandant ces fortes d'ac-
tions à ceux fur qui on a quelque autorité &
quelque pouvoir, en les confeillant aux au-
tres, en les priant de les faire, en leur alle-
ganc des raifons pour les y porter, en y ajou-
tant des promeffes, des oflFres, des prefens>
des menaces , des coups , des reproches , des
railleries piquantes , & d'autres chofes pro-
pres à faire impreffion furl'crprit, & à déter-
miner la volonté.
Ce péché efl horrible. En effet on n'y tom-
be jamais qu'on n'en commette deux trcsdif-
ferens. On fe rend en premier lieu coupable
du péché que commettra celui qu'on porte à
le commettre. Car c'eft une vérité confian-
te, & dont perfonne ne difconvient, que
toute acStion eft auffi bien inputée à celui qui
la fait faire, qu'à celui qui la fait, fuivant la
règle du droit, Celui qui fait par un autre efi
eenfê faire par foi même. En deuxième lieu on
pèche contre la charité qu'on doit au prochain»
le
334 T^'aité
le portant efficacement à ofîenfer Dieu, 8c
tuant par là fpirituellement fon ame, ce qui
n'eft pas un moindre excès que le précè-
dent.
Ainfî par exemple un homme qui donne
de l'argent à un autre pour l'obliger à faire un
faux ferment, fe rend coupable de deux pe-
diés, du faux ferment, que Dieu lui impute
comme s'il Tavoit fait lui même, 6c du mal
qu'il fait à celui qu'il porte à commettre ce
grand pecfeé.
Je dis la même chofe de ceux qui excitent
4es autres à boire, ou à manger avec excès.
En effet boire & manger avec excès eft un
grand péché ^ & on n'en peut douter fi l'on
confidere que félon S. Paul ceux qui le com-
mettent n'entreront point dans le royaume de
Dieu. Par conséquent preffer les autres de le
commettre c'effc premièrement fe rendre ref-
ponfable du peçhé que commettront ceux qui
auront cette complaifance pour eux. C'eft
d'ailleurs leur faire un tort irréparable, puis
que c'efl leur fermer la porte du ciel.
Quelquefois même on commet par là trois
divers pechès. C'eft ce qui arrive toutes les
fois qu'un homme feduit une fille , ou une
femme mariée. Il fe rend alors coupable du
péché d'adultère, ou d'impureté qu'il com^^
met lui même, du péché de même ordre,
^ue celle qu'il feduit commet avec lui, &
du tort qu'il lui fait en le lui faifant com-
mettre.
Qu'on ne me dife pas qu'en induifant les
autres à pécher on ne les y contraint pas, &
que
Du fcandakl 3^5
que ceux qui fe rendent à ces inductions s'y
rendent volontairement. Car outre que fi cet-
te raifon étoit bonne elle juflifieroit même le
Démon > qui peut bien nous tenter, mais qui
ne fauroit nous contraindre, outre cela, dis-»
je, qui ne voit que cette confideration, bien
loin d'exténuer la faute de ceux qui fcandali-
fent de cette manière les autres, l'aggrave?
S'ils contraignoient ceux qu'ils induifent à pé-
cher, ils ne leur feroifint pas à beaucoup prés
le mal qu'ils leur font, ou pour mieux dire
ils ne leur en feroientprefque point. ïlsn'em-
pécheroient pas que leur ame oe xlemeurât
tousjours^ pure & innocente, qui eft ce qu'il
y a de plus important, au lieu que de la ma-
nière qu'ils s'y prennent, ils débauchent 1«
volonté, & portent le crime jufques dans le
fond de l'ame, c'eit à dire qu'ils font le plus
grand mal qu'il foit poffible de faire.
Tout cela fait voir la grandeur & l'atrocité
de ce crime. Mais quoi qu'il foit tousjours
grand , il ne l'eft pas tousjours également.
Piufîeurs chofes y mettent de la différence.
En effet on comprend fans péhe que plus le
péché, auquel on porte les autres eft grand,
plus celui qu'on commet en les y portant eli
épouvantable. Plus il y a de perfonnes qu'on
porte à pécher, plus il y a de mal à lesypor*
ter. Plus l'adtion par laquelle on les y porte
eft efficace, plus elle eft criminelle. Les
moyens dont on fe fert pour les y porter peu-
vent encore être plus ou moins mauvais. Les
motifs qui déterminent à faire ce qui peut
produire ce fâcheux effet font àuffi hauffer
&
33^5 Traité
& baifler la grandeur du crime qu'on com-
met par là. Car plus ces motifs font légers,
plus le péché qu'ils font commettre eft hor-
rible.
. Il fe prefenteroit ici beaucoup dequeftions
à examiner, mais comme je les ai éclaircies
ailleurs, les unes dans mon traité de la Ref»
titution, liv. II. & les autres fur la fin du
premier livre de la Confcience, je ne m'y ar*^
réterai pas prefentemenr.
CHAPITRE X.
Du fcandaîe qu* on donne far des pèches pu-
blks.
Lis péchés publics & éclatans font à peu
prés le même effet que les follicitations &
lesindu^ions. Il eft vrai qu'ils font oppofés
un peu moins direârement à la charité. L'in-
tention de ceux qui induifent formellement
à pécher eft que ceux qu'ils y induifent pè-
chent, ou du moins qu'ils faflent ce qu'on
ne peut faire fans pécher. Mais ceux dont je
parle ne fe mettent pas en peine de ce que les
autres feront, ou ne feront pas. Ils ne cher-
chent qu'à fatisfaire leurs paffions brutales.
Par confequent s'ils nuifent aux autres, ce
n'eft pas de deffein prémédité , comme \q$
precedens. C'eft uniquement parce que ce
qu'ils font produit naturellement cet effet. ,
Mai*
Du/candaie, 537
Mais quoi qu'ils n'aillent pas auffi direde-
ment contre refprit & les maximes de la cha-
rité que les precedensj ils ne laiffent pas de
les violer. Ils font tousjours du mal au pro-
chain, & ce mal qu'ils lui font efl un mal
terrible, puis que c'eft un mal fpirituel. En
effet en péchant publiquement ils donnent un
mauvais exemple, ôc chacun fait le pouvoir
que les mauvais exemples ont pour nous por-.
ter à les imiter. Perfonne n'ignore la pente
que nous avons tous à faire ce que nous voyons
que les autres font. Perfonne n'ignore que ce
ne foit là une de nos plus fortes & plus na-
turelles inclinations.
D'ailleurs lors que des perfonnes qui fonc
profeiSîon de la véritable Religion fe condui-
fent mal, les efprits foibles & peu éclairés,
c'eft %diïe la plufpart des gens, en tirent
l'une ou l'autre de ces confequences, ou que
la Religion qiie ces gens la fuivent ne doit
pas être la véritable, puis qu'elle n'a pas le
pouvoir de régler leurs moeurs , ou qu'ils ne
font pas bien perfuadés de la vérité de cette
Religion, dont ils n'obfervent pas les précep-
tes. Et quelle que ce foit de ces deux confe-
quences qu'on en tire n'eil on pas porté par
là à l'incrédulité ?
N'eft ce pas faire un très grand mal, &par
confequent violer les règles de la charité, que
de faire naître de telâ doutes, & de produire
de tels effets dans l'efprit des autres.^ N'im-
porte qu'on n'ait pas delTein de les produire.
N'eil ce pas affés qu'on fafïe volontairement
ce qui les produit ? Un homme qui jetteroic
P fans
338 Traité
lans defîein une groflc pierre, ou un autre
corps pelant & folide par la fenêtre, fans
regarder s'il y a quelqu'un au deflbus, ôcqui
écraferoic de cette manière un miferable qui ^
s'y trouveroic, ne feroitil pas véritablement
homicide, & y a-t-il un tribunal au monde
qui ne l'en punît? Pourquoidonc le préjudi-
ce fpirituel que ceux dont je parle font à
leurs prochains ne devroit il pas leur être
imputé?
Mais il y a une autre confédération , qui ag-
grave bien plus fortement le péché de ces mi-
ferables. C'eft que péchant ainfi publique-
ment il paroit qu'ils ont perdu toute honte,
& qu'ainfî ils portent le crime au dernier ex-
cès. Lors qu'on fe cache en faifant le mal ,
on fait voir par là qu'on le fait en quelque fa-
çon à regret, & que la violence de la paffion
triomphe des lumières de Te/prit , &des op-
politions de la confcience. Par confequent
il paroit par là qu'il refte encore dans Tame
quelque eflime pour la pieté, & quelque de-
fir, foible & impuiflant, je l'avoue, mais
en quelque forte fincere, d'enfuivre les loix.
Mais lors qu'on pèche publiquement on fait
voir qu'on pèche fans remords & fans répu-
gnance. On fait voir que l'ameeil abfolûment ;
aflujettie à la tyrannie du péché, & qu'il ne:
refte plus rien, nidansTerprir, nidanslecceur,,
qui donne à la vertu lenioyen de s'y rétablir,
ce qui fait voir que la dépravation eft extrême.
C'eft par là peut être qu'on pourroit deci--
der la queftion qu'on fait ordinairement. Oni
demande lequel eft^e pluf abominable , di^j
fcipi-:"
Du fcandaki 359
fcandaleux de cet ordre > ou de Thypocrite.
Je n'aime pas à faire la comparaifon d^s pé-
chés. Il n'y a peut être rien où il foit plus fa-
cile de fe troiBper, parce qu'en effet pour bien
juger de la grandeur refpe<flive des péchés 5
ilfaudroitfavoirtoutcequi les aggrave, & les
extenu^> & pouvoir marquer le degré précis
de légèreté & d'atrocité que chacune de ces
chofes peut y ajouter, ce qui me paroit (î
difficile, que je ne iài s'il y a ^erfonne qui
foit en état de le faire.
Je croi neantmoins qu^on peut dire fans
Tifquer beaucoup , que dans les péchés fcan-
daleux il y a quelque chofe de bien plus af-
freux que tout ce qu'on remarque dans l'hy-
pocrifie. L'Hypocrite eft fans difficulté bien
impie* s'il s'imagine de tromper Dieu , &
bien ridicule fi ne fe flattant pas de cette pen-
fée il fe fait une grande affaire de tromperies
hommes. Mais le profane eft encore plus abo-^
minable de défier Dieu tout ouvertement >
comme il fait , & de le ménager fi peu, qu'il ne
daigne, ni le fervir,ni même en faire femblantJ
Uhypocrifë , <îic un bel efprit de nôtre fîe-
cle, efi un hommage que le vice rend à la ver tu 2
On en reconoit par là toute Texcellen ce. On
avoue que c'efl quelque chofe de grand & de
beau , puis que n'en pouvant avoir le corps
ôc la vérité on fe fait un honneur, & une
grande affaire d'en avoir l'apparence & l'ex-
térieur. Mais la profanation eft le mépris de
cette même vertu que l'hypocrifie révère.
C'eft un outrage formel qu'on lui fait. C'eft
par confequent ^xti péché plus grand que ce-
P2 lui
I
540 Tràttè
lui que l'hypocrite commet en fe deguifant;
L'hypocrite ne nuit qu'à foi même. C'eft
à lui feul qu'il fait tort. Mais le profane en
fait à foi ôc au prochain. Ainfi il y a la mê-
me diflference entre ces péchés, qu'entre la
pefte & les maladies qui ne font pas conta-
gieufes. Les unes & les autres tuent ceux qui
n font travaillés. Mais la pelle a ceci de par-*
iculier qu'elle fe communique) & répand
fon venin fur ceux qui en approchent, fans
en excepter les plus fains. Le fcandale a le
même avantage fur l'hypocrifie. Il fait autant
de mal à celui qui le donne, & plus fans com-
paraifon aux autres.
. C'eft donc là fans doute un très grand pé-
ché. Mais cela n'empêche pas que fon atro-
cité ne foit fufceptible de plulieurs degrés,
de même que celle dei'efpece dont on a par-
lé dans le chapitre précèdent. Car outre cel»
le qui vient du péché même qui fait le fcan-
dale, il faut conter pour beaucoup, d'uncô-;
té l'obligation où celui qui le donne pouvoit
être d'édifier ceux qu'il fcandalife, & de l'au-
tre le rang qu'il peut tenir, foit dans TEgli-
fe, foit dans le monde.
Car pour le premier on comprend fans pê-
ne quel eft le péché de ceux que leur profef-
fion obligeoit à plus d'exadlitudç êc de regu-^
larité que les autres , lors qa'au lieu de faire;:
à cet égard ce qu'ils doivent ils font le con-^-
traire. Peut on par exemple detefter afîes la-
conduite d'un Pafteur, qui détruit par fes ac->
lions tout ce qu'il peut édifier par fes paroleç>»
& qui fait voir avec la dernière evideneequ'i^l
n'eil^
Dufiandàîe. - 341
n'eft nullement perfuadé de ce qu'il prêche,
puis qu'il le pratique fi mal ? Vous êtes le Je! de
ta terre y difoic par rapport à ceci 1^ Sauveur
du monde aux Apôtres. Mais Jl le fefperd fa
Javeur de quoi le jalera t-on ? Il n'eft plus bon
qu'à être jette ç^ foulé aux fiés.
Et pour le fécond > plus chacun eft élevé >
foit dans le monde, foit dans l'Eglife, plus
tour ce qu'il fait eft remarqué, plus il y a de
perfonnes qui l'imitent, & qui fe font un
honneur de le fuivre, & de marcher fur fes
pas. Qu'un arbrilTeau foit renverfé dans une
foret, fa cheute ne tire point à confequence.
Mais qu'un grand arbre foit porté par terre,
il abbac un grand nombre d'arbres plusp'etits
Qu'un homme du commun vienne de même
à pécher, prefqueperfonne n'y prendra garde.
Mais qu'une perfonnediftinguéepar fa digni-
té ôc par fon rang faiïe la mémechofe, touE
le monde le remarquera, & plufieurs Tîmi-
tçront, ôc pécheront de même que lui. Ain-
fi on peut appliquer à cette forte de perfon-
nes ce que le Fils de Dieu difoit aux Apôtres,
Vous êtes la lumière du monde, La ville affifefur
une montagne ne peut être cachée.
CH a:
342 Traité
CHAPITRE XL
^H fcandale e^ue domnent ceux qui aident les
autres a faire des avions mauvaifes.
T A quatrième mamere dd donner cette efpe-
-*-^ce de fcandale confifte à donner à ceux qui
font déjà difyoiès à commettre quelque péché
le moyen d'exécuter leur dcflein , à les y. ai-
der, & parconfequent à y coopérer.
En effet on n€ peut nier en premier Heu
que ceci ne foit quelque choie de bien crimi-
nel. Je l'ai prouvé dans mon traité de laRef-
titution, êc d*àilleurs il y a fur ce fujetdiver^
(qs decifions formelles dans TEcriture. Que
peut on imaginer par exemple de plus précis
que ce que S. Paul difoit au Romains fur l^e
fujetdes Gentils, que bien que ces miferables
aient conu le droit de Dieu, qui porte que
ceux qui commettent les crimes dont il a par-
lé font dignes de mort, ils ne les ont pas feu-
lement commis, mais encore ont favorifé
ceux qui les commettent Rom. I. 32,
Le mot Grec que S. Paul emploie dans l'o-
riginal fignifie consentir, coopérer, aider,
appuyer , & favorifer , & il n'y a aucun de
ces fens qui ne prouve ce que je foûtiens. En
effet cet Apôtre fait un grand crime de ceci
aux Payens, & par confequentilfuppofeque
ceci dait éire oppofé à la loi naturelle , puis
que
Du fcandaîe. . 343
que s'il n!étoit condamné que par quelque loi
pofitive il.ne blâmeroic pas les Payens de ra-
voir fait.
Dans ce même deffein il dit àThimothée,
Ne communique point aux péchés d"* autrui. Garde
toi pur toi méme^ faifant voir par là qu'ondoie
fe garder de prendre aucune part aux crimes
des autres.
De là vient que les loix de fous les peuples
puniilent comm<e complices d'une adtion tous
ceux qui y ont contribué volontairement > de
quelque manière qu'ils l'aient fait. Ce n'eft
pas tout» Il y a tel pecbc qu'on punit plus
feverement en ceux qui le facilitent, qu'en
ceux qui le commettent. En eflFet le péché
d'impuretéeiî toléré en bien des endroits, *&
n'eft nulle part noté d'infamie. Cependant
le métier de ceux qui le facilitent , & qui
donnent le moyen & les . occafions de le
commettre 5 eft non feulement honteux,
mais infâme par tout , & les loix des peu-
ples un peu policés le puniflent fevere-
ment.
Mais il n'eft pas feulement certain que ce
procédé eft criminel. Il eft cer ta i n'en particu-
lier qu'il eft contraire à la charité. La charité,
comme on l'a déjà remarqué, nous obige à faire
tous nos efforts pour empêcher nôtre prochain
de pécher & d'ofFenfer Dieu. Comment donc
permettroit elle , je ne dirai pas de le laiffer
faire, mais de lui en donner pofitivement le
moyen,'de l'aider, & de l'affifter, pour exé-
cuter le deflein qu'il en a formé?
EnEa cette action eft ou touspurs, ou
F 4 pr©f*
344- Traité
ou prefque tousjours, un véritable fcandalc'
Car. premièrement il y a des pechésqu'onne
fauroi: commettre fans ces fecours. Souvent
ïnéme ces fecours en donnent le deflein, &
en infpirent la refolution. On s'en abftien-
droit s'il y avoir plus de difficulté qu'on n'en
trouve. Enfin ces fecours & ces facilités font
ïiaure fouvent les occafions de faire le mal.
Or félon tous les Théologiens c'eft fcandali-
fer que de donner fimplement roecafion de
commettre quelque péché.
■ De là je conclus qu'on ne fauroit excufer
les Peintres & les fculpteurs, qui font des ta-
bleaux ou des ftatues, qui doivent ferviràTi-
dojatrie, ou qui ayant quelque chofe de laf-
cif peuvent infpirer des penfées impures, &
exciter des deûrs criminels.
On p2ut excufer tout auffi peu les cochers,
les ferviteurs & les fervantes, qui fâchant la
vie de leurs maîtres Ôc de leurs maîtreffes
contribuent directement, ou indirectement à
leur donner le moyen d'afiTouvir leur brutali-
té. Si ceux ci ne fe rendent coupables de ce
péché, je ne vol pas qui font ceux qu'on ea
peut accufer raifonnablement.
On ne peut pas même excufer ceux qui
louent leurs maifons aux femmes perdues pour
y entretenir leur honteux commerce. Ils leur
facilitent par là le moyen de faire ce vilain
métier, & par confequent ils fe rendent en
quelque façon refponfables de tous leurs excès.
C'eft pourquoi les loix civiles ont dbndam-
né fi fortement cette aâ:ion. Voici ce que dit
F Authentique de Le?i97iîbus. Si quel^u^un fovffrs
dans
Vu fcandaîe* 345
dans fa maifon une ferfofine qui profit ue Phon"
neur des filles 5 ^ V ayant conué pour telle y
Une ren chajfe pas-, qu'il fait condamné à l'a-'
mende de cent livres d'oty ^ qu outre cela il
perde fa m ai fin.
Il faut mettre en ce même rang I. tous
ceux qui vendent 3 ou qui compofent les fards.
II. Ceux qui vendent, & qui diftribuenc les
poifons. III. Ceux qui vendent, ou prêtent
des armes à ceux qu'ils ont lieu de croire qui
s'en ferviront à quelque mauvais ufage. IV.
Les Cabaretiers, Traiteurs, teneurs de ber^
lan, & autres, qui ne cherchent qu'à profi-
ter des excès que les débauchés commettent
chés eux. On peut dire de tous ces gens la ,
ce que le Prophète difoit de quelques autres,
qu'ils fe nourriflent> & s'engraiflent àt% pe-^
^és da peuple.
PS Crlil,
J4^ Tfaitê
CHAPITRE XII.
Du fcandale qnon donne en fatÇant des ac-
tiens 5 qm dans Cufage dn mondé > ^ fc-
kn les apparences , font criminelles»
T A ciîKjuiéme manieredefcandaliferdecet-
-^ce façon le prochain , c'eft de faire en fa
prefence de certaines adions indifférentes de
leur nature, mais dont il prendra Toccafion
de tomber dans quelque péché. Cette efpece;
de fcandale n'eft proprement^ aiJtre chofe
qu'un abus criminel qu'on fait de la liberr
îé que Dieu nous avoit laiffée» ou de celle :
que fon faint Fils nous avoit aquife au prix
de fon fan g,
Dieu étant le maître aÉ^olu de nos perfon-
oes & de nos adionsj il pouvoit nous com-
mander ou nous défendre abfolûment & fans
exception tout ce que nous fommes capables
de faire, en forte qu'il n'y eût point eu d'ac-
tion qui ne fût bonne ou mauvaife en foa
genre. Mais il a eu la bonté de ne le pas fai-
lé II ne nous a commandé qu'un certain
nombre d'a£bions, & ne nous en a défendu,
que quelques autres, en laifîant la plufpart
dans leurindifference naturelle. SonFilsnous
a afenchis du joug de laloi dont Moïfeavoic
chargé le peuple des Juifs, auquel nous avons
fiâ£çedé^ & fur le tronc duquel nous avons
été(
l5u fca72dAÎe\ 347
été entés. Ainfi il y a un grand aorhbred'ae-
tionsqui nous font permifes, & qu'il dépend
de nous défaire, ou de ne pas faire.
Mais eft il juftede feférvirde cette concef-
fion de Dieu à cendre des pièges à nôtre pro-
chain, & à traverfer fonfaiuc? J£ftil juftede
faire fervir cette liberté que Jefus Chrift noiis
a aquifc par l'efïjiion de fon précieux fang,
à perdre ceux pour ie faluc defquels il l'a ré-
pandu? C'eft là pourtant ce qu'on fait toutes
les fois qu'on donne de cette forte de fcanda-
\ts. On fait des chofes pernaifes à la vérité,
mais qui jettent le prochain dans le pecbé,
& mettent des obftacles à fon falut.
C'eft de cette efpece de fcâodalg qu'il faut
entendre prefque tout ce que S. Paul a dit
tant fur la fin de fon E pitre aux Romains,
qu'en divers endroits de fa première aux Co-
rinchiens, où il fait voir que nonobftant la
liberté fpiritueîie, dont nous fommes redeva-
bles a Jefus Chrift, nous ne devons pas laiflèi
de nousabftenix de cent chofes permifes en
elles mêmes, lors qu'elles peuvent fcandali-
fêr nos prochains.
On peut cependant donner cette éfpecepar-
tfculiere dç fcandâleen plufieurs manières. La
première conûfte à faire devant les autres de
Gêrraines aâ:ions très innocentes de leur na-
ture, mais qui font devenues màuvaifes par
l'inftitution, ayant été établies pour fervir de
fignes des aàions internés que Dieu a défen-
dues. Sur ce fotîdemèfitf les autres qui nous
voiem faire ces adions externes, ont lieu de
fe pcifuader que nous les faifons dans i'iciîen*
348 Traité
lion à laquelle Tufage commun les deftine, ce
qui ne peut produire que de très fâcheux
effets.
Par exemple jetrer quelques grains d'encens
dans le feu, cftdefoi ui^e adionfort indiffé-
rente, & un homme qui la feroit dans lefeul
deiïein de chaCTer quelque mauvaife odeur qui
rincommofie ne pecheroit point. Mais dans
Tufaga àzs Payens c'étoit une partie du culte
de leurs fauffes divinités, & ils n'exigeoient
q Je cela feul pendant la perfecution , iaiflant
en repos ceux qui avoient la foibleCTe &ia .â-
cheté de le faire. C'écoit en effet abjurer ex-
térieurement le Chriflianifme que de faire
cette feule adion, & tantles Payens que les
Chrétiens regardoient comme des Apoflats
ceux qui la faifoient.
Prendre le Turban en Turquie, s'habiller
en France^ ou en Efpagnc comme les Moi-
nes, porter un ehappelet à la main, & faire
quelques autres actions femblables a feroit auIB
sbjurerj ou la Religion Chrétienne, ou la
Reformée: Et il ne ferviroit de rien de dire
qu'on ne le fait pas dans cette intention , mais
feulement pour éviter la perfecution , ou pour
quelque autre raifon de même natijre. Tout
cela n'empécheroit pas qu'on ne commît le
péché dont nous parlons, parce qu'en eâèt les
autres ne voient pas nos fentimens intérieurs,
6c ne fe conduifent dans leurs jugemens que
par nos adtions extérieures. Ainfi ces adions >
extérieures étant dans l'ufage commun desfî-
gnes d'une chofe méchante en foi, il eft clair (
qu'en les faifant nous donnons le roémefcao-
dâ-
Du fcandale. 349
dale que fi nous les failions avec les mêmes
intendons qu'on nous attribue.
C'eft fur ce fondement que S. Paul raifon-
ne en divers endroits de fa première Epître
aux Corinthiens. Si quelqu'un y dit il > tcvoity
toi qui as conoijjance , être à table au temple den
idoles 5 la confcience de celui qui efifoible ne Jera-
t' elle pas induite à manger des chofes Jacrifiées à
r idole "^ Et ainfi ton frère -i qui efifoible y é^pour
lequel Je fus Chrift efi mort y perirapartaconoif-
famé. Or quand vous péchés ainfi contre vos fre^
res, é^ navrés leur confcience qui eft débile ■^
vous péchés contre Jefus Chrift. I. Cor. VIIL
il. 12.
De même au chapitre X. Si quelqu'un des
infidelles vous invite , ^ que vous y veuilliés al-
ler y mangés de tout ce qui eft mis devant vsuSy
fans vous en enquérir pour la confcience. Mais ft
quelqu* un vous dit y Cela eft facrifié aux idoler^
rJen mangés point à caufe de celui qui vous en a
avertis y^ à caufe delà confcience, Or je dis la conf
ciencey non la tienne y mais celle de T autre y car
pourquoi ma liberté eft elle jugée par la confcience
d' autrui? Et ft par grâce /en puis être partial
pant y pourquoi fuis-je blâmé en cède quoi je rends
grâces ? Soyés tels que vous ne donniès aucun achop-
pement y ni aux Juifs y ni aux Grecs ^ ni à VÈ-
glife de "Dieu*
c H a;
35^v Tr^é
G H API T R. E XIII.
jD;i fcandale qnon donne par des agitons ^
qui itAnt mrîoce^Jes parotJfe»t manvai*
feu
TL arrive afîés fodvent que des aâions per*
-^mifes & innocentes paroififent mauvaifes. 11
y en a de celles qui ont tant de conformité ôc
de reiiemblance avec de certains péchés 5 qu'il
eft malâjfé d'appercevoir ce qui les diftingue^
Far exemple j'ai fait voir dans mon traité d&'
la Refticution que dans le cas d'une neceflîté
extrême il eft permis de prendre le bien d'au-^'
trui. Cependant on ne peut nier que ceci ne
refïembie extrêmement au larcin , & je viens
de lue le livre d'un Do<Seur Allemand qui n€^
doute pas que ce n'en l'oit un. La defenfe la
plus jufte a aufB ion fouveat l'air de la ven-
gca^nce. Ilfemble de même qu'il y ^it de la
dureté & de la rigueur à foûtenir fes droits
avec fermeté. En un mot il y a mille adions
femblables^ qui bien que per^nfies paraiiîent
fort criminelles.
Il y en a aufS de celles qui îefont ordinai-
ment> & dans la phifpart des cas > mais qui
ne le font pas tousjours. Ainfî la plufpart des
gens ne jugeant des chofes que fur le pié de
ce qu'elles fbnt à l'ordinaire, il y en a peu
qui doutent que celles dont je parle ne foient
Bufcandale: 3fi:
mauvaifesj même dans les cas où elles ne le
font point. H eft rare qu'un homme de bien
ait aucun commerce avec des méchans. Il efl
rare qu'une femm^ qui a de la vertu reçoive
fouvent des vifites particulières d'un même
hbmme, fur tout lors que cet homme n'a pas
une trop bonne réputation. Il eft rare qu'un
homme qui plaide fouvent ne fpit un chica-
neur, & un homme de mauvaife foi. Il eft
rare qu'un homme qui dit quelque chofe àfon
avantage n'ait de la vanité. Par confequertt
tous ceux qui font quelqu'une de ces aâ-ionsj
doniient lieu de croire qu'ils ont les défauts
qui en font ordinairement les principes.
Ji y a peu d'aâàons extérieures qu'on ne
puifTe faire par dedifferens motifs, les uns
innocens, les autres mauvais» Il efè d'ailleurs
ex tremement rare qu'on puifïe favoir a vec cer**
titude quel efl le motif qui porte les autres à »
faire ces fortes d'adions^. Mais quoi qu'on
n'ait point de certitude on peut avoir des pro-
babilités & des vraifemblances , > & ces pro-
babilités & ces vraifemblances fuffifent à la =
plufpart pour juger. Par confequent ceux qui
faifant par àcs motifs innocens des aâions
qui félon toutes les ap parences viennent d'une
mauvaife in tention> donnent lieu aux autres de
croire qu'ils les font avec cette mauvaife in-
.tention 5 & par confçquent qu'ils pèchent*
, Mais il n'y a rien où ce que jiedis fôk
plus ordinaire H^ue dans ce ^'on âppelte Or-
tbodoxie & Hétérodoxie. Û n'y a point de
gens êèmB le monde plus: expoi^ «u danger
^jdotïfiec es G«t^ imxe de fcandales que les
Théo-
5f2 Traité i
Théologiens. Il eft difficile qu'il ne leur échap-
pe de temps en temps quelqu'une de ces pro-
pofitions> qu'on appelle fcandaleufes, Ôcdont
on dit qu'elles fonnent mtl, 6c qu'elles bief-
fent les oreilles pieufes. Malè fovantes y ^
piarum aurinm ojfenfi'O^e. Elles feront vérita-
bles dans le fond, mais elles paroîtront im-
pies ou hérétiques, foit que cela vienne de
leur nouveauté, ou de leur obfcurité, ou de
Ja hardiefie, de la témérité, mi de la durefé
de l'expreiBon ; ou fur tout de la conformité
qu'elles ont avec quelque herefie, principa-
lement avec celles qui font les plus décriées,
& qui font lé plus de ravage dans les temps
& dans les lieux où l'on débite ces propo-
fitions.
J'avoue que le fcandale qu'on prend de ce-
ci eft quelquefois un fcandale fimplement re-
çu. Mais il faut avouer auffi que c'eft fort
fouvent un fcandale donné, & qu'on doit
i'imputer à l'imprudence de ceux qui débitent:
fans neceffitécés proportions fufpedes. Quoi
qu'il en foit on ne fauroit prendre trop depre-
cautions pour ne fe pas expofer à un tel dan-
ger.
. Mais c'eft ce qui efè commun à toutes ces i
diflFerentes manières de fcandalifer le prochain^ ,
dont je parle dans ce chapitre. En efFetiln'yi
en a aucune qui ne blelïe doublement la cha-
rité. Premièrement en ce qu'elle donne aat
prochain Toccafion défaire un jugement ii^-
:jufte, faux, & téméraire, &par confequeati
de commettre un fort grand péché. En deu^--
siéme lieu en ce que donnant lieu de croire:
qu'oa.
hufeandaîe. 35?^
qu'on pèche, on donne par là le même fcan-
dale, qu'on donneroit fi on pechoit vérita-
blement- Car qui peut douter qu'une adtioa
qui paroit mauvaife ne fcandalife autant qu'u-^
ne adion qui Teft efiFedivement? .
C'eft pour ces raifons que S. Paul nous re-
commande de nous éloigner, non feulement
du mal, mais encore de tout ce qui enaTap-
parence. Akjienés vous y dit il, de toute appa^
rence de mal. I. TheiT. V. 22. Toutes chojes -,
difoit il ailleurs, I. Cor. X 23. Toutes cho^
/es me font permifes y mais toutes ne font pas ex-
pedientes. Toutes chofes me font permifes , maU
toutes n^ édifient point. Par ce principe il f<^ gar-
doit autant qu'il pouyoit de prendre aucune
fubvention des Eglifes qu'il fondoit & qu'il
gouvernoit, aimant mieux travailler de fes
propres mains que de donner la moindre oc-
caGon de penfer qu'il agit par un mouvement
d'intérêt. Par ce principe encore il n'imitoit
^ pas l'exemple de S. Pierre, & de quelques
" autres Apôtres, qui menoient avec eux
des femmes fœurs , comme il le dit quelque
part.
Il paroit par là combien eft frivole la défar-
te de la plufpart des pécheurs, qui lorsqu'on
leur donne de certains avis pour la reforma-
tion de leur vie s'imaginent de fe défendre
fort fondement en proteftant qu'il n'y a aucun
mal dans tout ce qu'ils font. Je veux que ce
qu'ils difent foit vrai. Peuvent ils nier que ce
qu'ils font, s'il n'eft pas mauvais, ne le pa-
roiffe > Mais s'il paroit tel , peuvent ils dou-
ter qu'il ne foit de leur devoir de s'en abfte-
nir?
554 traita. '
tenir ? Leur eft il permis de fcandalifer leur
prochain ? N'ont ils jamais leu ces paroles
terribles de Jefus ChriA, Malheur à celui par
qui le fcandale arrive.
II parole encore par là ce qu'on doit pen-
fer de ceux qui s'imaginent de dire un bon
mot en difant qu'ils font au deffus du qu'en
dira-ton. Dire cecic'eft dire qu'on ne fe fou-
cie point de fcandalifer le prochain , & par
confequent qu'on ne fe foucie pofnt d'obfer-
ver les régies du Cbriftianifme , puis qu'il n'y
a riert quele Chriftianifme défende plus for»
meîlement ni plus fortement, quede donner
du fcandale à qui que ce foit.
CHAPITRE XIV.
Dh fcandale qtion donne au prochain par des
atliûns qiéil crmt criminelles y qnoi quel-
les foignt itmo centeS'
TL y a encore une autre manière de fcanda--
"•^lifer le prochain par à^s actions innocentes.
C'eft d'en faire en fa prefence de celles qu'il
croit mauvaifes & criminelles, quoi que dans i
le fond elles foient très innocenres. C'eft M
principalement le cas que l'Apôtre traire dans;
les chapitres XIV. & XV. de fon Epîcret
aux Romains.
L'occâfion qu'il en eut fut la àifyntt qui
âc tant de bruit -, & produiûc tant d'effets fâi
cheux
Dufcandaîe, 3^5*
cheux pendanttout le temps de fonmînifte-
re. La plufpart des Juifs convertis s'imagi-
noient que les Chrétiens étoient indifpenfa-
blement obligés d'obferver toutes les cérémo-
nies de l'ancienne loi , & quoi que les Apô-
tres en gênerai, & S. Paul en particulier
jpeuflTent faire pour les defabufer de cette vai-
ne imagination , ils ne peurent jamais en ve-
nir à bout. Pluûeurs ne fe contentoient pas
d'obferver ces cérémonies , mais ils condam-
noient ouvertement ceux qui refufoientdeles
obferver. Q«e faire dans tine telle occafion ?
Se prévaloir de la liberté que Jfefos Chrift
nous a acquife c'étoit choquer effroyable-
ment ces gens la> & leur donner de Taver-
fion pour la Religion Chrétienne. Pour évi-
ter cet inconvénient S. Paul, & les autres
Apôtres , obfer voient eux mêmes ces céré-
monies, & le premier déclare quelque part
que bien que le royaume de Dieu ne foit , ni
viande, ni beuvage, mais juftice, paix, de
joie par le S^ Efprit , il aimeroit mieux ne
manger toute fa vie que des herbes, que dé
fe nourrir des viandes dont l'ufage ppurroit
fcandalifer quelque foiblc.
Il y auroit quelques "réflexions à faire, &
quelques queftions à traiter fur ce fu jet. Mais,
comme je m'y fuis aiïés étendu dans le dif-
cours de la Gondefcendance Chrétienne, qui
eft le V. du I. volume de mes Eflais, je ne
m'y arrêterai pas prefentement , & je mécon-
tenterai de toucher ici deux queflions affési
délicates, qui le prefentent fur ce fiijet.
Voici la première. J'ai fait voir dans l'en-
droil.
55(î Traité
droit que j'ai allégué qu'il ne faut pasconfoa-
dre la crainte qu'onadefcandalirerlesfoibles,
avec l'apprehenfion qu'on a de choquer les
ennemis déclarés de la vérité. Il eft jufte de
ménager les premiers. Mais il ne faut faiire
aucune difficulté de refifter aux féconds. Sur
cela on demande ce qu'il faut penfer du fen-
timent de Thomas j qui dit 2. z.*quafi- 43..
art. 7. qu'on ne doit pas regarder comme
foibles ceux qu'on a fuififamment avertis de
leur erreur, & à qui on a donné le moyen
de s'en défaire. liditqu'alors le fcandale qu'ils
prennent change dénature, & qu'au lieu que
ce n'écoit d'abord que le fcandale des petits*
il devient par ce moyen un fcandale Phari*
zaïque.
Ceci rîie paroit bien dur. Pour fuïvre feu-
rement ôc innocemment cette règle il fau-
droit pouvoir lire dans le cœur des gens, &
voir ce qui les empêche de fe rendre à la vé-
rité qu'on leur propofe. Il faudroitétre affeu''^
ré que leur ignorance eft volontaire, qu'elle
l'èft même plénement & parfaitement, ce
qui eft d'ordinaire très incertain. D'ailleurs
nous avons l'exemple des Apôtres qui ont
fuivi de tout autres règles. Qui peut douter
en eflPet que ces faints homm.es ne filTenttous;
leurs efforts pour defabuferceux de leurs Dif-
ciples qui s'amaginoient qu'il étoit abfolû-
inent neceiTaire d'obferver la loi ceremoniel-
\q} Qui peut douter encore que leur autori-
té ne donnât un très grand poids à leurs rai-
fons } Avec tout cela pourtant ils fupportoienc
ceux qui s'opiniâtroient dans ce fentiment.
Bu fcantiaîe. ^57
& fe gardoientavec foin de les choquer. De-
vons nous craindre de faillir fi nous fuivons
un fi grand exemple ?
Je croi donc qu'on peut, & même qu'on
doit, regarder comme foibles tous ceux qui
demeurent dans la commufiion extérieure de
la véritable Eglife, fans 5'cn feparei: par 1^
fchifme, ou Tapoilafie, à moins qu'ils ne fif-
fent voir avec la dernière évidence que ce font
àts ennemis déclarés de la vérité.
La féconde queftion qui fe prefente fur ce
fujet confifte à favoir à quoi c'eft qu'on doit
fe refoudre pluftôt que de fcandalifer un infir-
me. Il n'eft pas en effet fort malaîfé de com-
prendre qu'on doit par ce principe s'abftenir
de faire une adion qu'on auroit faite fans ce-
la. Mais ne dire que ceci c'eft ne dire que
très peu de chofe. En effet il efl trespofTible
que pour s'empêcher de fcandalifer un infir-
me, il faille s'incommodierconfiderablementa
foit dans fon corps, foit dans fes affaires. Eft
on tenu de le faire lors qu'on ne peut autre-
ment éviter de produire ce fâcheux efïet?
Je réponds qu'on a deux exemples qui doi-
vent nous fervir de règle fur ce fujec. L'un
eft celui de S. Paul , qui comme je l'ai déjà
remarqué, s'efl afTujetti à la neccffité de tra-
vailler de ks propres mains pour gagner fa vie,
de peur de donner l'occafion de croire qu'il
ne préchoit l'Evangile que par intérêt, 6c qui
d'ailleurs déclare que pluflôt que de fcandali-
fer fon prochain il fe refoudroic à ne mange r
jamais que des herbes.
L*autre exemple eil celui des mondains ,
55S Traité
qui pour fatisFaire leur vanité, Ôc leurs autr^
paffions, fe privent de quantité dechofesqui
leur feroient utiles & agréables , quelquefois
même neceflaires en un certain fens, fe gê-
nent, & fe contraignent en plufieurs façons.
En effet ce feroit quelque chofe de bien hon-
teux fî la charité n'avoit pas autant de pou voir
que la cupidité, & fi cette vertu ne pouvoit
obtenir dîe nous ce que le vice enobtient fi fa-
cilement.
J'ajoute qu'il faut faire fans difficulté beau-'
coup plus pour s'empêcher de fcandalifer un
infirme que pour affifter un povre. La raifon
en eft qu'en aliiitant ce povre on ne lui fait,
au moins ordinairement, qu'un bien tempo-
rel. Mais en évitant de le fcandalifer on fe
garde de lui faire un mal fpirituel. Si donc
nous devons nous incommoder pour donner
i'aumône à des povres, que ne devons nous
pas faire pour nous empêcher de donner du
icandale à qui que ce foit?
Il faudroit maintenant déterminer le degré
précis de cette incommodité. Mais ceci de-
manderoit de grandes difcuffions. Peut être
pourrai- je y entrer dans un autre ouvrage.
G H A^
J^ufcandaîe. 3^^
CHAPITRE XV.
J)fifiandale qnon donne quelquefois m fat»
fant de bonnes avions*
TL ne me refle -plus à parler que de
■■•erpece de fcandale qu'on donne par d
cette
des ac-
tions, non feulement permifes, & innocen-
tes 5 mais bonnes, louables, & neceffaires.
C'eft ce qui n'arrive que trop fouvenc. 11 efl
même arrivé à nôtre Seigneur Jefus Chrift.
La plufpart de (ts adions furent condamnées
par les Juifs. Les uns trouvoient fort mauvais
qu'il mangeât avec les peagers, ôsksgensde
mauvaife vie. Les autres leblâmeoienc de ce
qu'il gueriflbit les malades les jour de Sabbat.
Sqs plus faints difcours, (qs adions les plus
charitables, dépleurent à fes ennemis, & n'é-
chappèrent pas à leurs cenfures. Cela feul fait
voir qu'on peut donner de cette forte defcan«
dales fort innocemment. Car qu'y a-t-il dans
la vie & dans les adlions de nôtre Sauveur où
l'on puiflfe trouver rien à dire ?
Mais pour éclaircir tout ceci un peu davan-
tage il faut remarquer qu'on peut être cho-
qué de deux chofes. L'une de ce que nous ne
faifons pas de certaines acî^ions qu'on croit
bonnes , louables & necelïaires , & que nous
favons être mauvaifes ôc criminelles. L'autre
ÀQ ce que nous en faifons de celles qu'on re-
^€o *rtaîîê
garde comme mauvaifes, 6c que nous favons
être faintes & louables.
A l'égard des premières il n'y a, nicrainie
de fcandale, ni quoi que ce foit, qui doive
nous porter à les faire. Car enfin la maxime
de S. Paul a lieu ici, comme ailleurs. Il nt
faut point faïre de mal afin qu'il en arrive du
bien. Ainli quoi que les idolâtres trouvent fort
mauvais que nous refulîons de rendre aucun
honneur religieux aux objets de leur culte, il
ne nous elfc pas permis de le faire.
Ceci a lieu lors même qu'en commettant
un très petit péché, nous pouvons en épar-
gner un ircb grand à nôtre prochain , com-
me s'il ne faloit que dire un menfonge offi-
cieux pour empêcher quelqu'un de nos frères
de commettre un parricide ou un facrilege.
Quelque difproportion qu'il y puifle avoir en-
tre ces péchés, il faut éviter les premiers, &
n'employer que des moyens innocens pour
empêcher les féconds.
L'autre efpece defcandale a lieu lorsqu'on
èll choqué, non de ce que nous refufons de
faire, mais decequenousfaifons. Ilyaquel-
guefois du mal à donner de cette forte de fcan-
dales, & quelquefois auffi il n'y en a point.
En effet il y a des occafions où l'on peur in-
nocemment différer une bonne aâion. Cha-
cun fait que les commandemensaffirmatifsne
preflent pas à beaucoup prés autant que les
négatifs. 11 n'y a point de moment dans la
vie où il ne faille obferver ces derniers, n'y
en ayant point où il foit permis de faire ce
qu'ils nous défendent. Mais pour les premiers
il
Du fcandulel '%6i
il y â bien àcs oocafioîis où il eft permis d'at-
tendre quelque temps à faire ce qu'ils ordon-
nent. Lors que ceci arrive, & qu'on voit
qu'en faifant l'aûion commandée on icanda-
lifera quelqu'un, il eft bon de ne lapas faire,
fur tout fi celui qu'on craint de fcandalifer e£b
un infirme.
Ainfi tout fe réduit à favoir fi le précepte
qu'on veut obferverprefle de telle forte qu'on
le trangreffe, & qu'on fafTe un péché d'omif-
fion en ne l'obfervant pas dans le moment,
ou s'il eft tel qu'il permette d'attendre
à une autre fois à faire ce qu'il ordonne. Si
c'eft le premier , la crainte du fcandale ne
doit pas empêcher de l'obferver, parce qu'en
effet en ne l'obfervant pas on pecheroit,
& qu'il n'eft jamais permis de pécher. Mais
fi c'eft le fécond on peut, & on doit dif-
férer.
Par exemple un povre a befoin de mon
affiftance. Je puis la lui donner, & j'en ai
auffi le deffein. Mais je puis exécuter ce def-
fein publiquement, ou fecretement. Si je le
fais en public j'ai lieu de craindre qu'on s'i-
magine que je le fais par oftentation. Je dois
donc le faire fecretement. Mais fi le povre
ne peut attendre à une autre fois, ou fi je pars
pour faire un voyage qui me fera perdre cette
occafion d'exercer ma charité, je ne dois pas
laifler de donnerdevanttout le monde, quel-
que fcandale qu'on en puiflTe prendre.
C'étoit la règle que S. Paul obfer voit. PIu-
fieurs fe fcandalifoient de ce qu'il préchoit
Jefus Chrift crucifie. Mais comme ce qui les
Q fcan-
5^2 Traité.
fcandalifoit étoit^ non feulement bonTinaî^
neceflàire> il ne laiflbit pas d*en faire le fujet
de tous fes fermons, l^ous prêchons Chrift cru^
cifiéy qui efi fcandale aux Juifs , ^ folie aux
Grecs. Au contraire il fupprimoit tout à fait,
ou n'exprimoit qu'obfcurement, des vérités
non necelTaires, dont la publication auroic
peu produire des e£Pets fâcheux.
Il fe prefenteroit encore ici diverfes quef-
tions à examiner. Mais comme je les ai traitées
dans mon difcours de la Condefcendance
Chrétienne , je ne m'y arrêterai pas prefen-
temenc.
CHAPITRE. XVL
Conchjton de ce traité.
TL paroît par tout ce que je viens de dire
•■■ qu'on peut faire fort innocemment diverfes
chofes dont le prochain eft fcandalifé» mais
qu'il y en a beaucoup davantage, qu'on ne
fauroit faire fans crime, & qu'en un mot il
y a pluiîeurs manières auxquelles on peut fe
rendre coupable de ce péché. Il eft d'ailleurs
aifé de le faire & fans le favoir, & fansypen-
fer , ôc très difficile de prendre garde de û
prés à fes adions, qu'on ne le fade jamais»
qu'on ne le fafle même fort fouvent.
Comme donc ce péché eft grand en lui
même» & que tout oe que l'Ecriture faintc
»0U5
dufcandalél '^6%
nous en dit tend à nous le faire regarder com-
me l'un de ceux que Dieu detefte le plus>
& qu'il punit avec le plus de feverité, cela
feul fait voir clairement avec quel foin
nous devons veiller fur nous mêmes, pour
nous empêcher de le commettre.
C'eft déjà beaucoup de prendre garde à nos
adions, & il y a là de quoi occuper les plus
vigilans, & les plus adifs, comme je croi
l'avoir prouvé fortement dans le premier vo-
lume de mes EiTais de Morale. Cependant
ce n'eft pas là le feul foin que nous de-
vions prendre. Il faut veiller fur les effets
que les plus innocentes de nos adions
peuvent produire dans Tame de nos pro-
chains. Il faut prendre garde > non feule-
ment à ne pécher point nous mêmes,
mais encore à ne donner point aux autres
le moyen, ou l'occafion de pécher. Et
comme ceci pourroit arriver en mille façons>
11 y a mille divers foins que nous devons
prendre pour l'empêcher.
On dira peut être que fî cela eft la por-
te du ciel eft donc bien étroite, & qu'il
eft bien difficile de faire tout ce qu'il eft
neceffaire de ne pas omettre pour fe fauver.
J'admets cette confequence, & je ne l'ad-
mets pas feulement parce que c'eft une
fuite neceffaire des principes que j'ai po-
(èii mais encore parce qu'elle eft ues
conforme en elle même à plufieurs deci-
fions très nettes & très precifes de l'Ecri-
ture. Que peut on en particulier fouhait-
ter de plus exprés & de plus formel que
Q a ce
3 1^4 Traité'
ce que le Sauveur du monde dit dans TEvan-
gile, JS^Hj />^r la porte étroite ^ car c'efl U
pori^^Êff^ Ô" i^ chemin étroit qui mène à la.
vm^B^ u*y en a peu qui entrent par là.
^ ne la faut donc pas contefter. Il faut
l'admettre dans toute font étendue. Mais
la feule confequence qu'il en faut tirer c'eft
que puis que pour fe fauver il faut d'un
côté tant de vigilance, & de l'autre tant de
travail & de contention, il cft de nôtre
intérêt de ne manquer ni à Tun, ni à
l'autre de ces devoirs , d'avoir tousjours
les yeux ouverts, tant fur nous mêmes,
que fur nos prochains, & d'agir tousjours
de toutes nos forces pour n'avoir pas un
jour Toccafion de nous reprocher d'avoir né-
gligé de tels intérêts.
Ceci pourroit peut être paroître fâcheux
s'il s'agiflbit de moins que d'obéir à un
Dieu auffî grand, & auffi bienfaifant que
celui qui nous prefcrit ce devoir, de nous
mettre à couvert d'un malheur aufîi terri-
ble que celui auquel on s'expofe en refu-
fant de faire à cet égard ce qu'il exige
de nous, & de nous procurer le bon-
heur éternel qu'il fait efperer à ceux qui
s'aquitteront exaârement de ce qu'il or-
donne. Mais s'agiffant de tout cela, quels
foins, quels efforts, doivent paroître, ni
cxceffifs, ni pénibles & fatigans? Ne de-
vons nous pas nous fou mettre avec plaifir à
une fi jufte neceffité? Et fi nous nous trou-
vons incapables de nous mêmes de faire à
cet égard ce que nous devons > n'eit il pas
de
du fcandale, 3^5
de nôtre devoir d'implorer avec humilité,
avec ardeur, & avec confiance , le fecours
de ce même Dieu, qui nous prefcrit ces de-
voirs & qui n'abandonne jamais ceux qui fe
défiant d'eux mêmes, ne mettent leur efpe-^
rance qu'en lui ?
FIN